Malgré l’élection d’un nouveau parlement ,en septembre 1993, qui témoignait d’un mécontentement croissant de la population face au développement du chômage et d’une certaine distanciation de l’opinion publique par rapport à l’Eglise, les femmes n ’ont toujours pas le droit d ’avorter en Pologne. Nous avons demandé à Jacqueline Heinen coauteure de L’avortement en Pologne, la croix et la bannière1, et présidente de l’association « Est à venir2 » de faire le point avec nous sur l’influence de l’Eglise catholique dans ce pays.
♦ Où en est aujourd’hui la législation sur l’avortement et la contraception ?
Jacqueline Heinen -Un amendement assouplissant l’interdiction de l’avortement en Pologne avait été voté par le nouveau parlement mais, Walesa étant en désaccord et disposant d’un droit de veto en tant que président, cet amendement aurait dû recueillir la majorité des 2/3 pour être adopté, lors d’un nouveau vote. Si cela s’était produit, cela aurait ouvert une crise gouvernementale ; les députés ont reculé et il a manqué quarante-deux voix pour l’intégration de ce nouvel amendement. C’est donc la loi de 1993 qui reste en vigueur : elle interdit l’avortement en toutes circonstances sauf en cas de viol, d’inceste, de danger pour la santé de la mère ou de malformation du fœtus. Ce qui rejette 90 % des cas d’avortement (cas dits sociaux) dans l’illégalité. Pour les femmes enceintes qui ne souhaitent pas poursuivre leur grossesse, la situation est très difficile.
On sait, et la presse française s’en est fait l’écho3, que même dans les cas prévus par la loi qui devraient être pris en charge par les médecins dans les hôpitaux, il est extrêmement difficile de faire appliquer la loi, surtout dans les petites villes et dans les campagnes. Pour celles qui ne font pas partie des cas autorisés, la situation est dramatique : les médecins à qui la Fédération peut adresser des femmes en grande détresse se comptent sur les doigts de la main et sont très menacés. Le professeur Dec, de Lodz, un des très rares médecins qui a pris partie depuis longtemps en faveur du droit à l’ avortement a fait état du nombre croissant de fausses -couches dans les hôpitaux, occasionnées par des avortements pratiqués clandestinement par des femmes qui refusent leur grossesse ; il n’a pas caché dans la presse, qu’il délivrait, quand il le jugeait nécessaire, des autorisations d’avorter. C’est courageux mais il y a peut-être deux ou trois médecins comme lui dans toute la Pologne !
L’ordre des médecins a menacé de le poursuivre et l’affaire est toujours en suspens. Le reste des avortements est pratiqué par des médecins qui cherchent à faire du profit et qui font payer des prix exorbitants : il faut compter l’équivalent de quatre salaires moyens pour avorter, cela coûte un peu moins cher si les femmes vont avorter en Russie mais les conditions y sont particulièrement désastreuses et les Polonaises redoutent, comme toutes les femmes, les curetages à vif ; si elles vont en Hollande, il faut aussi de l’argent et du temps pour le voyage. Cela veut dire que seule une minorité de femmes peut avorter dans un cadre médical.
Pour la contraception, j’en ai déjà parlé dans mon précédent entretien4. Avant 1989, les contraceptifs étaient très mal diffusés, non seulement en raison de la pression de l’Eglise mais également de la lâcheté gouvernementale qui avait laissé le champ libre à l’Eglise : les carences se situaient aussi bien au niveau de la production que de l’importation des pilules. Il n’y avait plus, par ailleurs, d’éducation sexuelle comme cela avait existé dans les années soixante. Par la suite, il y a eu un meilleur approvisionnement des pharmacies en contraceptifs avec le début de l’économie de marché mais en même temps, on a constaté qu’en dehors des grandes villes, l’approvisionnement des pharmacies restait quasi nul, en raison des pressions directes exercées par l’Eglise sur les pharmaciens récalcitants. L’Eglise, quant à elle, dispense des cours « d’éducation sexuelle » où elle prône les méthodes « naturelles » de contraception (thermomètre, calendrier, etc.), dans les paroisses ou à l’école. Parallèlement, la contraception moderne qui, était légale et le reste, ne peut pas percer sans l’action de groupes militants, de groupes de résistance comme la fédération du Planning familial et de la question des femmes.
♦ Que représente la Fédération du Planning familial et de la question des femmes ?
