La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

L’histoire retrouvée

La Démocratie à l’épreuve des femmes : Trois voix dissonantes du XIXe siècle

· Cahiers du féminisme, n° 69, été 1994 · p. 42-44 · 2 511 mots

Entretien avec Michèle Riot-Sarcey.

Michèle Riot-Sarcey décrit, dans la Démocratie à l’épreuve des femmes. Trois figures critiques du pouvoir -1830-1848, les itinéraires de Désirée Gay, ouvrière de l’aiguille, Eugénie Fiiboyet, femme de lettres, Jeanne Deroin, lingère devenue institutrice. « Ni femmes illustres ni femmes ordinaires, pas tout à fait oubliées de l’histoire mais en marge de celle-ci, toujours au cœur de l’événement mais rejetées hors de ses traces, elles sont en décalage avec leur temps. »

♦ Pourquoi as-tu choisi d’étudier la période 1830-1848 ? En quoi est-elle exemplaire, notamment pour l’histoire des femmes ?

Michèle Riot-Sarcey -Aucune période n’est exemplaire. Il s’agit simplement d’une période où les tensions sociales sont extrêmes et les rapports de forces exacerbés. On peut la caractériser aussi par l’apprentissage de la démocratie. Quelques années après le choc de la Terreur, après l’échec du premier Empire suivi d’une Restauration rejetée, cette période est à la fois fondatrice et formatrice du citoyen à venir. Les porte-parole du peuple ne se sont pas encore substitués à lui et les individus s’expriment comme individus à part entière : politiquement, moralement et socialement. Libéraux, républicains, socialistes, malgré leurs différences -les uns au pouvoir, les autres dans l’opposition, les uns qui agissent dans des cadres bien définis, les autres, à peine influents, qui élaborent leurs idées premières -tous et chacun souhaitent maîtriser le présent afin de devenir le guide de l’avenir.

♦ Pourquoi la place des femmes est-elle en cause dans ce contexte ?

M. R.-S. -Dans ce temps de recherches, de désordres et d’angoisse, tout

Michèle Riot Sarcey, la Démocratie à l’épreuve des femmes. Trois figures critiques du pouvoir -1830-1848, Albin Michel, « Bibliothèque des histoires », Paris, 1994.

semble possible. Le grand mot d’ordre de cette époque est l’émancipation du peuple et des femmes. Plus précisément, dans les années 1831-1835, il y a une aspiration à la liberté peu commune. Les révoltes ouvrières, celles de 1831, 1832 et 1834, sévèrement réprimées, surgissent dans un temps où bourgeoises et prolétaires disent leur volonté d’être libres, c’est-à-dire d’être considérées comme individus à part entière. Jeanne Deroin l’exprime mieux que personne : « La vie est triple dans son unité, la vie individuelle, la vie familiale et la vie sociale. Refuser à la femme le droit de vivre de la vie sociale est un crime de lèse-humanité. » C’est le temps où se pense la formation du citoyen et la plupart des femmes manifestent une volonté de savoir peu ordinaire : elles réclament l’accès à l’école publique, car elles savent que l’instruction est la voie de l’autonomie et le cadre formateur de la vie sociale et publique, en un mot de la citoyenneté (l’école primaire publique, fondée par la loi Guizot de 1833, n’est pensée que pour les garçons).

♦ Comment comprendre que ce mot d’ordre d’émancipation des femmes ait été pris en charge par les saint-si-moniens et plus largement par les courants utopiques ?

M. R.-S. -En effet, les écoles utopiques ont été les seules à penser l’idée d’égalité des sexes, voire comme chez Fourier à juger les civilisations à l’aune de la liberté des femmes. Pour les utopistes, les femmes étaient considérées comme de véritables partenaires sociaux. On a coutume de classer les utopistes de la première moitié du xixc siècle comme des pré-socialistes ou des post-révolutionnaires, avant tout ils ne concevaient de transformation sociale que par le bouleversement des rapports sociaux. Ancrées dans la réalité, leurs critiques furent si bien entendues que leurs utopies étaient pensées possibles, même si certains d’entre eux ont reconstitué des « Eglises », ont réinventé des « dogmes », ont engendré des systèmes. Toujours dans ces années 1830, années jugées comme « folles » dans les années 1860, l’ennemi n’est pas le capitalisme mais l’individualisme engendré par l’instrumentalisation de l’universelle liberté. La liberté individuelle, mise au service d’une minorité de privilégiés, est devenue l’apanage de la bourgeoisie.

