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En France si vous saviez

A Nantes, les jeunes sortent dans la rue...

· Cahiers du féminisme, n° 69, été 1994 · p. 14-16 · 2 979 mots

Entretien avec Cécile, Delphine.

Nantes a connu à deux reprises, durant Vannée scolaire 1993-1994, des mouvements de la jeunesse, dont celui contre le CIP, qui ont été très massifs. Pour en savoir plus, pour comprendre comment on vit à Nantes quand on est jeune, quelles ont pu être les raisons de cette révolte, nous avons interrogé Cécile, étudiante, et Delphine, lycéenne, toutes deux membres des JCR.

Delphine -J’ai dix-sept ans et je suis en première économique et sociale. Plus tard, je voudrais être institutrice parce que je m’intéresse aux enfants. Mais les IUFM (Institut Universitaire de Formation des maîtres) sont assez bouchés, je ferai peut-être éducatrice. Mais les filières psycho-socio sont, de la même manière, bouchées. Je me dis « passe ton bac d’abord ! ».

Cécile -J’ai vingt ans et je suis étudiante en deuxième année de lettres modernes. Je pense que je passerai des concours pour être documentaliste ou professeur de français, je tenterai aussi les écoles de journalisme, un vieux rêve.

♦ Quelle est la situation de l’emploi sur Nantes, et notamment celle des jeunes ?

C. -La région nantaise est très touchée par le chômage, il y a environ 15 % de chômeurs sur la région. Cela est dû en partie à la fermeture des chantiers navals et à la fin du port sur Nantes. Les personnes qui travaillaient sur les chantiers se sont retrouvées au chômage, puis ce furent les autres. Ainsi, les conserveries ont fermé petit à petit. Les femmes qui travaillaient dans l’agro-alimentaire pendant que les hommes travaillaient sur les chantiers sont donc aussi très touchées par le chômage.

Depuis la fin de l’année 1993, les femmes d’une usine de lingerie de l’agglomération nantaise, « Chantel-le », sont en lutte. Il n’y a pratiquement que des femmes dans cette usine. Il y a eu un plan de licenciement et depuis, les travailleuses sont en lutte, elles ont fait grève pendant toute une période, maintenant elles ne font plus grève, mais elles restent très mobilisées. Cette lutte est très populaire dans la région, ainsi les mouvements étudiants ont toujours soutenu Chantelle. Cela a même permis de démarrer le mouvement de novembre à la fac de Nantes : des étudiants ont été envoyés à « Chantelle » en signe de soutien.

♦ Ressentez-vous la précarité autour de vous ? Vos copains et copines ont-ils des problèmes de précarité, de travail ? Comment voyez-vous l’avenir ?

C. -Nous ne sommes qu’avec des étudiants et des lycéens mais effectivement, les étudiants et les lycéens sont tous obligés de « bosser » pendant les vacances. En général, ce sont des travaux dans l’animation ou dans la restauration l’été. Il y a aussi des pions comme partout. Certains sont obligés de bosser au Quick ou au Mac-Do pour trois fois rien.

On a un peu pris ces derniers temps une grande « claque dans la gueule » en s’apercevant que nous aussi, nous pouvions très bien être comme tout le monde au chômage. Pour moi par exemple, le métier de prof n’était pas ce que je voulais faire à tout prix. Maintenant, je me dis que la Fonction publique est quand même une sécurité. Mes parents sont professeurs et j’ai toujours eu l’impression que j’avais tous les moyens de faire ce que je voulais. Mais depuis quelque temps, je me suis rendu compte que même avec plein de bonne volonté, on peut se retrouver au chômage. Je pense que cette opinion est assez partagée.

D. -Mon père travaillait aux chantiers navals de Dubigeon, il a participé aux grèves, aux manifestations. Il a travaillé un moment à St-Nazaire puis il a été licencié ; il est resté un petit moment au chômage. Maintenant, il a fait sa reconversion, il est devenu chauffeur de taxi. J’avais 10 ans à ce mo-ment-là, j’ai grandi un peu dans cette atmosphère : le chômage ça existe. Je savais que, dans l’état actuel des choses, aller plus loin dans les études est la meilleure solution. C’est aussi ressenti comme cela sur les lycées, aujourd’hui on entend : « la situation n ’est pas simple, moi que vais-je faire ? Je vais essayer d ’aller plus loin dans les études ».

