Le résultat des récentes élections italiennes, l’ascension politique fulgurante d’un Silvio Berlusconi, puis l’entrée au gouvernement de ministres fascistes (dont une femme), ont jeté la gauche, en Italie comme en Europe, dans le plus profond désarroi.
Nous avons demandé a l’une de nos correspondantes italiennes, Antonella Rosset, de nous faire part de ses analyses.
Les journées écoulées depuis la soirée du 28 mars ne pourront pas rester sans conséquences dans la conscience des gens de gauche, tout au moins pour la grande majorité de ceux-ci, et imposent une réflexion lucide et autocritique.
Les dernières élections locales (automne 1993), malgré la victoire des coalitions plus ou moins de gauche, avaient fait de l’Alliance nationale (ex-MSI) le premier parti dans quelques-unes des villes italiennes les plus importantes. Dans ce contexte, il y avait vraiment de quoi s’étonner de l’enthousiasme de la presse de gauche, et s’interroger sur ce qui faisait que de tels résultats puissent en quoi que ce soit être considérés comme une victoire. Le bloc social et politique qui s’était construit pendant quarante ans autour d’un régime centré sur la Démocratie chrétienne ne s’était pas désagrégé, contrairement à certaines interprétations optimistes. Une droite non modérée, en partie explicitement fasciste, en partie raciste et agressive, était en train de se développer. Elle a grandi dans les grandes villes, dans les zones les plus modernes et industrialisées du pays, chez les jeunes et dans des milieux populaires qui, auparavant, votaient résolument à gauche.
Illustration tirée du Nouvel Observateur du 7/13 avril 1994
Une victoire prévisible
La gauche dans son ensemble ne l’avait souvent emporté qu’avec des marges plutôt réduites : elle n’avait pas été capable, au cours de ces dernières années, de construire sa propre base sociale, ni un espace en mesure d’exprimer une alternative crédible à la crise institutionnelle et politique. La coalition qui aurait dû s’opposer à une droite de plus en plus consciente de ses potentialités s’est montrée très modérée, au point de ne plus représenter les sentiments populaires aujourd’hui plus que jamais désillusionnés et exaspérés. A ce déséquilibre évident, il faut ajouter que la situation économique et sociale de l’Italie, le contexte international et la dynamique des rapports de force ont joué en faveur de la droite et non de la gauche.
On peut donc dire que les succès des coalitions de gauche aux élections locales non seulement reposaient sur le terrain friable des défaites sociales, mais étaient liés à une phase de transition qui a débouché sur le vote de mars 1994. Plus de quinze ans de collaboration de classe, de culture de compromis, de centrisme et d’acceptation des valeurs culturelles et idéologiques de l’adversaire (en dernier lieu, le ralliement au projet Segni de réforme électorale majoritaire) ont créé les conditions d’une historique et retentissante défaite électorale et de la victoire d’une droite extrémiste, sécessionniste, fasciste et favorable au libéralisme économique. Cette droite, au-delà des querelles tactiques, a réussi à conquérir le soutien de la majorité du pays et s’apprête à gouverner en dénaturant même les garanties démocratiques du cadre institutionnel actuel.
L’ascension de la droite est un problème inquiétant dont il faut tenir compte, ce que la gauche dans son en-
Campagne électorale, 1994 semble ne veut pas faire. Ou, plutôt, n’est pas capable de faire.
La gauche a pris trop de retard à prendre acte des événements et bien que, pour des raisons électorales, tout le monde ait dénoncé le péril fasciste, on a assisté à une substantielle sous-estimation, à un alarmisme électoral contre la droite banal et banalisant, au lieu de la volonté de prendre en compte sérieusement cet inquiétant tournant du paysage politique italien et européen.
La banalisation de la montée des droites est le reflet de la crise historique de la gauche, des attitudes de « ralliement à l’existant » qui la caractérisent, de la perte de sens, de projet et d’idée du changement, de l’amour insensé pour ce qui est « nouveau », qui constituent la boussole des actuels politiciens de gauche.
La « nouveauté qui avance », c’est au contraire la droite, et pas seulement en Italie. Mais en Italie, elle a des traits particuliers, des potentialités menaçantes, des acquis déjà consolidés avant même que l’on s’en soit rendu compte.
Dans ce processus d’affirmation des droites, les femmes ne sont pas demeurées absentes, au contraire.
Campagne électorale, 1994
La visibilité des femmes de droite
Dans la récente campagne électorale, plusieurs candidatures éminentes du « pôle de la liberté »* ont été des personnalités féminines, issues parfois du féminisme des années soixante-dix, comme par exemple l’avocate Tina Lagostena Bassi (connue pour ses défenses politiques des femmes dans les
procès pour violence sexuelle), ou issues de la gauche, comme Tiziana Maiolo (ex-anti-prohibitionniste qui a longtemps défendu les droits des emprisonnés) ou la juge Tiziana Parenti (jadis active dans le « Secours Rouge », association d’avocats qui, dans les années soixante-dix, défendait les prisonniers politiques).