J. H. -C’ est une coordination de diverses associations qui se sont battues depuis longtemps pour la liberté de la contraception en particulier, qui peuvent avoir des positions diverses sur l’avortement mais qui, en gros, sont favorables à l’interruption volontaire de grossesse ; parmi ces associations, il y a, à la fois la Ligue des femmes qui était liée autrefois au Parti communiste, l’Association des femmes protestantes (YWCA), le Planning familial, Neutrum, des groupes féministes qui existent dans plusieurs villes et Pro-femina, une association qui s’est constituée en 1989, etc. ; c’est donc un regroupement d’associations qui fonctionnent en fédération, qui a une permanence à Varsovie, quatre heures par jour tous les après-midi où les femmes peuvent appeler pour avoir des informations sur la contraception ; la fédération a diffusé avec l’aide d’associations étrangères, notamment françaises comme le Planning ou Est à venir, une brochure d’éducation sexuelle pour les adolescent(e)s. C’est une fédération qui a une audience limitée mais elle a une activité certaine : elle a impulsé ou participé activement aux mobilisations autour de la collecte de signatures en faveur d’un référendum. Et puis, elle a organisé, grâce à la collaboration d’Est à venir, une série de stages de formation, pour des infirmières, des institutrices, des médecins qui veulent avoir une meilleure connaissance de la contraception. On a dû toucher sept cents personnes environ, depuis deux, trois ans, avec ces stages. C’est une goutte d’eau mais ce n’est pas négligeable. Ceci étant, les femmes de la Fédération disent qu’il est très difficile de mobiliser les gens de manière active sur cette question, même s’il y a toujours plus de femmes qui ont recours aux services de la Fédération et ceci est à mettre en lien avec le poids de l’Eglise catholique.
♦ Peux-tu nous préciser justement l’influen-ce de l’Eglise ?
J. H. -Il y a en Pologne, une situation assez complexe. D’un côté, il y a une perte de crédibilité réelle de l’Eglise en tant qu’ institution, depuis quasiment 1989, depuis que l’Eglise a reconquis toute sa place dans le champ politique, qu’elle a tendance à intervenir tout azimut ; une grande partie de la population était opposée, par exemple, au projet de loi de l’Eglise visant à interdire complètement l’avortement.
Cette perte de crédibilité est réelle même si 90 % de la population continue de se déclarer catholique et pratiquante. J’ai des divergences néanmoins avec certains analystes qui laissent entendre souvent que l’Eglise et les Eglises, en général, ont beaucoup moins d’avenir dans les anciens pays de l’Est dans la mesure où ils accèdent à une société de consommation qui va dans le sens d’un individualisme beaucoup plus grand en opposition avec les valeurs de l’Eglise. C’est vrai à long terme mais, en Pologne, compte tenu des moyens institutionnels et légaux dont dispose l’Eglise, cela ne me semble pas évident à court et moyen terme... Il ne faut pas oublier non plus que sa crédibilité est liée au rôle qu’elle a joué hier dans l’opposition au régime. L’Eglise en Pologne s’est vraiment rangée aux côtés des opprimés à de nombreuses reprises : elle a été aux côtés des emprisonnés en 1956, en 1970, en 1976, en 1980, ce n’est pas négligeable . Les mouvements d’opposition ont toujours pu émerger concrètement grâce à l’appui de l’Eglise, les curés ouvrant les portes de leur paroisse et permettant ainsi aux gens de discuter. Certes, l’Eglise ne peut plus avoir la perspective de s’ancrer comme acteur principal dans l’opposition à un régime honni comme c’était le cas antérieurement, mais, en même temps, elle a pour résister, les moyens légaux et matériels, dont elle a su se doter.
♦ Quels sont les moyens institutionnels et légaux dont dispose l’Eglise en Pologne ?
J. H. -Prenons l’exemple des cours de religion : avant 1989, ils étaient déjà quelque chose de très répandu et d’importance pour les Polonais qui y voyaient largement une forme de résistance directe au pouvoir en place mais pour suivre ces cours de religion, il fallait aller dans les paroisses. Quand les cours de religion sont devenus obligatoires à l’école, les cours dans les paroisses n’ont pas cessé pour autant. Les parents pouvaient donc choisir d’envoyer leur enfant dans telle ou telle paroisse avec un prêtre plus ou moins progressiste. Puis les pressions sont devenues de plus en plus fortes pour contraindre les enfants à suivre les cours de religion à l’école même, et la presque totalité des enfants subissent aujourd’hui les cours d’endoctrinement des prêtres à l’école, qui sont beaucoup plus directement inféodés à la hiérarchie et à sa ligne officielle. Les prêtres font également désormais partie du corps enseignant. Une loi a été adoptée, en outre, sur le « respect des valeurs catholiques » dans les médias et elle a une incidence très forte sur la vie quotidienne : cela s’assortit de commissions de contrôle dont font partie des prêtres qui prétendent donner leur avis sur le contenu de tel ou tel journal, de tel ou tel programme de télévision, etc., et avec, à la clef, la possibilité d’invoquer la loi sur le « respect des valeurs catholiques » pour tout ce qui concerne la contraception, l’avortement, etc. Les commissions de contrôle sont plus ou moins efficaces en fonction de leur degré de pénétration dans les salles de rédaction mais elles exercent leur influence malgré tout.
♦ Perçoit-on ou non un débat à l’intérieur de l’Eglise ?