Au lycée, dès le début de l’année, nous avons ressenti ce malaise, l’insécurité qui pèse sur nous. De plus, les

... et à Lyon aussi

A Lyon, Maud, étudiante en licence de philo, Eisa, en licence d’anglais et Claire, en deuxième année de socio, répondent à nos questions.

♦ Vous avez participé aux actions contre le CIP. Pensez-vous que les filles et les garçons ont participé de la même façon à ce mouvement ?

Claire -Au niveau de la présence, oui. Il y avait autant de filles que de garçons dans les manifestations ou dans les assemblées générales. Mais au niveau des rôles, non. Les filles se sont moins exprimées.

♦ Etait-ce une différence que vous avez remarquée pendant le mouvement ?

Claire -Une fois il y a eu des réactions dans l’assemblée car il y a eu désignation de trois délégués, trois garçons à la suite, alors qu’il y avait beaucoup de filles dans le mouvement.

A un autre moment, il y a eu débat sur la mixité du service d’ordre. Au début, ce n’était pratiquement que des filles qui acceptaient de venir faire les chaînes. On a eu un débat : certains disaient qu’il aurait fallu un service d’ordre avec des hommes forts. On a décidé en AG que le SO serait mixte : mais, même quand il y a eu des affrontements, le SO était très majoritairement féminin. Ça explosait dans tous les sens, et les filles n’avaient pas tout à fait la même attitude.

Maud -Dans chaque manif, on appelait les gens à faire partie du SO, et c’était spontanément que les filles venaient. Les garçons se foutaient de nous. Mais on n’a pas analysé pourquoi sur le moment.

Eisa -Quand on rentrait après les manifs, j’ai vu des copines tremblantes. Moi aussi, j’étais traumatisée par les choses que je prenais en plein cœur. Les gars, eux, disaient qu’ils s’étaient bien amusés au milieu des lacrymogènes. Moi je ne m’étais pas amusée, j’avais eu vraiment peur. L’enjeu physique est différent.

♦ Est-ce que ce sujet a été discuté dans le mouvement ?

-Non.

♦ Et en petit groupe ?

Claire -Les copains nous faisaient comprendre qu’il n’y avait pas de quoi avoir peur. On n’avait jamais formulé que nous n’avions pas le même rapport à la violence.

Maud -Je n’ai pas beaucoup analysé ma réaction : moi, j’avais envie d’être comme les copains, et depuis ça me tourne dans la tête de faire un stage pour apprendre l’autodéfense.

♦ Et comment vous êtes-vous senties dans la marche d’« AC ! » ?

Maud -C’est une grande leçon au niveau des formes d’action sur l’ampleur de l’exclusion. Mais se battre avec les chômeurs c’est un peu une gageure.

Eisa -L’argument des chômeurs « tu n’es pas au chômage, tu ne peux pas comprendre », montre que le dialogue est difficile. On ne peut pas se transformer en chômeur, on ne sait pas quoi faire. Je réalise maintenant que, pendant la marche, on n’a pas rencontré de femmes exclues marcheuses permanentes : la marche était très masculine.

profs s’en servent comme moyen de pression et de motivation. Dès la première, un seul objectif : le bac. On joue des coudes en classe. C’est très individualiste, il y a un climat de concurrence, c’est très malsain.

♦ Où militez-vous ? Comment avez-vous vécu les mouvements récents ?

C. -Je suis vice-présidente de l’UNEF sur l’université de Nantes, en fait cela ne signifie pas grand-chose, c’est un peu pompeux. Mais je suis responsable de la commission femmes de l’UNEF. Nous l’avons mise en place au mois de février. A l’occasion du 8 mars, nous avons fait sur la faculté, avec le Planning familial, une exposition sur la situation des femmes aujourd’hui dans la vie active et à l’université. Elle a eu un très bon accueil, d’autant que c’était tout au début du mouvement contre le CIP, il y avait niême une certaine effervescence autour, les gens s’arrêtaient pour voir. Nous avons le projet de mettre en place des permanences, de faire des ré-unions-débats dès le début de l’année prochaine et d’essayer de tisser des liens avec le Planning.

♦ Pourquoi avez-vous eu l’idée de faire une commission femmes, comment fonctionne-t-elle ?

C. -Nous l’avons proposée, moi et une autre copine en formation au Planning familial de Nantes, lors du congrès de l’UNEF, après c’est devenu une décision collective. Il y avait une commission femmes dans l’UNEF-ID qui marchait bien, qui avait réussi à regrouper beaucoup de monde. Cela avait créé un pôle féministe sur la fac et, en plus, cela avait amené des étudiants et des étudiantes à se syndiquer. Cela nous a donc paru naturel d’en proposer une à l’UNEF. C’est une commission mixte, il n’y a pas que des copines, même si nous préservons le droit à la non-mixité à l’occasion. Pour certains de l’UNEF, c’est une expérience totalement nou- velle, ils n’avaient jamais milité sur la question des femmes.