♦ Mais alors qu ’ils et elles considéraient l’égalité des sexes comme quelque chose de possible, les saint-si-moniens ont placé les femmes sur un piédestal pour mieux les asservir : c’est contre cet asservissement que s’élèvent les voix de femmes dont tu décris l’itinéraire.

M. R.-S. -Effectivement, les saint-si-moniens, qui furent des novateurs dans bien des domaines, comprirent l’importance de ce mouvement en faveur de l’émancipation. Ils conçoivent, à la suite de Saint-Simon, une organisation d’abord fondée sur des mots d’ordre extrêmement populaires et ils s’implantent de manière moderne en diffusant largement leur journal le Globe gratuitement : ils créent des écoles de formation, s’occupent d’entraide sociale, diffusent leur Doctrine à tous et à toutes. C’est ainsi qu’ils devinrent populaires dans les années 1831-1832, au point que le pouvoir commençait à les craindre. C’est dans ce contexte que Prosper Enfantin sut très habilement utiliser la soif de reconnaissance sociale manifestée par les femmes, pour faire de la femme libre une affaire d’hommes. La place des femmes dans le présent et dans l’avenir fut objet de débats masculins et devint enjeu de pouvoir au sein de l’Eglise saint-simo-nienne. En d’autres termes, les saint-si-moniens préféraient affranchir les femmes plutôt que de les voir s’émanciper. Quand, en novembre 1831, les femmes sont placées hors de la hiérarchie saint-simonienne, les prolétaires prennent la parole et s’engagent dans la voix de l’émancipation. De cet engagement féminin, Désirée Véret-Gay, ouvrière, est bien représentative. Elle choisit de servir la cause du peuple. Elle confond délibérément amour du peuple et amour des hommes avec le don de soi. S’engager c’est être vrai, être libre c’est respecter les principes en les pratiquant, tel est son credo. Quand elle constate que son besoin de vérité n’est pas partagé par Enfantin, elle s’éloigne du saint-simonisme. Comme d’autres, elle souhaite le regroupement des femmes, « mais l’esprit de corps manque aux femmes », selon l’expression d’Eugénie Niboyet qui, elle, ne supporte pas d’être dépossédée de ses responsabilités saint-simo-niennes. Educatrice « des masses », elle aimait cette fonction car, là, elle « sentait tout son pouvoir ». « J’aime à agir sur les masses », écrivait-elle ! Jeanne Deroin, qui craignait par-dessus tout la mise sous tutelle, qui voulait fuir les nouveaux « pontifes », qui rejetait les dogmes et les Eglises, garda ses distances à l’égard de ces nouveaux prêtres.

♦ Comment les saint-simoniens ont-ils réagi aux critiques que ces femmes leur ont adressées ?

M. R.-S. -Il est difficile de répondre à cette question, car Enfantin a soigneusement constitué les archives du mouvement. La correspondance qui subsiste a été, en partie, sélectionnée. Cependant, on peut dire que la plupart des critiques argumentées, souvent modérées, lurent accueillies dans le silence. Pratiqué également par les républicains, le silence est le grand ennemi des femmes de cette première moitié du xixe siècle. Par exemple la lettre de Jeanne Deroin qui dit « se méfier de ces nouveaux pontifes », mais avoue son enthousiasme à l’égard de la Doctrine -à propos de l’abolition de l’héritage, de l’affranchissement du peuple et des femmes -, est restée, sans aucun doute, sans réponse.

♦ Pourquoi as-tu choisi de décrire l’itinéraire de ces trois femmes pour décrire les débats de cette période 1830-1848 ?

