La sixième Rencontre féministe latino-américaine et des Caraïbes s'est tenue a San Salvador en novembre 1993, et a réuni mille cinq cents femmes de vingt-deux pays. Erica Julien, qui a travaillé pendant deux ans au Salvador et a participé au mouvement des femmes dans ce pays, nous livre son témoignage.
♦ Parle-nous des rencontres féministes latino-américaines.
Erica Julien -Les Rencontres féministes latino-américaines et des Caraïbes ont lieu tous les deux ou trois ans, à l’échelle continentale. Elles ont commencé en 1981, en Colombie, un petit peu par hasard, avec trois cents femmes. Puis, d’année en année, les féministes ont décidé qu’elles devaient continuer à se voir. Les Rencontres sont devenues de plus en plus importantes, et les objectifs de plus en plus complexes. Elles rythment l’évolution du mouvement -non pas sa création -, car le féminisme, en tout cas dans les pays relativement « riches » comme le Mexique, l’Argentine ou le Brésil, existe depuis la fin des années soixante, et même depuis les années vingt au Mexique. Elles représentent des occasions irremplaçables de se réunir, de débattre, de confronter les pratiques de chaque pays, et de tenter d’élaborer la théorie.
Ainsi, la première Rencontre, en Colombie, portait beaucoup sur le thème de l’autonomie, de la double militance. Le lesbianisme est aussi un thème qui est apparu pendant la rencontre et qui a suscité beaucoup de réflexions. Pour la deuxième, au Pérou, en 1983, les organisatrices avaient décidé de choisir un thème central qui était le patriarcat, autour duquel ont tourné tous les ateliers. La suivante, au Brésil, qui a réuni à peu près mille femmes, était une Rencontre organisée autour du thème de « Notre corps, notre vie quotidienne, notre sexualité, nos rêves... » Au Mexique, c’était un tout autre genre, avec une rencontre traversée beaucoup plus par la problématique du « Féminisme des secteurs populaires », (Cf. encadré) qui est apparue entre 1986 et 1988, notamment au Mexique, au Pérou, et en République dominicaine. Enfin, la cinquième Rencontre, en Argentine, coorganisée avec l’Uruguay, a été la Rencontre du débordement : il y avait entre deux mille et trois mille femmes, les organisatrices n’ont même pas pu connaître le nombre exact, ça a été le déferlement, tout a été abordé ! Mais justement à cause de cette affluence, l’organisation n’a pas pu être tirée au cordeau comme dans les précédentes Rencontres... Et c’est justement pour cela qu’à la sixième, au Salvador, en novembre 1993, une sorte de recentrage a été entrepris. Au Salvador, pour des raisons d’infrastructure après douze ans de guerre, les organisatrices ont décidé de limiter la participation à mille cinq cents femmes, ce qui est beaucoup moins que la rencontre précédente, et provoqua un beau tollé : pour la première fois dans l’histoire des Rencontres, la participation ne serait pas entièrement libre.
♦ Les problèmes d’infrastructure étaient vraiment la seule raison ?
E. J. -Sans doute pas, car cela remettait sur le tapis une question qui restait en suspens depuis un certain temps : est-ce que ces Rencontres sont exclusivement réservées aux féministes, ou est-ce qu’elles peuvent aussi s’ouvrir à des femmes qui ne seraient pas féministes ? Débat récurrent, mais qui prend de plus en plus d’acuité au fur et à mesure que le mouvement grandit. On peut vraiment parler de crise de croissance : le mouvement des femmes a tellement grandi en Amérique latine qu’on ne sait plus très bien ce qu’est une féministe, ce que sont le féminisme ou les féminismes. La diversité du mouvement est aujourd’hui extrême : il y a des'jeunes, des femmes noires, des femmes indiennes, des théologiennes de la libération, des femmes qui veulent travailler sur la sorcellerie, à côté de lesbiennes, des femmes qui veulent faire des plates-formes politiques, d’autres qui veulent débattre de leur intervention dans leur syndicat, dans leur parti, etc.
