témoignage
Cuéntame tu vida, revista de mujeres N°1
« Cuentame tu vida »... « Raconte -moi ta vie »...
Naissance d'une presse féministe
Le début du développement des groupes de femmes en Colombie, c’est aussi la naissance d’une presse féministe.
Le numéro un de « Raconte-moi ta vie » est sorti en mai 78, à l’initiative de femmes de Cali.
Le titre évoque bien le contenu : les femmes prennent la parole, premier acte de rébellion contre l’oppression patriarcale et capitaliste. En Amérique Latine cela prend une signification bien plus importante encore que dans nos pays capitalistes avancés. Et c’est avec enthousiasme que l’on découvre et que l’on salue ce premier numéro de la revue.
Certes, elle est pour le moment entièrement réalisée par des intellectuelles, des universitaires, et on regrette un peu l’abscence de place laissée au problèmes concrets de la lutte contre l’oppression. N éanmoins, plusieurs articles présentent la situation des femmes les plus surexploitées et opprimées de Colombie : paysannes, ouvrières, domestiques, travaillant dès l’enfance dans des conditions de misère physique et morale absolue. Cela contribue largement à donner à « Raconte-moi ta vie » un caractère autre que simplement littéraire et laisse espérer pour les numéros suivants un enrichissement au niveau de l’analyse de l’oppression et des propositions pour l’action.
Voici les extraits d’un témoignage recueilli par une anthropologue au cours de ses recherches et publié dans ce premier numéro de la revue.
H. N.
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Paroles d'une femme de 24 ans...
« ... Je me lève à quatre heures et quart du matin parce que je dois partir d’ici à cinq heures. Je commence à travailler à six. Je sors du travail à huit heures du soir et j’arrive à la maison à neuf heures.
Le matin ma mère me fait un café. A l’usine je prends un autre café à huit heures. A dix heures nous prenons un café au lait ou quelque chose de ce genre. A deux heures de l’après-midi je prends un autre café au lait avec un peu de nourriture. Je me contente de ça jusqu’à mon retour à la maison le soir. Le soir, j’arrive, je mange, je prépare mes vêtements car j’aime avoir tout prêt, et je me couche. J’arrive toujours très fatiguée. De travaille quatorze heures, de six à huit. Le samedi, de sept à trois. S’il y a beaucoup de travail à l’usine, je dois travailler le dimanche aussi.
Mon père mourut quand j’avais treize ans, nous sommes restés trois au village. Quand j’ai eu seize ans nous sommes venus tous à Madellin.
C’est là que j’ai commencé à travailler...
... Ma mère aussi s’est mise à travailler en faisant de la nourriture qu’elle vendait aux travailleurs d’un chantier. Mais elle est tombée malade. On a dû la mettre à la clinique. Maintenant, elle ne peut plus travailler, elle est très malade.
... En ce moment nous sommes trois personnes à travailler à la maison : mon oncle, mon frère et moi. Mais mon frère travaille depuis à peine quinze jours et mon oncle aide très peu. Avant, oui, il nous aidait. Mais il s’est mis à boire... et maintenant il boit beaucoup, il a beaucoup de femmes, rentre tard à la maison, nous frappe, et fait des histoires. Il n’aide presque pas...
Nous sommes neuf à la maison et nous devons en plus aider ma sœur mariée car son mari n’a pas de travail. C’est sur moi que tout retombe. Parce que je dois payer le loyer, les médicaments, les dettes de ma mère à l’épicerie, à la boucherie, habiller les enfants... Tout retombe sur moi. C’est moi pratiquement qui ai la charge de la maison. Maintenant, mon frère s’est mis à travailler, mais ils lui ont donné deux mois de contrat, pas plus. Il a dix huit ans. Je travaille trop et c’est pour ça que je suis si fatiguée. Je ne mange pas assez, j’ai beaucoup maigri. Et je dois prendre tous les jours des cachets parce que j’ai mal à la tête. C’est comme... je ne sais pas... une douleur si horrible. A l’usine je dois tout faire... La secrétaire me dit que les patrons sont contents de moi, parce que je suis très sérieuse, bonne travailleuse... J’ai un bon rendement. Mais avec tout ce que je travaille, je ne gagne même pas le salaire minimum.
C’est pour ça que je pense que nous les femmes dans ce pays, nous avons bien peu de soutien. Parce que moi, par exemple, je travaille trop et je gagne très peu. Les seuls qui gagnent davantage à l’usine, ce sont les hommes. Eux, ils sont dessinateurs. Il n’y a aucune femme qui fasse ce travail. Nous n’avons pas de syndicat. Ça ne plaît pas aux patrons. Nous sommes soixante personnes à travailler dans cette usine de confection.
... Je pense que c’est une obligation de travailler pour moi parce que je suis l’aînée. J’ai commencé à travailler pour aider ma mère et mes frères.
J’ai un fiancé. Cela fait deux ans. Je ne sais pas si nous allons nous marier. Bien sûr, nous y pensons, c’est notre projet, mais jusqu’à maintenant nous ne savons ni quand ni comment. Il dit que si nous nous marions nous allons aller vivre à Cali... Et alors, ça me fait peur, ça me fait de la peine de laisser ma mère seule... c’est ça qui me retient de me marier : ma mère... Qu’est ce qu’elle va devenir, seule ?
...Je suis sûr qu’une fois mariée je ne soufrirai pas. Parce que mon fiancé c’est quelqu’un de très responsable. Mais ma mère, elle, oui elle va souffrir. Trop. Et mes frères aussi.
... J’ai beaucoup de problèmes, mais je ne dis rien à personne. A ma mère, je ne lui dis rien, et à mon fiancé non plus. Parce que lui, il est très sérieux, et ça lui fait de la peine de me voir travailler comme ça. Je pense à mes problèmes, je les analyse... Parfois, si je suis très fatiguée, si je ne vois aucune solution, là-bas à l’usine, je m’enferme dans les toilettes, pour pleurer seule... »
Notes
- Traduit de «Cuéntame tu vida »
- (dont l’adresse en Colombie est la suivante :
- Apartado Aéreo 8327, CALL Colombia)