J. H. -En Pologne, il a toujours existé un courant de résistance aux positions hiérarchiques les plus rétrogrades ; par exemple, sur la ques-
DOSSIER
Brochure diffusée par la Fédération du Planning et de la question femme en Pologne.
tion de l’antisémitisme, sur la question de l’avortement, beaucoup moins. En tout état de cause, ceux qui font entendre leur voix aujourd’hui, ce sont les prêtres, qui dans les sermons du dimanche, ont été jusqu’à dénoncer individuellement les paroissiens qui étaient en désaccord avec la ligne de l’Eglise sur la question de l’avortement et les menacer d’excommunication.
Il faut se rappeler que Glemp a été jusqu’à traiter Michnick d’agent du diable parce qu’il avait osé émettre des doutes, à propos de la loi sur l’avortement et qu’il mettait en cause cette intervention tout azimut de l’Eglise. Barbara Labuda, qui fait partie de l’Union démocratique, animée par Mazowiecki, et qui est à la tête de cette campagne en faveur du droit des femmes au libre choix, a été dénoncée nominalement dans des sermons diffusés dans tout le pays et désignée comme l’ennemi. Il faut comprendre qu’il y a des pressions très fortes qui s’exercent socialement sur les gens. Par exemple, l’influence de l’Eglise est telle, qu’il est extrêmement difficile de laisser son enfant en dehors de l’influence institutionnelle de l’Eglise, de décider qu’il ne va pas aller suivre les cours de religion ; c’est insupportable pour l’enfant lui-même.
La présence de l’Eglise sur le plan institutionnel, se traduit également par sa présence dans les hôpitaux : la pression de l’Eglise sur les médecins, s’exerce de manière très directe : l’Eglise peut faire obstacle à leur carrière. Si, dans les petites villes en particulier, les femmes n’arrivent pas à avorter même quand elles ont la loi avec elles, cela tient au fait que les médecins ont peur pour leur carrière, en étant en opposition, non pas avec la loi mais avec l’opinion dominante dans telle ou telle instance de leur hôpital, ou de leur région. C’est le même type de pressions qui s’exercent sur les individus, dans les institutions de recherche et dans les universités et les gens ont peur pour leur carrière. Dans les écoles, ce n’est pas non plus évident pour les institutrices et instituteurs d’aller à l’encontre des recommandations ecclésiastiques, en faisant par exemple, des cours d’éducation sexuelle où ils parleraient des moyens modernes de contraception qui ne sont pas interdits par la loi mais condamnés par l’Eglise. En parler ouvertement, c’est vraiment faire de la résistance que l’on peut payer cher en termes individuels, sur le plan professionnel. Cest dire l’ampleur des difficultés auxquelles se trouvent confrontées les femmes qui veulent être actives sur ce terrain.
Cette omniprésence de l’Eglise est d’ailleurs à l’origine d’une certaine désaffection de la population à son égard. Les gens trouvent qu’on voit un peu trop les curés mais cela se traduit notamment, comme nous l’avions déjà constaté lors de notre enquête en 1989, par une opinion individuelle qui peut-être très virulente mais qui tend à disparaître, une fois le seuil de la maison franchi.
♦ Y-a-t-il un parti, une force politique qui a fait de la laïcité, un axe de son programme ?
J. H. -Oui, l’Union du travail qui a appuyé la collecte de signatures en faveur du référendum et dont certains représentants évoquent aujourd’hui l’éventualité d’une nouvelle bataille pour un référendum, les circonstances étant plus favorables avec l’élection du nouveau parlement. Pour eux, c’est donc un élément programmatique et puis il y a l’association Neutrum qui s’est constituée sur la question de la séparation de l’Eglise et de l’Etat et qui lutte précisément contre toutes les ingérences de l’Eglise dans la vie politique et sociale.
♦ Quelle est leur influence respective ?
J. H. -L’Union du travail a recueilli 7 % des voix, aux élections de septembre 1993 ; ce parti est donc représenté à l’heure actuelle, au parlement ; c’est un parti qui était quasi inexistant antérieurement, cela reste tout de même un petit parti en raison notamment de ses positions laïques. L’Union du travail est issue de l’aile autogestionnaire de Solidarité. On y retrouve des dirigeants historiques comme Modzelewski, Bujak, Bugaj, etc. C’est un parti qui défend des positions social-démocrates de gauche. Neutrum, quant à elle, est importante dans la mesure où elle a été à l’initiative et aux côtés des organisations de femmes qui ont manifesté publiquement, mais c’est une petite association. Barbara Labuda appartient, quant à elle, à l’Union démocratique, qui comprend en son sein, une petite aile favorable à la libéralisation de la législation sur l’avortement et de la contraception mais elle est très isolée dans son parti.
Propos recueillis par Josette Trat
Brochure diffusée par la Fédération du Planning et de la question femme en Pologne
Notes
- 1. Editions L’Harmattan, 1992.
- 2. Est à venir : 35, rue Madame, 75006 Paris.
- 3. cf Libération du 5 sept. 1994.
- 4. Cahiers du Féminisme , N° 63-64, janvier 1992.