On a bien senti que cette sixième Rencontre comportait beaucoup d’enjeux. L’un d’eux était : est-ce que le féminisme va continuer à se construire de la même façon, ou est-ce qu’il va falloir plutôt mettre en place des réseaux plus spécialisés, bref quel est l’avenir du mouvement ? Derrière cette question, on trouve plusieurs sortes de considérations : l’analyse de la « décennie perdue » des années quatre-vingt, la nécessité d’élaborer conjointement des stratégies, la diversité de plus en plus grande avec des tiraillements croissants. En même temps, cette diversité constitue aussi une richesse. Le féminisme connaît une évolution, aussi bien qualitative que quantitative, dont l’aspect positif pourrait être une certaine professionnalisation, et dont le versant négatif serait une tendance à la bureaucratisation. Donc beaucoup de pendules à remettre à l’heure. . .
♦ Est-ce que le fait que la Rencontre ait eu lieu au Salvador, à ce moment précis de l’histoire du pays, a eu une importance particulière, une influence sur les thèmes abordés ?
E. J. -Le siège de chaque Rencontre est déterminé par les participantes d’une fois sur l’autre. En Argentine, l’Amérique centrale avait été suggérée, sans préciser le pays. Il avait été décidé que la Rencontre ferait partie d’un processus, comprenant une Rencontre nationale par pays, chaque mouvement étant très jeune et encore peu nombreux, sauf au Nicaragua, et une Rencontre centraméricaine en mars 1992. Celle-ci a réuni cinq femmes à Managua, où s’est décidé le lieu de la Rencontre continentale, organisée par un comité régional regroupant vingt-deux femmes.
Ce choix a eu une incidence sur les thèmes traités car ce sont les Centra-méricaines qui ont préparé la Rencontre, avec leurs propres perspectives, et pour beaucoup d’entre elles, leur inexpérience du féminisme.
Ainsi, elles sont très intéressées par la question du pouvoir, par la politique, et aussi plutôt tournées vers le « féminisme des secteurs populaires ». En revanche, elles comptent très peu de féministes utopistes, radicales. Le mouvement, en Amérique centrale, n’en est pas du tout au même stade de débat que dans le reste du continent.
La localisation de la Rencontre a aussi conditionné bien sûr la participation des femmes d’Amérique centrale, beaucoup plus nombreuses, avec les Mexicaines et les femmes des Caraïbes, que les femmes du cône sud et les Brésiliennes. On a rencontré pas mal d’anciennes dirigeantes des mouvements de lutte armée, en tout cas en Amérique centrale, ce qui marque aussi un peu un style. Ces femmes ont passé dix ou quinze ans à monter petit à petit dans les échelons militaires, en s’imposant à des hommes qui les méprisaient parce que les femmes ne peuvent pas commander des hommes : ça marque la personnalité ! Le fait qu’elles se retrouvent là, montre que quelquefois elles ont réfléchi à ce qu’elles ont vécu avant, mais malgré tout cette évolution n’est pas facile. Surtout, si le soir, en rentrant chez elles, elles retrouvent leur mari et leurs cinq mômes.
♦ Où en est aujourd’hui le « féminisme des secteurs populaires » ? Penses-tu qu’il peut connaître une résurgence du fait de la croissance du féminisme en Amérique centrale ?
E. J. -Je ne voudrais pas avancer d’hypothèse hasardeuse sur ce sujet, mais il me semble que le féminisme, en Amérique centrale, se construit en partie avec l’aide et l’influence des courants, venus notamment du Mexique, du « féminisme des secteurs populaires ». Ce courant répond évidemment à la situation propre de la région, à la dynamique sociale qui existe. Néanmoins, depuis son apparition, le « féminisme des secteurs populaires » a évolué, ainsi que les femmes qui le portaient. Il recouvre plusieurs réalités différentes. En gros, il comprend deux courants principaux : d’un côté la théologie de la libération avec les Communautés ecclésiales de base (CEB) et les comités de mères de disparus ; de l’autre, les groupes où sont influents les partis politiques de gauche ou d’extrême gauche. Il y a dans cette stratégie un aspect politiquement juste et séduisant : la majeure partie des femmes du continent sont effectivement ces femmes des quartiers populaires, paysannes, femmes pauvres, analphabètes, il y a un monde entre une Salvadorienne pauvre et une Argentine ou une Mexicaine de la classe moyenne, et cette réalité doit modifier la démarche militante.