D. -Il y a eu d’abord un mouvement en novembre sur les lycées. Durant ce mouvement, j’étais très présente sur tous les lycées. L’individualisme pesait alors beaucoup, freinait le mouvement, c’était vraiment « des gommes et des crayons », les gens étaient moins conscients que depuis le dernier mouvement. Lors du mouvement contre le CIP, des lycéens allaient, venaient, posaient des questions sur les chômeurs, les travailleurs, etc. Nous avons fait des forums à la fac pour discuter du CIP. Cela a permis une prise de conscience qui allait au-delà de la peur ou de l’angoisse qui planait sur les lycées.

♦ Quelle est la situation des jeunes immigrés, en particulier des jeunes femmes sur Nantes, est-ce que c’est la galère, que font les organisations antiracistes ?

C. -Les jeunes beurs, particulièrement les filles, sont très peu présents à l’université. Dans le lycée où est Delphine, c’est la même chose.

D. -Nous nous sommes beaucoup remués ces derniers temps pour un copain d’origine équatorienne qui a un avis d’expulsion depuis fin 1993. Nous avons réussi à lui obtenir une carte de séjour, mais il n’a pas réussi à avoir une carte d’étudiant pour le second semestre.

La décision de créer un comité de soutien a été votée en assemblée générale pendant le mouvement contre le CIP, par 1 500 personnes. Autant nous avions eu du mal pendant l’année à mobiliser pour la manifestation du 5 février contre les lois Pasqua, autant là ce fut facile. A la suite des violences policières, une discussion générale s’est engagée et une motion d’assemblée générale a même demandé la démission du préfet et de Pasqua.

♦ Les études sont ressenties comme importantes, mais on sait qu ’il y a des filières strictement féminines. Ainsi, vous deux avez choisi des orientations assez classiques, est-ce ressenti comme un problème ? Est-ce que cela a fait l’objet de discussions ?

D. -Non, cela n’a pas été vraiment discuté. Les professeurs, eux-mêmes, ne provoquent pas de débat sur ce thème. Mais on peut remarquer que dans les filières scientifiques, il y a de plus en plus de filles, en particulier pour préparer le bac C.

C. -On peut constater qu’on envoie toujours les filles dans les filières dites féminines qui sont complètement bouchées. C’est le cas pour les filières F8 (paramédical), sans débouché, dont les classes sont surchargées, 50 personnes par classe et 98 % des filles.

♦ Pour revenir sur le mouvement contre le CIP, comment a-t-il démarré ?

C. -C’est à la suite d’un appel unitaire de toutes les organisations, sur la faculté de Nantes, à la manifestation du 12 mars de la CGT. Comme organisations, nous avons, en plus des syndicats classiques, des spécialités nantaises comme Virus-Mutinerie qui est une variante nantaise du SCALP, une association « Action-solidarité -jeunesse » qui regroupe des anciens de l’UNEF-ID, un collectif de jeunes chômeurs et bien sûr des écologistes et des bretonnants. C’est en fait la manifestation du 12 mars qui a été le déclencheur de la mobilisation, il y a eu 25 000 personnes, nous avons pu embrayer avec une assemblée générale de plus de 1 000 personnes.

♦ Quelle a été la place des filles, étaient-elles partie prenante des directions ?

C. -Lors de la grande mobilisation de novembre, les femmes ont joué un rôle très important, sur une vingtaine de personnes qui composaient la coordination à la faculté, il y avait 12 ou 13 filles. A ce moment-là, la question des filières a été posée, il y a eu des débats sur la branche psycho où les filles constituent une majorité écrasante, sans véritable débouché au bout. Par contre, au moment du mouvement sur le CIP, aucun débat sur le rôle des femmes dans la société ou sur les boulots à majorité de femmes n’a été lancé, cela n’a jamais effleuré personne. Il y a eu pourtant des débats qu’on n’aurait jamais imaginés auparavant, par exemple sur la réduction du temps de travail. Des débats assez pointus qui ont révélé une prise de conscience importante par rapport au monde du travail mais il n’y a jamais eu de débat sur la condition des femmes.

