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Jeunes : En mars, la révolte gronde...

· Cahiers du féminisme, n° 69, été 1994 · p. 13 · 762 mots

En mars, révolte gronde...

Ce dernier printemps , on a assisté au succès des mobilisations des jeunes contre le CIP instauré par le gouvernement -un mouvement d'ailleurs inégalement relayé par les organisations syndicales. On a vu aussi le soutien apporté par près de 45 % des votants , aux cantonales, à la politique menée par la droite, ün paradoxe, mais qui a valeur de symbole et qui souligne l'injustice perçue par les lycéens, les bacs pros et les étudiants.

La nouvelle est tombée au J. O. du 24 février : en application de la loi quinquennale sur l’emploi, deux décrets créent le contrat d’insertion professionnelle (CIP), permettant d’embaucher un jeune, diplômé ou non (jusqu’à un niveau de formation égal au niveau III : bac + 2, BTS, DEUG, DUT), pour une durée déterminée (6 mois à 1 an, renouvelables une fois), en le payant à 80 % du SMIC sans obligation de formation et jusqu’à 30 % en cas de tutorat.

L’annonce de ce CIP fait l’effet d’une bombe lancée dans le camp des pas encore ou déjà plus salariés. La riposte est immédiate : dès le 28 février, FO, CFDT, CGC et CFTC réclament l’abrogation des décrets, et 17 organisations d’étudiants, d’enseignants et de parents d’élèves (dont l’UNEF, l’UNEF-ID, la FSU, la CGT...) appellent à manifester, le 3 mars, à l’occasion de la rencontre prévue à Matignon entre Balladur et les divers partenaires sociaux.

La révolte gronde. Elle ne s’arrêtera qu’une fois le CIP retiré, ce qui sera obtenu le 30 mars. Il aura fallu au moins cinq jeudis de manifestation, des centaines de milliers de jeunes dans les rues et des dizaines de vitrines cassées. Le gouvernement a tergiversé et concocté quatre versions successives, avant de suspendre, et enfin de retirer le décret.

Dès le 3 mars, et sous la pression de plus de 15 000 manifestants à Paris, Matignon aménage : le tuteur accueillant le jeune dans l’entreprise sera « contrôlé », et les diplômés ne seront plus rémunérés à 80 % du SMIC, mais à 80 % du salaire minimum conventionnel de branche.

Ces modifications, qui ne concernent d’ailleurs que les diplômés (rejoints le 9 mars par les titulaires d’un CAP, les bacs pros et les BEP), ne remettent pas fondamentalement en cause la logique initiale : le CIP reste un contrat à durée déterminée n’offrant aucune garantie d’embauche sur un emploi stable et organisant la concurrence entre les générations.

Les manifestations vont se succéder jusqu’au 31 mars, en province comme à Paris (même après l’annonce du retrait, il y a encore 40 000 manifestants dans les rues de Paris). Et le 17 mars, au moment où E. Balladur publie sa « Lettre aux jeunes » dans Libération -« Je crois en votre bonne foi, croyez en la mienne » -, 230 000 manifestants défilent dans toute la France sous la banderole unique « Non au SMIC-jeunes ».

Car c’est de cela qu’il s’agit, de la gestion à bon marché d’une main-d’œuvre disponible, au mépris de sa qualification et de ses diplômes ; d’une « mesure d’insertion » à coût réduit pour les entreprises.

C’est d’ailleurs bien à elles que Balladur proposera son aide pour une première embauche, lorsqu’il aura retiré le décret.

Ce retrait, une magnifique victoire des jeunes, qui n’ont pas accepté qu’un « bac + 2 » ou rien du tout, face au chômage et en période de crise, soient équivalents : 80 % du SMIC ! Un constat difficile à avaler, et qui a rassemblé toute une classe d’âge, au-delà des différences : déjà exclus ou diplômés, casseurs ou pacifiques. Car c’est une des caractéristiques de cette mobilisation que la tolérance vis-à-vis des éléments plus violents, la solidarité avec les victimes des bavures ou provocations policières, le soutien aux deux Algériens arrêtés le 24 mars à Lyon, et expulsés avant que le juge administratif n’ait pu statuer.

Une mobilisation étonnamment provinciale, ce qui s’explique sans doute par la situation sociale explosive que vivent certaines villes de France.

Une mobilisation lycéenne, et des étudiants d’IUT et de BTS, à laquelle les universités ont finalement peu participé.

Une réaction de tous ceux qui avaient cru qu’un diplôme était une garantie contre le chômage, contre l’exclusion.

Après la grève d’Air France, la mobilisation pour l’allocation de logement social étudiant, la mobilisation du 16 janvier contre l’abrogation de la loi Falloux, ce mois de mars nous a donc une nouvelle fois montré que la lutte peut payer.

A cette occasion, les Cahiers du féminisme ont recueilli le témoignage de jeunes femmes de Nantes et de Lyon.

Sophie Malecki

Jeunes en soldes -20%

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