♦ A-t-on senti concrètement une préoccupation de ce genre dans le déroulement de la rencontre ?
E. J. -C’est sûr que la plupart des dirigeantes, encore aujourd’hui, sont blanches, de classe moyenne. Elles sont moitié hétérosexuelles et moitié lesbiennes, de ce point de vue, c’est équilibré. Mais les « dirigeantes » -bien qu’il n’y ait pas de dirigeantes officielles... -ne sont pas noires, n’habitent pas la campagne, et ne sont pas analphabètes. Même si le mouvement comporte de plus en plus de femmes indiennes, de femmes noires, de paysannes, de femmes pauvres, de femmes des quartiers populaires, il y a encore beaucoup à faire pour qu’elles puissent s’approprier réellement le féminisme, ses orientations théoriques comme ses activités.
Tout cela se traduit par des tensions ; ainsi, malgré les promesses faites lors de la Rencontre centro-amé-ricaine, et bien que les femmes noires aient commencé à s’organiser et aient tenu leur première Rencontre au cours de l’été 1992 en République dominicaine, il n’y avait que des Blanches dans le comité organisateur. Le quatrième jour, les Indiennes et les Noires se sont réunies et ont tenu des ateliers improvisés, puis ensemble ont invité les femmes blanches à un atelier sur le racisme au sein du mouvement des femmes. Elles n’étaient pas très nombreuses, bien qu’il y ait eu des Indiennes du Guatemala tout proche, du Mexique, et quelques Noires des Caraïbes. Il y a une réelle difficulté pour elles à faire entendre leur propre problématique.
♦ Quels ont été les principaux thèmes de discussion à cette Rencontre ?
E. J. -C’est difficile à dire car la Rencontre a été multiforme, n’a pas voté de résolutions, et a comporté différents ateliers tous les jours, sur tous les sujets. Dans le principe, chaque femme pouvait parler de ce qui lui plaisait.
Des thèmes généraux ont été débattus en sessions plénières : les critères du féminisme, qu’est-ce que le féminisme en Amérique centrale... C’est une réflexion importante, qui n’a pas été menée à son terme et qui ne fait que commencer.
Toutes les questions juridiques, comme le thème des droits de la personne, ont eu aussi beaucoup de poids, à mon avis beaucoup trop. Il me semble que, malheureusement, dans l’état actuel des choses, cela ne fait que donner une légitimé aux systèmes juridiques des différents pays d’Amérique latine, qui en réalité ne servent à rien. Une loi, si on arrive à la faire passer au Salvador, a peu de chances d’être jamais respectée. A mon avis c’est un fourvoiement massif et généralisé : la moitié des ateliers inscrits touchaient de près ou de loin au droit.
♦ Comment expliques-tu cela ?
E. J. -Je pense que c’est dû à un repli mondial sur le droit, avec les Conférences internationales de l’ONU, à Vienne, à Rio, au Caire... Cela fait partie d’une dépolitisation générale. Même les lesbiennes, au lieu de parler de subversion, d’amour, de choses drôles, intéressantes et immédiatement utiles, parlent de lobbying pour avoir des droits inscrits quelque part.
♦ Est-ce que ce n ’est pas lié aussi au poids des partis politiques, qui sont concernés par le pouvoir, participent aux élections, et se posent des questions concrètes ayant trait à la législation ?
E. J. -Dans une certaine mesure, oui. Au Salvador, le fait que le FMLN soit légalisé, modifie le climat du pays. On assiste à une plus grande réflexion sur la participation à l’Etat et la participation politique en général. La plupart de ces femmes, même en raisonnant de façon autonome, ont gardé les mêmes traditions de pensée qu’avant. Beaucoup n’ont pas remis en question l’objectif qu’elles se donnaient dans leur organisation politique, qui était de prendre le pouvoir.