Après les élections, une responsabilité institutionnelle importante a été donnée à une femme, Irene Pivetti, de la Ligue du Nord, qui a déchaîné des polémiques par ses appréciations de la politique du régime fasciste envers les femmes, appréciations prononcées avec toute l’autorité de sa fonction de présidente de la Chambre des Députés.
Donc, un aspect particulièrement significatif et emblématique de l’importance des problèmes auxquels nous devons nous confronter, c’est justement le mariage entre la volonté moderne des femmes d’être actrices sur la scène politique et la visibilité des femmes de droite. Auparavant, les femme qui occupaient une place importante sur la scène politique étaient des femmes plus ou moins acquises au féminisme (au sens large du mot), qui revendiquaient en tant que femmes leur droit de participer à la vie politique. Aujourd’hui, des femmes ont cherché à occuper une place de premier plan en rompant avec le féminisme, en prouvant qu’elles pouvaient occuper de telle places de prestige grâce aux hommes qui les leur offraient, sans qu’elles les aient revendiquées en tant que femmes.
Et ce sont ces femmes qui sont actuellement les plus visibles.
Cette évolution témoigne d’une fragmentation profonde dans le monde de la politique des femmes, effaçant l’idée (jadis fortement ancrée parmi la gauche et même chez certains courants féministes) d’un univers féminin uniforme : l’idée que les femmes sont (mises à part les différences de classe) politiquement semblables et qu’il suffit de garantir une présence « de femmes » sur la scène politique (« de femmes » sans différenciation, comme si l’une pouvait remplacer l’autre sans autre condition que celle physique, non politique, d’appartenir au même sexe) pour que les droits des femmes soient garantis par leur action.
La division entre droite et gauche traverse le monde féminin. La droite attire la volonté d’affirmation des femmes. L’ascension des droites a les traits d’une révolution passive, comme si elles avaient capitalisé (en en inversant le signe) bien des changements apportés par le féminisme en termes de liberté et d’autonomie des femmes. Changements que la gauche n’a pas su intégrer : la subjectivité, la volonté d’agir à la première personne, le sens de l’autorité féminine, la critique du pouvoir. Toutes ces idées ont été dénaturées par la droite et transformées en compétitivité, individualisme, égotisme, culte du chef et des symboles phalliques de la Ligue du Nord. La droite a transformé toutes les idées et les a vidées du fort, extraordinaire lien caractéristique de la belle époque du féminisme et des luttes des femmes : le lien entre les processus profonds d’autodétermination de larges couches de la population féminine et l’émergence d’une conscience politique élevée et précise dans des groupes restreints, cette osmose entre recherche théorique et pratiques de subjectivité, d’action sociale et politique diffuse qui a constitué chez les femmes un fort sens social et symbolique de leurs droits sociaux, de leur autodétermination, de leurs liberté et libération, au point de changer réellement le sens de l’« être au monde » des femmes. Ce lien a été incorporé dans l’élaboration politique ultérieure mais, petit à petit, il a disparu d’une grande partie de la pratique politique des années quatre-vingt.
Restauration des valeurs patriarcales
Aujourd’hui, les droites constituent un pôle de référence des phénomènes typiques de la modernité, phénomènes d’émancipation sociale, processus d ’ auto-identification, d’ interprétation de la réalité. Mais ceci ne peut faire oublier que l’identité des droites s’est essentiellement construite, historiquement, en opposition avec les aspirations et les volontés des femmes, et que c’est encore déterminant aujourd’hui dans leurs projets.
Une exploitation masculine millénaire a été imposée aux femmes. Elle perdure et entend continuer à se maintenir. Elle constitue le paradigme de toute négation du droit des femmes et des hommes à la souveraineté de leur corps. Le fondement de tout autre droit des femmes et des hommes est justement cette souveraineté, qui est au contraire niée à la base par la pensée et la politique des droites.
Les nazis repoussèrent les femmes à l’intérieur de leur foyers, en les transformant en gardiennes de la race, de la famille, de la tradition et ils mobilisèrent les organisations de masse du régime totalitaire pour pénétrer au plus profond de la vie sociale et familiale. Les femmes furent considérées commes de simples canaux de reproduction, les enfants comme de purs objets de reproduction.
Mussolini rétablit l’autorité de la famille, de l’église, en imposant aux femmes le rôle de mères et de femmes au foyer, rôle biologiquement déterminé, destin inéluctable.