M. R.-S. -J’ai délibérément suivi ces trois parcours de femmes, parce que, formées dans la liberté énoncée des années 1830, elles sont constamment à sa recherche, et de ce fait le regard qu’elles posent sur les autorités politiques qu’elles côtoient est le plus souvent critique. Chacune à sa manière, et ensemble, elles ont été en 1 848 au cœur de l’événement politique et à l’avant-scène de l’émancipation des femmes en 1848. Elles sont les interlocutrices des saint-simoniens, des républicains et des socialistes, c’est-à-dire de tous ceux qui fondent les partis politiques clés du xixc siècle. Elles ont ainsi pleinement participé à l’apprentissage de la démocratie. En même temps, elles restent des personnages effacés, dans l’ombre de l’histoire, car, hors des périodes où se joue et se décide l’ordre social, elles sont, comme toutes les autres femmes, soumises aux représentations fondatrices d’identité. Assujetties. C’est ainsi qu’en 1848 elles réclament leurs droits politiques au nom de leurs devoirs de mères. Contrairement au sort réservé à une George Sand et à une Flora Tristan, qui se « firent un nom », elles ne furent jamais considérées comme des êtres d’exception ; bien au contraire, elles n’ont cessé d’être renvoyées à l’obscurité, elles qui dénonçaient « la conspiration du silence ». Même si leurs vies peuvent être qualifiées d’exceptionnelles, elles ont toujours lié leur sort à celui des autres femmes. Leur liberté individuelle passait aussi par la réhabilitation du groupe négativement privilégié auquel elles appartenaient.

♦ Ne peut-on pas, à cet égard, parler de la modernité de leur féminisme ?

M. R.-S. -Je n’emploie pas le mot « féminisme » car c’est un concept de la fin du xixe siècle et, de ce fait, il peut apparaître comme réducteur. J’ai préféré conserver la multiplicité des mots qu’elles utilisent pour dire leur liberté. Par ailleurs, je me méfie de l’expression de « modernité ». Elles sont tellement femmes de leur temps qu’à peine elles se distinguent de leurs contemporains. Bien sûr, le parcours de Jeanne Deroin est extraordinaire : elle est la première femme candidate aux élections législatives de 1849. Mais sa démarche est didactique ; elle est prétexte à débat. Elle somme les socialistes de se prononcer en faveur de l’abolition de tous les privilèges. Il faut, dit-elle, être en harmonie avec ses principes : liberté, égalité, fraternité signifient, pour être vrais, la fin des privilèges masculins. Sinon ce ne sont que de « vains mots ». Soulignons que les femmes de cette époque n’ont cessé de lutter pour la vérité des mots : la vérité de l’universalité.

♦ Pourquoi n ’ ont-elles pas su convaincre ?

M. R.-S. -Question délicate. Pourtant Jeanne Deroin était soucieuse de convaincre. Consciente « du poids des préjugés », elle s’adresse à Proudhon en 1 849 en saluant sa pensée novatrice, mais elle ajoute que la logique de sa théorie sociale implique qu’il prenne en compte la liberté des femmes, ne serait-ce que pour rendre valides ses principes. Proudhon ne répond pas sur le

Un club de femmes en 1848 (Musée Carnavalet).

Un club de femmes en 1848 (Musée Carnavalet)

Gravure d’Honoré Daumier, intitulée les Femmes socialistes : « Ah ! vous êtes mon mari, ah ! vous êtes le maître... eh bien, moi j’ai le droit de vous flanquer à la porte de chez vous... Jeanne Deroin me l’a prouvé hier soir !... allez vous expliquer avec elle... »

fond mais il réagit comme si le socialisme était menacé dans ses fondements par l’entrée des femmes. Il mobilise ses compagnons afin de les amener à se désolidariser de la candidature de Jeanne Deroin. Malgré lui, Jeanne Deroin mène sa campagne électorale. Jugée anticonstitutionnelle, sa candidature n’est pas prise en compte. Elle se tourne alors vers le mouvement des associations, d’une grande importance en 1848. Les ouvriers espéraient ainsi résoudre la question oubliée de la République à laquelle ils avaient rêvé car, déjà, cette République, censée représenter l’achèvement la Révolution, n’était plus sociale. Jeanne Deroin fut à la tête du mouvement fédérateur des associations dont elle rédigea projets et statuts. La répression de 1850 l’envoya en prison ; libérée, elle s’exila en Angleterre, après le coup d’Etat de Napoléon III. Là, elle poursuivit le combat en faveur de l’émancipation des femmes.

♦ Pendant la Révolution française, il y avait eu des figures exemplaires de femmes comme Olympe de Gouges ou Théroigne de Méricourt Tu décris ces itinéraires du milieu du XIXe siècle. A chaque fois on semble partir de rien et se heurter à ces réponses silencieuses...