Le thème du pouvoir, sans que la nature même de ce pouvoir soit vraiment analysée à fond, est un thème très important, récurrent sous plusieurs formes d’une Rencontre à l’autre. Cela a été particulièrement le cas lors de celle-ci, trois mois avant les élections au Salvador, et dans une année électorale pour presque tout le continent.
Il est vrai aussi qu’une partie des femmes affirment vouloir en finir avec les groupes d’autoconscience, et préfèrent maintenant faire des propositions « constructives », montrer « qu’elles sont capables », etc. Ce sont presque toujours des femmes qui viennent de partis politiques, ou du moins qui ont une expérience dans ce domaine.
Des débats ont eu lieu à ce sujet, les unes avançant l’argument de l’urgence sociale, de la pauvreté... Et c’est vrai qu’il y a urgence ! D’autres leur opposent l’énergie considérable dépensée dans les luttes légales pour bien souvent un résultat quasi nul ; rétorquent aussi qu’il est bien curieux qu’on parle maintenant de la participation des femmes dans les partis et dans les institutions alors qu’il y a une crise de légitimité terrible des partis et des Etats. Les Etats en particulier cherchent des volontaires bénévoles pour accomplir les services qu’ils devraient assumer, pour lesquels ils cherchent à se désengager dans les différents pays, et que les femmes effectuent traditionnellement de façon gratuite. En fait, les Etats, même s’ils se font un peu forcer la main, seraient très contents que des groupes de féministes puissent s’occuper à leur place de distribuer des verres de lait. C’est pour cette raison que, face au courant « réaliste », certaines féministes dénoncent le recul des utopies et du caractère subversif du féminisme.
♦ Que proposent ces courants critiques comme alternative à ce type d’activités ?
E. J. -Ces courants critiques, qu’on appelle parfois les « complices », proposent une « dépatriarcalisation » de la personnalité et des relations entre personnes. C’est vrai qu’on voit souvent beaucoup de femmes agir de la même façon que dans leur parti, avec les mêmes méthodes très pénibles de tentatives de prise de contrôle, luttes de pouvoir, hégémonisation, luttes pour le financement. . . Elles proposent donc de réfléchir à ce problème et d’essayer de faire vraiment de la politique d’une autre façon, de réfléchir vraiment sur « où on va »... Elles appellent cette démarche « dépatriarcalisation ». Elles cherchent à ne pas tomber dans l’activisme forcené comme on a souvent tendance à le faire, d’autant plus qu’il y a tout le temps urgence, qu’on meurt concrètement de faim, de violence, qu’on doit réagir immédiatement, et que souvent on perd de vue la perspective ; on finit parfois par lutter pour des objectifs qui sont des contresens, ou par obtenir des résultats pervers. Par exemple, un point de vue intéressant a été apporté par Gina Vargas, une Péruvienne qui a beaucoup promu le travail avec les femmes des secteurs populaires, et qui en même temps en fait une analyse critique. Les femmes qui s’organisent pour distribuer des verres de lait dans le bidonvilles de Lima, c’est très bien, dit-elle : aspect positif, elles s’organisent, elles se connaissent, elles sortent de chez elles, elles participent à la politique, elles en élargissent le champ, elles prennent leur vie en main, elles font manger tous les jours leurs enfants ce qui n’est pas non plus négligeable... Aspect beaucoup plus douteux, les femmes s’organisent pour faire finalement ce qu’elles faisaient à la maison, si ce n’est qu’elles le font de façon beaucoup plus efficace et qu’elles permettent à l’Etat d’économiser de l’argent, sans remettre en question leur rôle traditionnel de mères. Qu’ont-elles réellement gagné au bout du compte ?
Or, c’est une des luttes phares de ce type.