Les vestales de la droite, les rampantes protagonistes féminines de ces dernières semaines, sont les modernes prêtresses d’une restauration qui se consomme de façon emblématique contre les femmes, en rétablissant les hiérarchies, les valeurs, le rôle que le patriarcat autoritaire des droites prévoit pour elles.
L’émergence de la droite et la volonté des femmes de droite d’agir à la première personne expriment bien la complexité du rôle des femmes dans la société patriarcale. Ce rôle n’est pas seulement celui de victime, mais souvent le rôle de celle qui se tait par amour de l’homme : père, fils, mari, frère, parti, état, dieu. Parfois c’est le rôle de complices, parfois de co-responsables.
L'ascension des droites est-elle un phénomène passager ?
Nous nous trouvons face à l’émergence, quoique encore imprécise, d’un mouvement réactionnaire enraciné dans la société, mouvement qui offre des réponses convaincantes et satisfaisantes -et ceci représente la donnée la plus inquiétante. Il s’agit d’un mouvement international, puisque les phénomènes italiens ne sont pas du tout isolés mais, au contraire, sortent d’un creuset qui dépasse les frontières italiennes. Il s’agit d’un mouvement antisystème, radicalement, organiquement contraire à l’ordre politique et institutionnel de la tradition démocratique bourgeoise, qui représente donc un changement radical par rapport aux phénomènes de droite qu’on a connus dans les années quatre-vingt (voir par exemple le reaganisme et le tatcheris-me). Ces derniers étaient féroces dans les modalités de l’exercice du pouvoir au niveau des politiques sociales, mais se référaient pourtant à la tradition de la démocratie bourgeoise pour ce qui concernait les modalités politiques, institutionnelles et représentatives du pouvoir.
En résumé : la nouvelle et forte ascension des droites est-elle un phénomène contingent et superficiel ? Son rôle est-il de combler temporairement le vide qui s’est créé suite à la crise du centre d’une part, suite aux mécontentements sociaux suscités par la crise économique et les incertitudes qu’elle engendre, d’autre part ? Ou, plutôt, sommes-nous confrontés à un phénomène de la modernité, intrinsèque à la modernité, qui codifie et oriente aujourd’hui lectures, interprétations et solutions de cette phase extrême de la modernité du vingtième siècle ?
Cette montée des droites se mani-feste-t-elle à nouveau comme résidu d’une expérience consommée, ou bien comme actualité politique, possibilité d’une issue de droite à la crise ?
La réponse offerte par les gauches est, comme on l’a dit, banale. L’alarme n’est donnée que pour des raisons électorales : la critique se fonde sur le sérieux des gauches dans un gouvernement éventuel, opposé aux boutades des droites. La réponse est banale parce qu’elle n’est pas à la hauteur du défi : elle ne répond pas à la quoti-diennité des événements qui font passer la xénophobie pour normale et légitime auprès des gens. Elle est banale parce qu’il n’y a plus une langue de gauche, un code de gauche, un sens de la communication et de l’existence de gauche, il y a l’incommunicabilité des langues, le conformisme des gauches qui soutiennent l’existant, alors même que l’existant ne parle plus aux gens, et que le message des droites risque de s’enraciner dans l’oubli de ce qui a été, passé proche et passé éloigné.
Les droites veulent rompre avec ce qui existe et en cela elles incarnent une exigence profonde, une tendance de l’histoire d’aujourd’hui.
Pourquoi la gauche a-t-elle perdu ? Il faut trouver les raisons de cet échec. Une des raisons a été sans nul doute le fait d’avoir été capturée et assimilée aux raisons profondes de l’existant, de ne pas avoir été capable de communiquer une perception alternative des choses, d’avoir abandonné le conflit social.
Pourquoi Fini (Alliance nationale, ex-MSI) a-t-il du succès ? Pourquoi Berlusconi gagne-t-il ? Pour ce dernier, c’est la force idéologique de son modèle social de consommation qui l’emporte : cette force est en harmonie avec les peurs, les incertitudes, les besoins de la société, elle se mélange confusément et obscurément à la passion populaire. Il s’agit d’un message politico-symbolique qui a une prise sur la combinaison meurtrière malaise social/peur du malaise social, crise d’identité/envie de ré-identification et sublimation qui, aujourd’hui, nourrit cette passion.
Il faut comprendre avec clarté les phénomènes et voir le sens qu’ils revêtent aux yeux de ceux qui les vivent. Il s’agit d’examiner ce qui est en crise et de découvrir sur quoi se fonde la réponse des droites : c’est d’ici qu’il faut repartir.
Antonella Rosset
Affiche fasciste, 1938
Notes
- * «Pôle de la liberté » : regroupement électoral comprenant le mouvement Forza Italia de Berlusconi, les Ligues et l’Alliance nationale (ex-MSI, néofasciste).