M. R.-S. -Pour comprendre, il faut rapporter ces itinéraires singuliers à l’histoire politique qui se lit et s’écrit dans la continuité des pouvoirs en jeu, tandis que l’histoire des exclue(s) n’est rendue visible que dans la discontinuité. Dans la longue durée de l’histoire, dans les périodes où l’ordre social n’est pas mis en cause, les femmes sont, pour l’essentiel, assujetties aux représentations dont elles font l’objet. Pour être reconnues socialement, elles sont contraintes de s’identifier aux modèles proposés. L’aspiration à la liberté, si elle perdure sous de multiples formes, ne fait pas l’objet d’un mouvement organisé, car les femmes ne constituent pas une catégorie sociale au même titre que les autres groupes sociaux. Cette catégorie n’existe que par l’exclusion dont elle est victime. Elles sont bourgeoises, prolétaires, chrétiennes, aristocrates... Et le regroupement auquel elles aspirent ne peut être que ponctuel. L’histoire des femmes ne s’analyse qu’en termes de rapports sociaux. Elles n’interviennent en tant que sujets libres ou, plutôt, elles s’engagent dans un processus de subjectivation collective que dans la discontinuité de l’histoire politique, au moment où sont repensées les relations sociales.

♦ Ces propos sont très pessimistes : il y serait impossible d’envisager l’émancipation dans le cadre de la citoyenneté démocratique ?

M. R.-S. -Le modèle actuel de la citoyenneté s’est élaboré au cours de ces deux derniers siècles. Modèle libéral, il a forgé le sens du mot liberté : le citoyen libre devait être non assujetti, non dépendant, suffisamment éclairé pour être identifié à la liberté dont disposaient les représentants de la Constituante pendant la Révolution française. L’éducation supposait la propriété. Tous les aspirants successifs au pouvoir, les républicains, puis les socialistes, ont adopté ce modèle sans l’analyser. Ainsi les républicains, dans l’opposition sous la monarchie de Juillet, ont cherché à étendre la citoyenneté au peuple : ils ont valorisé le travail des ouvriers. En s’appropriant le travail, l’ouvrier acquérait son identité citoyenne tandis que le travail des femmes était dévalorisé. Comme si la liberté de l’un commandait la dépendance de l’autre, l’impliquait. Les premières enquêtes ouvrières, de nature sociologique, révèlent la réalité du travail féminin, et pourtant, progressivement, ce travail est nié. Il existe mais il ne conduit ni à l’indépendance ni à la citoyenneté. En 1848, quand le suffrage universel masculin est adopté, tous les partis politiques, sans exception, réclamèrent la famille pour tous (c’est-à-dire un salaire suffisant pour que l’ouvrier puisse nourrir sa famille) et la propriété pour tous. Dans les années 1860, au moment de la constitution de la Ire Internationale, les socialistes s’opposèrent, selon les mêmes principes, au travail des femmes, à l’exception d’une minorité, dont Varlin, auquel il revient de rendre hommage.

Pour autant, je ne suis pas pessimiste, bien au contraire. La crise de la représentation politique, celle donc de la démocratie réellement existante, est l’occasion de s’interroger sur le modèle de la représentation et sur la reproduction des pouvoirs. La « chose publique » est actuellement gérée par une « communauté de semblables », une élite de professionnels soigneusement sélectionnés par les grandes écoles ou les petites, celle des partis. A ce prix, la souveraineté est restée une et indivisible. Les représentants parlent la même langue parce qu’ils partagent les mêmes intérêts : c’est-à-dire la conservation des pouvoirs. Alors que le peuple est composé d’individus multiples, différents, il serait temps de se souvenir du mot d’ordre des femmes de 1848, qui déclaraient le peuple « souverains », au pluriel. Il serait temps de tenir compte de cette multiplicité afin de restituer une légitimité aux représentants qui aujourd’hui ne représentent qu’eux-mêmes.

Propos recueillis par Isabelle Forest

Gravure d’Honoré Daumier, intitulée les Femmes socialistes : « Ah ! vous êtes mon mari, ah ! vous êtes le maître... eh bien, moi j’ai le droit de vous flanquer à la porte de chez vous... Jeanne Deroin me l’a prouvé hier soir !... allez vous expliquer avec elle... »

Une erreur sur cette page ?