Manifestation à Tizi-Ouzou, octobre 1994.
En arrivant en Algérie, ce ne sont pas les coups de feu ou les morts, ni le couvre-feu qui ont attiré mon attention. Ceci est dû peut-être au fait que la presse française en parle beaucoup, même si cela n’est jamais assez.
En fait, c’est la misère et la dégradation du niveau de vie qui m’ont choquée. Le dinar n’a aucune valeur. Les prix ont perdu leur sens ; par exemple, le kilo de pêches est à 120 DA, la viande la moins chère est à 250 DA. La viande peut sembler un luxe, mais même le plat de pommes de terre qui constitue le repas de base, coûte 30 DA et parfois même 50 DA. Les vêtements : on ne peut pas y toucher ! D’ailleurs, beaucoup de filles se sont vues contraintes de porter le hijab parce qu’elles ne pouvaient pas suivre le coût de la mode. La robe la moins chère est à 3000 DA. Il faut savoir que le SMIC ne dépasse pas 4000 DA !
Cette situation est le résultat d’une politique, celle du FLN qui a vidé les caisses de l’état pour s’enrichir. Et pour finir, l’Algérie est maintenant bradée aux firmes multinationales, à la Banque mondiale et au FMI.
La misère est de plus en plus apparente. Ce sont, encore une fois, les femmes qui font le plus les frais d’une telle politique. Ce sont elles qui gèrent le foyer. Elles doivent se débrouiller et ce n’est pas facile. Il faut faire plaisir aux enfants qui rêvent des gâteaux et des yaourts qu’ils voient dans les publicités des télévisions étrangères reçues grâce aux antennes paraboliques : « Mes enfants n ’arrêtent pas de me réclamer du Nutella. J’en ai acheté une fois un pot de 250g à 300 DA. Je ne peux pas me le permettre tout le temps, alors moi qui ne me suis jamais intéressée à la cuisine, je deviens un cordon-bleu. Je fais moi-même le Nutella, évidemment ce n ’est pas aussi bon, mais les enfants aiment cela. D ’ailleurs, ils n ’ont pas beaucoup le choix. ». Nadia est pourtant dentiste, son époux professeur. Ils sont loin de représenter l’Algérien moyen qui n’arrive pas à joindre les deux bouts. Nadia a aussi, avec d’autres copines de fac, appris à faire des fromages et toutes sortes de confitures : « autrement, on ne s ’en sort pas », me dit Salima, professeur au lycée.
La cuisine devient ainsi une occupation de nombreuses femmes, à la fois pour oublier ce qui préoccupe tous les Algériens : la mort, et par nécessité. Elles doivent en plus faire face à la mauvaise humeur de leurs maris qui, même s’ils connaissent bien les prix du marché et en souffrent, s’étonnent qu’il n’y ait que cela à manger.
De plus, les femmes vivent un calvaire quotidien à cause des coupures d’eau. Dans toutes les villes algériennes, il y a ce problème qui dure parfois des semaines. Certains quartiers ne reçoivent de l’eau qu’entre 4 h et 7 h du matin. Ce sont bien sûr les femmes au foyer ou les travailleuses qui doivent mettre le réveil pour attendre l’arrivée de l’eau et la stocker.
En fait, pour beaucoup d’Algé-riennes, les gouvernements se suivent et se ressemblent. Ce qui les intéresserait, serait de mener une vie décente où elles ne penseraient pas qu’à la cuisine, d’avoir un état où régneraient paix et justice.
Sanhadja Akrouf
Manifestation à Tizi-Ouzou, octobre 1994
Algérie : construire la solidarité
Depuis quelques mois, nous assistons en France à un grand élan de solidarité avec le peuple algérien. Des réseaux de solidarité sont créés un peu partout dans l’Hexagone.
Les réseaux de femmes qui se sont mis en place depuis plus d’un an déjà (Pluri-elles Algérie, RISFA, à Toulouse RSFA) (1) ont franchi une étape au-delà de la dénonciation. Ces réseaux assurent un travail concret de solidarité vis-à-vis des algériennes. Ce n’est pas un hasard, ce sont les femmes qui sont les plus menacées, autant dans un état-FLN, que dans un état intégriste. Le Code de la Famille fait d’elles des mineures à vie, la polygamie est reconnue et les femmes doivent obéissance à leurs maris. Selon les projets des intégristes (modérés ou durs), la place des femmes est au foyer ; pis encore, elles n’ont même pas le droit de choisir ce qu’elles doivent être, ni même ce qu’elles doivent porter, étant donné que le hijab leur est imposé.
