Au sein même de l'église catholique, des femmes dénoncent sa misogynie et son idéologie. Pious avons rencontré deux d'entre elles, Thérèse Clerc et Anne-Emmanuelle Kervella, qui ont animé, il y a quelques années, de 1984 à 1986, un groupe de féministes chrétiennes, Celles de la Terre.
Dessin tiré de Femmes suisses, octobre 1994.
♦ Vous êtes croyantes, comment vous définissez-vous plus précisément ?
Anne-Emmanuelle Kervella -Tout d’abord, il ne faut pas confondre tous les concepts, celui d’église, de religion, de foi, de référence à l’Evangile, de référence à l’autorité du Pape, etc. Ce n’est pas du tout la même chose, on peut se référer à l’Evangile sans penser que le Pape a toujours raison.
Thérèse Clerc -Vous avez employé le mot « croyantes » : pour moi, la foi ne peut être qu’une interrogation. Si l’on commence à entrer dans la certitude, la foi n’existe plus, on entre dans le processus religieux et le visible social. Pour moi, si je peux parler en terme de foi, l’Evangile est une culture (je suis née en France, dans une famille bourgeoise, catholique) ; c’est aussi un style de vie.
♦ Comment peut-on être à la fois féministe et croyante ? En ce qui concerne la religion chrétienne, il est incontestable que la Bible est remplie de passages misogynes qui consacrent V oppression des femmes1 ?
T. C . -L ’Ancien Testament est effectivement épouvantable. Mais de nombreuses théologiennes féministes, notamment au Québec, ont beaucoup réfléchi à ces questions, analysé les textes. Ces travaux font apparaître des figures féminines très intéressantes, des femmes fortes même si elles ne font le plus souvent qu’accomplir les desseins des hommes. Ainsi, la deuxième femme de Assuérus, Vlasti, a été répudiée pour avoir refusé l’ordre de son mari de se mettre nue devant les hommes du royaume (il voulait démontrer qu’il possédait toutes les richesses du monde dont la plus belle femme du royaume). Il y a également Jézabel et Athalie, reines de Juda, qui avaient un royaume, une armée et qui sacrifiaient aux rites anciens de la Déesse-mère. Bien sûr, il faut savoir décrypter les textes. Les traductions actuelles disent simplement qu’elles sacrifiaient aux « dieux païens » mais si on relit la Bible avec des yeux d’exégètes féministes, on peut réinterpréter le rôle des femmes.
A.-E. K. -Dans l’ensemble, on s’aperçoit que les traductions faites par des hommes sont faites avec un esprit d’homme. Par exemple, parmi les trois derniers prophètes, les féministes se sont aperçues que l’un d’eux avait en hébreu un prénom féminin : après vérification, c’était effectivement une prophétesse. Mais pour les hommes, les prophètes ne pouvaient être que des mecs.
T. C. -Autre exemple : les communautés religieuses créées par saint Paul, étaient dirigées par des diacres hommes et femmes ; à l’époque, on avait besoin de tout le monde. Le sacerdoce réservé aux hommes est venu beaucoup plus tard. Dans les traductions, le mot diakonos a été traduit par « diacre » pour les hommes et <r servante » pour les femmes.
A.-E. K. -Il y a de mauvaises traductions d’un texte effectivement assez patriarcal au départ, mais il y aussi des choix idéologiques et une mémoire extrêmement sélective des textes. Ainsi, il y a dans la Genèse, deux récits de la Création. Il y a celui que tout le monde connaît, où la femme a été créée à partir d’une côte d’Adam, abondamment utilisé depuis pour prouver l’infériorité de la femme. Mais, juste avant, il est écrit : « Ainsi Dieu créa l’homme à son image. Homme et femme il le créa. ». Il a donc ainsi façonné un être humain qui a un aspect masculin et un aspect féminin et qu’il a ensuite séparé. Comme par hasard, c’est toujours l’autre récit qui est repris. De même, pourquoi ne lit-on jamais, à l’église, le récit de l’évangile où Jésus est reçu chez Marthe et Marie ? Marthe se met en quatre, en bonne maîtresse de maison, et râle parce que Marie parle avec Jésus au lieu d’aider aux tâches ménagères. Et Jésus lui dit : « ne t ’affaire pas tant, ce n ’est pas nécessaire. Fais plutôt comme Marie, elle a choisi la meilleure part ! ». Bien sûr, c’est plus dérangeant comme citation que saint Paul quand il dit : « Je ne tolère pas que les femmes prennent la parole dans les assemblées. »
Rappelons qu’il y a eu quarante-deux textes évangéliques. Les Evangiles ont commencé a être écrits à la fin du icr siècle jusqu’au IVe
Dessin tiré de Femmes suisses, octobre 1994
siècle. Le choix définitif de quatre évangiles a été fait au ive siècle. Ils ont tous été écrits, à part celui de Jean, par des témoins de témoins2.
T. C. -Il est parfois difficile de se retrouver dans l’Ancien Testament, par contre, les femmes sont beaucoup plus présentes dans le Nouveau Testament. Tous les grands évènements de la vie de Jésus ont eu des femmes pour témoins et le plus grand d’entre eux, la Résurrection, a d’abord été vu par une femme, Marie-Madeleine .
A.-E. K. -Il faut un certain parti-pris pour voir une différence entre les rôles de Pierre, Paul et toute la bande, et ceux de Marie-Madeleine ou Véronique. Dans toutes les réunions, même dans les lieux où la présence des femmes était généralement interdite, les femmes s’introduisaient pour voir Jésus, qui leur disait « entrez, prenez place ». Jésus était toujours entouré de femmes, même au pied de la croix.