Par ailleurs, autant en novembre les filles étaient majoritaires dans la direction du mouvement, autant là elles étaient minoritaires. Ainsi, dans le comité de liaison de la fac, sur cinq personnes, il y avait une seule fille. Dans les lycées aussi, même si le déséquilibre était moins important, il y a eu une majorité de garçons. Dans certains LEP, il n’y a que des filles mais là aussi elles ont été une minorité. Il n’y a jamais eu de débat sur la mixité dans les coordinations.

♦ Sur Nantes, il y a eu de nombreuses manifestations, parfois assez violentes. Quelle a été la place des filles, en particulier dans le service d’ordre ?

C. -Au moment où les affrontements commençaient, les filles restaient autant que les garçons, il y avait 2 000, 3 000 personnes, ce n’était pas « les mecs restent, on va se bastonner et les filles rentrent chez elles », tout le monde restait, pas avec l’idée de se bastonner mais plutôt pour résister, pour être là massivement, tous ensemble, pour montrer notre colère contre les violences policières. Par contre, ce qui est assez amusant, c’est que les filles n’étaient pas arrêtées, je suis restée plusieurs soirs, j’ai vu plein de copines qui étaient là, qui faisaient la même chose que leurs copains d’à côté, elles étaient peu arrêtées. Une seule est passée en jugement, toutes les autres ont été relâchées au bout de quelques heures de garde à vue : elle avait des cheveux très courts, un blouson de cuir, de dos on pouvait la prendre pour un garçon.

♦ Au niveau des responsabilités dans la direction du mouvement, tu disais que le rôle des femmes a été ultra-minoritaire. . .

C. -Sur la fac, oui, mais pas sur les lycées. Ainsi, Delphine est un peu notre leader charismatique, elle est reconnue sur tous les lycées, elle a animé le mouvement de novembre sur les lycées, elle a donc eu souvent le rôle de porte-parole. Il y avait plusieurs autres filles très présentes pour les prises de paroles unitaires en début de manifestation.

♦ Maintenant que le mouvement est terminé, avez-vous tiré un bilan de la participation des femmes ?

C.' -Autant dans ce qu’on peut appeler la direction, sur la fac, il y avait une majorité écrasante de « mecs », autant dans les gens mobilisés pour aller faire des « diffs » sur les lycées ou les boîtes, participer, être vraiment acteur dans la lutte, il y avait autant de filles que de garçons. C’est sûrement pour cela que le problème de la mixité dans le comité de liaison n’a jamais été posé. De plus, la coordination du mouvement a été considérée comme un instrument de gestion et pas uni-quemement politique. La délégation de la coordination à Paris, élue en assemblée générale, était composée de deux filles et trois garçons, non membres du comité de liaison.

♦ Après ce mouvement victorieux contre le CIP, comment allez-vous continuer, y a-t-il jonction avec la mobilisation Agir contre le chômage ?

C. -Il reste sur la fac des commissions, dont celle contre la répression. Il y a aussi, en droit, un comité permanent de réflexion qui tente de mettre en place une université d’été avec des profs, des syndicalistes, autour de débats sur l’emploi et les problèmes de formation. Il y avait en janvier l’idée de créer sur la fac un pôle contre le chômage qui fasse le relais de toutes les initiatives existantes. A la suite du mouvement, cela s’est précisé un peu. Quatre organisations ont décidé d’appeler à la manifestation du 28 mai.

♦ Comment « AC ! » est-il perçu par les jeunes, est-ce que cela rentre en écho avec leurs préoccupations ?

C. -En février, lors d’une manifestation organisée par « AC ! » à la mairie, est apparu un clivage fort entre les chômeurs d’« AC ! » et les syndicalistes investis à fond depuis longtemps. Ces derniers disaient : « il faut faire une manif », et les chômeurs : « non, si on est au chômage, c’est à cause d’Ayrault (Maire de Nantes), il faut qu’on aille à la mairie ». Il y a eu un clash. A ce moment-là, « AC ! » n’était pas très connu et apparaissait rempli de tensions. Durant le mouvement, « AC ! » est apparu dans les manifestations avec un cortège bien ; lors des débats sur la fac, entre autres sur la question de la réduction du temps de travail, des gens d’« AC ! » sont venus. Donc, maintenant « AC ! » commence à être reconnu. Nous espérons qu’il y aura du monde le 28 mai.

Notes

  1. Lyon, le 9 mai 1994.
  2. Propos recueillis le 25avril, par Catherine Rosehill et Marie-Annick Vigan

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