♦ Est-ce que d’un autre côté le courant des « complices » ne privilégie pas uniquement l’aspect idéologique, au détriment des luttes ? Est-ce qu’il ne tombe pas dans l’excès inverse ?
E. J. -En réalité, on ne peut pas vraiment parler de deux courants opposés de façon aussi simpliste, car il existe mille façons de mélanger les deux aspects, et de rajouter en plus d’autres points de vue. A mon avis les deux courants doivent de toute façon travailler ensemble et incorporer chacun des éléments de l’autre. C’est pour cela qu’on parle d’une unité dans la diversité, qui est absolument indispensable pour que le mouvement des femmes puisse se développer. Là où un problème se pose, c’est que certaines sont pressées et ont des traditions politiques assez établies : ce serait peut-être, en caricaturant extrêmement, le courant, qui n’existe pas en tant que tel, du « féminisme des secteurs populaires » ; elles peuvent avoir tendance quelquefois à dire : « Nous sommes les seules féministes. » Alors que les autres en général ne se posent pas la question de l’hégémonie ni de la prise du pouvoir puisqu’au contraire, a priori , elles se projettent plutôt dans un horizon utopique. La tension entre ces deux pôles est une donnée permanente de l’orientation du mouvement à l’échelle continentale, même s’il n’existe pas non plus vraiment un mouvement constitué à cette échelle. C’est une abstraction : il y a des groupes et des réseaux dans chaque pays. Ce qui est certain, c’est que ce « mouvement » est en pleine croissance !
Propos recueillis par Sophie Joanny
Manifestation du Mouvement des femmes salvadoriennes (MSN).
Manifestation du Mouvement des femmes salvadoriennes (MSN)
Petit retour en arrière...
La première grande crise (du féminisme latino-américain, ndlr) remonte à la ' deuxième moitié des années quatre-vingt, avec l’apparition du courant du « féminisme des secteurs populaires » qui se manifeste notamment au Mexique (CIDHAL), au Pérou (Centre Flora-Tristan) et en République dominicaine (CIP AF), et prend toute son ampleur à la suite de la quatrième Rencontre à Taxco, au Mexique. Ce courant affirme qu’il est temps de substituer une recherche d’alliances avec d’autres secteurs sociaux à l’« autonomie défensive » et aux petits groupes de conscience des débuts, et d’étendre la conscience féministe aux paysannes et aux femmes des bidonvilles par le biais d’une formation massive. Cette stratégie de croissance du mouvement, un brin missionnaire et avant-gardiste, a ses attraits. Le féminisme doit appartenir à toutes, ou du moins à toutes celles qui en veulent. Les femmes des secteurs populaires sont l’immense majorité du continent, avec des besoins énormes, un potentiel d’organisation et de transformation sociale gigantesque : comment ne pas aller vers elles, qui semblent être les premières alliées « naturelles » des féministes ?
Cependant, cette première ouverture du féminisme vers ce qui apparaît alors comme le mouvement des femmes n’a pas été sans heurts. Les femmes des bidonvilles de Lima qui s’organisent pour garantir un verre de lait quotidien pour les enfants, ou pour monter des cantines populaires, les colonias de Mexico qui luttent pour l’eau courante et l’électrification de leur quartier, les chrétiennes qui travaillent à l’alphabétisation, les mères de disparu(e)s et prisonnier(e)s politiques, les Indiennes victimes du racisme, les travailleuses des zones franches du nord du Mexique et de la République dominicaine et toutes les femmes chaque jour appauvries par les politiques néolibérales, constituent un nouveau sujet social bouillonnant. Mais en même temps, “elles sont souvent réservées et méfiantes vis-à-vis du féminisme, opposées à l’avortement, à une remise en question de la sexualité... Comment faire pour les séduire et les convaincre, sans leur imposer un féminisme finalement assez éloigné de leur vie quotidienne, et sans pour autant renoncer aux principes fondamentaux du féminisme patiemment élaborés depuis plus de quinze ans ?