T. C. -On a également épuré dans les textes tout ce qui était « douteux », de Tordre de la sexualité : par exemple, dans l’Evangile de Jacques qui n’est pas dans la Bible, on voit Jésus embrasser Marie-Madeleine sur la bouche ; aux apôtres qui lui demandent e< pourquoi ce privilège ? », il répond tout simplement « parce que c’est elle ». On en est arrivé à nier le corps et à une culpabilisation de la sexualité ! La religion chrétienne ne repose-t’elle pas pourtant sur la résurrection de la chair et le don d’un corps ? Le corps est très présent dans l’histoire de l’église primitive : on se touche, on s’embrasse, on se lave les pieds.
♦ Qu ’ est devenu le groupe que vous aviez constitué ?
T. C. -Le mouvement des femmes, à cette époque, ne nous a pas du tout soutenues, beaucoup de féministes nous ont complètement rejetées. Pour elles, être chrétienne, c’était aller à la messe, pratiquer, etc. Qu’il y ait de multiples courants dans une population de 800 millions d’« adhérents », elles ne le concevaient pas. Nous n’avons été soutenues ni par les catholiques, ni par les féministes, notre groupe s’est progressivement dissous. Il est regrettable que les féministes, en France, n’aient pas fait le même travail que les féministes hollandaises, allemandes, québécoises ou américaines, qui ont travaillé dans le sens d’une véritable théologie de la libération et ont trouvé d’autres lectures.
A.-E. K. -Les féministes ont loupé le coche en ne nous soutenant pas : je suis frappée de l’indifférence et de la sous-estimation du poids culturel et politique de l’église. Nous qui sommes dans l’église, nous sommes bien placées pour connaître ce poids. Quand j’entends des gens dire « le Pape, on s ’en fiche, les gens ne vont plus à la messe, ce n ’est pas important », je m’arrache les cheveux.
Regardez ce qui s’est passé lors de la conférence du Caire sur la population : le Vatican y était présent en tant qu’Etat et a lourdement pesé sur les débats. Il est scandaleux qu’un Etat constitué de résidents célibataires ayant fait vœu de chasteté, un Etat qui n’a donc, de par sa constitution, ni problème de procréation, ni problème de surpopulation ou de chômage, soit autorisé à voter, à faire des alliances et puisse peser de cette manière sur les décisions intéressant toute l’humanité ! Ne pas mesurer l’impact de cette institution m’étonne et m’étonnera toujours.
T. C. -D’autant que les courants intégristes sont de plus en plus forts en son sein. Les plus dangereux, parce qu’insidieux, sont les charismatiques. Il y a au moins quatre familles parmi eux : la Trêve de Dieu, le Lion de Judas, Emmanuel, le Chemin neuf. Pas mal de jeunes sont attirés par ces mouvements parce qu’ils développent une communauté chaleureuse, des lithurgies très belles. Ce sont des jeunes très suivistes, disciplinés, peu critiques vis-à-vis de la société et pas du tout contestataires à l’égard de l’église.
A.-E. K. -Le pape Jean-Paul II est réputé pour ses idées ultra réactionnaires. On sait qu’il a des liens avec Y Opus Dei. Ainsi il a béatifié un prêtre polonais, Maximilien Kolb, qui s’était sacrifié dans un camp de concentration pour sauver un père de famille. Mais il était aussi connu en Pologne pour ses positions ouvertement antisémites.
♦ L’église catholique n’est toutefois pas homogène , il y aussi des progressistes...
A.-E. K. -Bien sûr, mais où et quand s’expriment-ils de manière significative ? Qu’est-ce qui ressort à l’extérieur ? Qui est informateur religieux dans les médias : pas les progressistes.
♦ A l’étranger, de nombreuses femmes militent pour avoir plus de place dans les églises et pour avoir le droit d’être prêtres. En France, on n’a pas l’impression qu’il y ait une demande semblable ?
A.-E. K. -Si, je connais des femmes qui voudraient être prêtres et qui ne le peuvent pas. Mais c’est vrai qu’il n’y a pas encore d’association. Il y aurait, en tout cas, de quoi faire un procès : en effet l’église est sexiste dans son recrutement ! Le Pape a encore déclaré récemment que la question était définitivement close et que les femmes devaient rester exclues du sacerdoce. Pour moi, ces deux termes « débat définitivement clos » et « exclusion » sont absolument contraires à l’esprit de l’évangile.
Pour ma part, je continue cette réflexion dans un groupe. J’appartiens à l’association « Droits et Libertés dans nos Eglises » (nous avons mis Eglises au pluriel pour rester ouverts, quoique l’initiative ait été prise par des cathos), qui lutte contre les prises de position unilatérales de la hiérarchie cléricale sur la morale, la théologie (de la libération par exemple), l’égalité des femmes en dignité et en droits, la responsabilité individuelle et la conscience individuelle de la personne, les choix politiques de nos sociétés (abandon de la peine de mort, choix de la démocratie, etc.).
Propos recueillis par
Anne-Marie Granger et Marie-Annick Vigan
Notes
- 1. Citons, par exemple, saint Paul : «Femmes, soyez soumises à vos maris comme au Seigneur, parce que le mari est le chef de la femme, de même que le Christ est le chef de l’Eglise». Epître aux Ephésiens 85, 22 et 23.
- 2. Cf Les Evangiles apocryphes de France Quéré et Les Evangiles de l’ombre de Elena Pagels. Editions Points Seuil.