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Banlieues : Contre l’exclusion au collège

· Cahiers du féminisme, n° 69, été 1994 · p. 17-18 · 1 822 mots

Entretien avec Christine Thomas.

Christine Thomas est principale adjointe par intérim dans un collège de la Seine-Saint-Denis. Comme responsable d’un établissement situé dans une zone sensible de la région parisienne , elle a bien voulu apporter son témoignage sur les questions de l’exclusion sociale en milieu scolaire.

♦ Comment la direction d’un collège situé dans un quartier défavorisé de la banlieue ressent-elle les effets de la crise, les problèmes d’exclusion sociale, et comment tente-t-elle d’y répondre ?

Christine Thomas -Je ne peux qu’évoquer mon expérience ici. La situation économique dégradée se traduit par les statistiques sur les professions des parents, avec la croissance du nombre des chômeurs et des mères au foyer, le nombre des boursiers (cent soixante sur quatre cent soixante), mais aussi par la quantité relativement importante de familles sans papiers qui, du coup, ne peuvent bénéficier ni de bourses ni de la Sécurité sociale ; c’est alors de marginalité qu’il faut parler, pour des familles entières vivant dans la clandestinité. Ainsi, 20 % des boursiers actuels en fin de troisième ne peuvent faire une demande de bourse pour la seconde, faute de pouvoir présenter des ressources vérifiables.

Quand l’équipe de direction est arrivée, ayant été renouvelée il y a deux ans, le bilan était sombre : l’exclusion scolaire se traduisait brutalement avec soixante-dix élèves seulement en classe de quatrième sur cent vingt inscrits en cinquième. Les « exclus » redoublaient ou bien étaient orientés vers des CAP ou ailleurs. De plus, cet établissement posait peu de problèmes aux enseignants, car les élèves problématiques étaient souvent absents, puis exclus à leur retour, et à nouveau absents. L’exclusion ainsi s’opérait de facto. Ajoutons qu’il n’y a ni assistante sociale ni conseiller d’éducation, et qu’il n’y avait alors aucun projet d’établissement, de sorte que le collège fonctionnait surtout sur la base de la survie individuelle.

La première question qu’on a soulevée a été celle du retour des élèves dans l’école : il fallait qu’ils investissent le collège comme un outil leur appartenant, pour concourir à leur structuration sociale. On a été cette année jusqu’à fabriquer des « cartes d’identité » scolaires qui permettent aux élèves d’exister à l’extérieur, parce qu’ils sont élèves de ce collège-ci. Pour des enfants d’immigrés, en quête d’identité, c’est, je pense, une condition de base pour qu’ils puissent agir. Il est difficile d’évaluer l’effet de cette carte d’identité scolaire mais, apparemment, elle doit jouer un rôle important car, dès que les élèves la perdent, ils viennent en demander une autre. Le deuxième axe de travail a été de renouer des liens avec les familles ; si la scolarité ne devenait pas un projet familial, si la famille elle-même ne s’inscrivait pas en tant qu’usager du collège, alors il y aurait toujours deux mondes parallèles, le collège et la cité livrée à elle-même, sans pratiquement aucune association locale. C’est pourquoi on a décidé de participer à la reconstitution du tissu associatif en faisant voter le principe d’une convention avec les associations qui souhaiteraient utiliser les locaux scolaires, même en dehors du temps scolaire.

♦ Quelles associations avez-vous sollicitées, et quelles actions pouvez-vous mener ensemble ?

C. T. -Les chemins ont été variés, et la mise en place de ce travail commun est lente ; actuellement, trois groupes très différents interviennent sur le collège : le Rassemblement des travailleurs maliens, dont une représentante, mère d’élève, tient une permanence régulière ; SOS-Ça bouge, une association de Beurs, dont une animatrice intervient surtout comme médiatrice entre les femmes arabes non francophones, l’enfant et l’institution scolaire ; et une association encore en gestation, autour d’un projet d’expression des collégiens (journal, radio ?). Dans tous les cas, il s’agit de tisser des liens entre le collège et la cité, d’aider les jeunes à organiser leur travail, de créer des relations de confiance entre les familles et l’institution scolaire, de nourrir la solidarité des mères entre elles. Par exemple, quand Mmc B., malienne, arrive au collège pour tenir sa permanence, elle a un impact réel : elle prend avec elle des élèves qui n’ont pas cours, et qui sont volontaires ; d’autres femmes parfois l’accompagnent. Je ne sais pas précisément ce qui se passe, mais j’observe que, depuis qu’elle vient, il est plus facile de rencontrer les parents africains. Inversement, sa présence ne résout pas tout, car les professeurs ne sont pas investis dans ce projet : pour eux, les problèmes de discipline réglés, ils retrouvent des exigences en décalage avec la situation réelle. Du coup, j’en viens à me demander si cette expérience n’est pas prématurée : en l’ absence de volonté collective, n’aurait-elle pas des effets pervers ?

♦ Pourquoi les mères peuvent-elles jouer un rôle clé ?

C. T. -Quand on a fait la première réunion pour organiser le travail en commun avec les associations, une quinzaine de personnes sont venues : les hommes présents ont offert leurs services, par exemple un imprimeur pour publier éventuellement des documents ; mais, pour eux, il n’était pas question de tenir une permanence, d’assurer une présence en continu ; leur engagement éventuel ne pouvait qu’être lié à leur profession.