Les intégristes n’ont pas attendu leur arrivée au pouvoir pour imposer leurs lois. Ils menacent déjà de mort toute femme qui ne porte pas le foulard. Un tract est paru en mars 1994 les y incitant. Il a semé une grande panique dans les rangs des femmes. A juste titre, puisqu’ils sont passés aux actes dans certaines villes. Beaucoup de femmes sont également menacées de mort parce qu’elles sont militantes dans des associations de femmes, ou syndicalistes, ou parce qu’elles ont choisi de ne pas rester à la maison et de travailler sans porter le foulard. Ce sont ces raisons qui ont poussé des dizaines de femmes et d’hommes à fuir leur pays dans des conditions lamentables. Elles sont nombreuses à ne pas savoir où joindre leur conjoint ; à oublier malgré elles la voix et l’odeur de leurs enfants : « si seulement je pouvais devenir transparente pour quelques heures. Je partirais en Algérie toucher la main de Malik, mon enfant de trois ans », me dit S., médecin à Alger, menacée de mort et qu’on a tenté d’assassiner en plein jour dans son quartier.
Quand elles sont en France, elles sont sans papier, sans logement et évidemment sans travail. Durant la permanence assurée par le collectif Plurielles Algérie, nous rencontrons ces femmes et nous sommes dans l’incapacité de les aider à obtenir des cartes de séjour, parce que la loi stipule que seules les personnes menacées par leur gouvernement ont le droit d’asile. Ce n’est pas le cas des algériens et algériennes menacés par les intégristes. Elles sont nombreuses à ne pas réussir à obtenir leur visa. Résultat : nombre d’entre elles sont assassinées ou décapitées.
Ces femmes et ces hommes vivent dans la terreur. Comme le dit à juste titre Malika Boussouf, journaliste reporter à Alger, lors du meeting organisé le 15 octobre 1994 par le Mouvement pour la République présidé par Saïd Saadi et Khalida Messaoudi, « aujourd’hui, le seul souhait qui nous reste, c’est de mourir par balle et non pas être charcutée par un couteau ».
La situation est dramatique en Algérie. Ce qui peut être fait en France est limité mais vital. Nous devons toutes et tous nous mobiliser pour exiger l’octroi de visas à toute personne qui en fait la demande, car ce n’est pas une catégorie particulière d’individu qui est visée et menacée de mort. Katia, la jeune fille de dix-sept ans assassinée en mars 1994 avait comme seul tort d’être une femme et de refuser le port du hijab.
S. A.
Dernière minute
Le 3 décembre sera une journée nationale de manifestations.
Manifestation à Paris le 3 décembre à 15 h
Place de la République
Algérie urgence
Cet appel* est proposé à la signature d’un large éventail de personnalités et soutenu par les organisations suivantes : le GISTI, le MRAP, SOS-Racisme, la CGT, la LCR, l’AREV, etc.
Aujourd’hui, en Algérie, des milliers de morts, 720 écoles incendiées, 1000 enseignants empêchés d’exercer, des usines dynamitées et aussi des scientifiques, des chanteurs, des médecins, des sportifs, des imams, des journalistes, des ouvriers, des cadres, des jeunes, des femmes victimes de la barbarie.
Chanter, penser, informer, être une femme, se consacrer à la science devient passible de mort. En France, le silence et la douleur doivent laisser place à la colère et à l’action.
Au nom des valeurs qui nous animent, nous nous dressons de toutes nos forces contre l’intégrisme assassin qui se nourrit de la situation algérienne et des agissements d’un pouvoir autoritaire et violent, corrompu et discrédité.
Il est temps, grand temps d’élever la dénonciation des crimes et d’organiser la solidarité active à la mesure du danger.
Notre solidarité va à l’ensemble des démocrates algériens, au peuple algérien dont nous saluons le courage. Ils ont besoin là-bas de notre appui, de notre vigilance et ici de notre solidarité concrète.
Nous prenons l’engagement d’aider les démocrates algériens en agissant pour l’obtention de visas et pour la délivrance d’un statut garantissant le droit au séjour, au travail et à des conditions de vie décente. En ce sens, nous soutenons les exigences de la plate-forme commune pour l’accueil en France des demandeurs d’asile et exilés d’Algérie, déjà signée par des dizaines d’organisations.
Nous proposons de coordonner les actions de vigilance, d’entraide et de solidarité.
Nous appelons toutes les forces progressistes, les organisations de solidarité et d’entraide, les personnalités du travail et de la culture, à se rassembler pour organiser le plus rapidement possible une manifestation nationale qui favorise une dynamique unitaire de solidarité à la mesure de la gravité de la situation.
* Algérie Urgence. N° de télécopie : 42 43 16 64
Notes
- 1. Pluri-Elles Algérie. C/o Les Nanas Beurs, rue Castéja, 92000 Boulogne Billancourt
- RISFA. Réseau International de Solidarité avec les Femmes Algériennes, BP 396, 75526 Paris Cedex 1 1
- A Toulouse, RSFA. Réseau Solidarité avec les Femmes Algériennes. Pour les contacter : APIAF, tél. : 61-63-71-82 ; Bag-dam Cafée, tél. : 61-99-03-62 ; La Gavine, tél. : 61-25-85-77.