A peine à demi-digérée, cette première crise de croissance et arrivées à un point où l’on ne sait plus bien quels sont au juste les contours du mouvement féministe et ceux du mouvement des femmes, les Mexicaines, les Argentines, les Péruviennes, Brésiliennes et Chiliennes qui ont quinze ou vingt ans de féminisme derrière elles, voient avec un mélange de satisfaction et de méfiance, fleurir depuis deux ou trois ans le féminisme dans les obscurs petits pays ensanglantés d’Amérique centrale. Les Centro-Américaines, qui faisaient la guerre jusqu’à il y a peu, déboulent toutes casquées et presque au pas militaire, dans un mouvement féministe qui a déjà longuement débattu de l’autonomie vis-à-vis des partis de gauche (dont la plupart sont issues), de l’importance de la subjectivité, de la sexualité et de mille autre choses que les Centro-Américaines découvrent avec passion et non sans esprit critique. Abondamment prévenues contre le féminisme « radical, petit-bourgeois et division-niste » par de longues années d’influence « machiste léniniste », elles mettent un point d’honneur à construire un féminisme propre, enraciné dans la spécificité de leur situation de femmes centro-américaines, pauvres parmi les pauvres, inspirées et messianiques, et dopées par les perspectives nouvelles que leur offre la relative ouverture de la vie politique de leurs pays.
Les risques de l’institutionnalisation
Les groupes de conscience non structurés, gratuits et confidentiels des débuts du mouvement ont peu à peu cédé la place à un foisonnement de centres de documentation et de recherche, de cours dans les universités, et d’ONG féministes en tout genre. La volonté de professionalisation, la nécessité d’apparaître comme des interlocutrices sérieuses et responsables vis-à-vis des agences et gouvernements « donateurs », ont transformé le style et les méthodes de travail des féministes. La recherche sur la situation des femmes et l’élaboration théorique ont énormément progressé en à peine une vingtaine d’années. De l’Eglise aux partis, de la vie quotidienne à l’art, de l’économie informelle à la psychologie, il n’y a guère de domaines que les féministes n’aient analysés. Dorénavant, les femmes disposent de théories et de chiffres pour mettre en évidence les mécanismes de leur subordination, et surtout de propositions concrètes pour transformer le monde. La stabilité et l’aisance financière de certaines ONG a permis un travail de longue haleine, de formation, de publication, de sensibilisation d’une partie de l’opinion publique. Les féministes sont devenues des interlocutrices relativement respectables, ayant pignon sur rue, avec revues, réseaux et rencontres internationales, députées, écrivaines et spécialistes. . .
Mais la professionalisation est à double tranchant. Elle opère une séparation croissante entre les féministes connues, aisées, qui vont de Conférence internationale en Rencontre, devenues pour certaines de véritables technocrates salariées du féminisme, et les autres, les militantes volontaires, obscures et sans grade qui font le travail quotidien au fond des campagnes et des bidonvilles. (...)
Elle est aussi liée aux tentatives de contrôle du Nord sur le Sud. Certains groupes féministes commencent par accepter avec empressement les ordinateurs ou les photocopieuses d’occasion que les « délégations » de femmes du Nord leur laissent au passage, avant de se rendre compte que cela signifie de plus en plus de secrétaires, comptables, administratrices (professionnelles mais pas nécessairement féministes), une organisation de plus en plus lourde, presque toujours en ville, et des grands locaux dans lesquels les femmes de la campagne ont toujours un peu peur de déranger. En un mot, un féminisme de riches dans le Sud. D’autres, pour continuer à recevoir le financement devenu indispensable, liment peu à peu les aspérités de leur féminisme et se lancent dans le type de travail « porteur » du moment (par exemple, le SIDA, le contrôle des naissances), toujours défini par les agences financières du Nord, plutôt que de se risquer à travailler sur des questions irritantes ou démodées pour lesquelles il n’y a pas d’argent (la sexualité comme subversion, les politiques démographiques comme contrôle des pays riches sur les pays pauvres).
Notes
- Ces deux encadrés sont des extraits d’articles de E. Julien et de S. Laporte parus dans Volcans , n°ll, mars-avril 1994.