Par ailleurs, la dégradation du comportement des enfants face à l’institution scolaire est liée à la dégradation du rôle de la famille. Depuis quinze ans que je suis en Seine-Saint-Denis, j’observe la croissance du nombre des femmes seules élevant leurs enfants, parce que le mari ou compagnon est parti, qu’il a disparu. Souvent, elles n’ont jamais travaillé, parlent mal le français, ont été peu ou pas scolarisées, et se retrouvent à la tête d’une famille de quatre ou cinq enfants, seules. Il arrive aussi qu’on rencontre un père seul avec des enfants, qui se remarie avec une femme plus jeune, à qui il demande d’assumer ses grands enfants. Dans les deux cas, il n’est pas rare que l’autorité soit renversée : le pire a lieu quand la jeune belle-mère se fait tabasser par les grands fils, qui exigent de faire eux-mêmes la loi. Plus fréquemment, les enfants, les fils aînés disent à leur mère qu’ils savent écrire, qu’ils sont des hommes, qu’elles doivent leur obéir, quand ils n’assument pas économiquement la survie familiale, par leurs activités.

Dans un tel contexte, chaque femme individuellement ne peut pas trouver d’issue. En les faisant venir régulièrement au collège, en organisant des goûters, en discutant, progressivement ces mères retrouvent ensemble le moyen d’exercer leur rôle ; et elles pourront devenir des relais dans la cité vis-à-vis des autres femmes. Les associations des parents d’élèves ordinaires sont très bien sur le collège, mais il n’y a qu’une dizaine d’adhérents (pour quatre cent soixante élèves), qui représentent exclusivement les milieux socialement privilégiés. Il faut donc inventer des alternatives. Ces femmes peuvent aussi contribuer à restituer une mémoire de la cité, dans ce département qui s’est construit à la fois à travers les luttes et les vagues successives d’immigration.

SOS-Ça bouge, association locale de Beurs, créée il y a sept ans, subventionnée par le ministère de la Jeunesse et des Sports, et de manière récente aidée par la municipalité, n’était pas implantée dans ce quartier. La convention avec le collège lui permettait de s’introduire sur la cité liée au collège. Au départ, cette association a plutôt l’habitude de faire de l’aide aux devoirs en s’adressant aux jeunes, ou bien de jouer le rôle d’une assistante sociale. Mais, en étudiant les besoins ensemble, on a compris qu’il fallait se tourner vers les adultes présents dans la cité, c’est-à-dire vers les mères ; pour qu’elles puissent aider les enfants et s’entraider, elles ont besoin de connaître l’école et ses exigences, et il ne faut pas qu’elles soient bloquées par leur incapacité éventuelle à lire. Voilà pourquoi SOS-Ça bouge commence à organiser des cours d’alphabétisation pour des mères d’élèves arabes, kabyles ou turques. Elles sont six pionnières apparemment très accrochées à ce projet.

♦ Y a-t-il une spécificité des filles ?

C. T. -Oui, elles réussissent mieux dans les études, comme le confirment les statistiques générales de l’Education nationale. Elles semblent donc mieux « résister » dans le contexte actuel. Il n’empêche que certaines d’entre elles s’affirment désormais aussi de manière provocatrice, par le langage éventuellement ordurier qu’elles utilisent, par la tenue, par des petits vols accomplis pour être vues. La plupart du temps, elles louvoient entre la volonté de réussir -et elles sont toujours enthousiastes pour participer à telle activité, tel club, etc. -et le désir de rompre avec leur famille, de quitter ce milieu qui les relègue dans un statut inférieur. Je dois ajouter que, de plus en plus fréquemment, des filles se plaignent de l’attitude agressive des garçons : le sont-ils davantage ou sont-elles moins timides ? Dans bien des familles, quelle que soit leur origine géographique, quand exister c’est avoir « bonne réputation », cela dépend du comportement des filles, peu importe la délinquance des fils : si les garçons font « tenir tranquille » leur sœur, c’est bien quels que soient les moyens utilisés ; tenir les filles est une manière de prouver sa respectabilité. Cela se traduit, semble-t-il, par un regain de tension dans la cour du collège, où les garçons sont plus « garçons » que l’an dernier.

♦ La mobilisation contre le CIP a révélé, s’il en était besoin, l’horizon bouché qui s’offre à ce type de jeunes. Comment pouvez-vous gérer cela ?

C. T. -Actuellement, 30 % de ceux qui rentrent en classe de sixième iront en classe de seconde (ce qui correspond à 60 % des troisièmes). Des progrès ont donc déjà eu lieu ; il faut poursuivre. Mais je refuse le débat en termes stricts d’orientation : quand un élève me dit que tel cours ne lui sera pas utile pour être boulanger, je lui réponds que le but n’est pas d’apprendre à pétrir la pâte, mais d’apprendre à réfléchir. Il ne faut pas que l’école se pose seulement la question du débouché économique, c’est d’abord un outil de socialisation, un outil d’apprentissage de la réflexion, de transmission du savoir. Il ne faut pas que l’école soit soumise aux entreprises.

♦ N’est-ce pas utopique ? Est-ce possible d’imaginer que l’alternative du travail associatif et de la mobilisation des mères permettra de surmonter les difficultés auxquelles vous êtes confrontés ?

C. T. -Si l’on croit que c’est illusoire, alors on abandonne, on ne fait plus rien. Notre bilan est déjà intéressant : les jeunes ne disparaissent plus, ils viennent au collège ; il n’y a plus de racket ou, en tout cas, s’il est illusoire de le croire, on s’aperçoit que les jeunes avouent plus facilement les pressions dont ils sont victimes, ce qui permet plus aisément de les combattre. Il n’y a plus de vengeance sur les voitures des adultes, c’est-à-dire plus de violence exogène. Le collège est devenu un endroit où ils vivent, presque de manière excessive, puisqu’il est « relativement » accueillant. Là, avec les intervenants extérieurs, les mères, les profs, ils sont en train d’écrire le début de leur propre histoire.

Propos recueillis par Isabelle Forest

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