Ciné-femmes, qui annonce son treizième Festival de films de femmes de Nantes, « Tout feu, tout flammes » (du 15 au 19 mars 1995), saute allègrement sur le centenaire de l’invention du cinématographe (1895) pour passer à celui de l’an prochain qui sera, lui, le centenaire du film de fiction (1896). Et voici comment :
« Le cinéma n ’ a qu ’un an quand le tout premier film de fiction est réalisé. Une femme en est l’auteure, Alice Guy. »
Alice Guy, que l’histoire a failli passer à la trappe, comme les autres, comme beaucoup d’autres. Alice Guy, tirée de l’oubli grâce à l’effervescence du mouvement des femmes, grâce à l’association Musidora qui créa en 1974 le premier Festival de films de femmes en France, à l’historien américain du cinéma muet, Anthony Slide, qui remit le manuscrit autobiographique de cette pionnière à Musidora et la volonté de Nicole-Lise Bernheim et Claire Clouzot de le faire éditer.
Née à Saint-Mandé près de Paris, le 1er juillet 1873, Alice enfant voyage plusieurs fois entre Valparaiso au Chili, où sont installés ses parents, français d’origine, la France et la Suisse où habitent ses grands-mères.
Chargés de cinq ou six autres enfants, ses parents, éditeurs-libraires, lui consacrent peu de temps. Pour Alice, habituée à vie douce et chaleureuse de la domesticité indienne, le choc est grand quand ses parents l’envoient au couvent du Sacré-Cœur sur la frontière franco-suisse. Plus tard, elle raconte les ennuyeux 14 juillet passés dans cette institution austère et sévère : « A chaque pétard éclatant dans village, nous devions nous à genoux et prier pour de Louis XVI. »
Alice Guy, secrétaire
Quelques années plus tard, ça tourne mal pour la famille Guy : tremblement de terre, incendie, maladie, mort du frère aîné, mort du père... La mère d’Alice rentre en France, ruinée. Sur les conseils d’un vieil ami, Alice suit des cours de sténo-dactylo, discipline nouvelle à l’époque, et munie d’un billet de recommandation se présente au Comptoir général de la photographie pour postuler la place de secrétaire. Le poste est important mais son air décidé convainc le chargé de pouvoir qui la reçoit, Léon Gaumont. Il la trouve pourtant bien jeune. On est en mars 1894, Alice Guy n’a donc que 21 ans. Léon Gaumont n’a pas à regretter son choix.
Très vite, mademoiselle Alice quitte la petite table coincée entre le paravent et la fenêtre où elle travaille de 8 heures à 20 heures, six jours par semaine, plus les heures sup (on ne connaît pas encore les consignes syndicales), pour se retrouver derrière un petit bureau installé dans le grand bureau directorial.
Elle qui ignore tout de la photographie fait rapidement connaissance avec cet art et cette technique et devient une personne incontournable au Comptoir général de la photographie. Ses tâches et ses responsabilités se multiplient, les rênes de tous les services se réunissent dans ses mains. Elle reçoit bientôt des clients de marque : des médecins, des impératrices, des artistes, des princesses, des écrivains, des physiciens, des explorateurs qu’elle conseille dans le choix des équipements à emporter lors de leurs longs voyages.
C’est elle, mademoiselle Alice qui conseille et encourage Léon Gaumont à monter une société pour reprendre le Comptoir général de la photographie quand celui-ci est gravement mis en danger à la suite d’un procès perdu par son directeur. Et c’est donc bientôt la Société des établissements Gaumont qui succède au Comptoir général de la photographie.
Dans le courant de l’année 1895, un jeune savant, Georges Demeny, propose sa dernière invention à Léon Gaumont, le « phonoscope », capable d’enregistrer et de projeter des vues animées. Alice qui assiste à l’entrevue est très intéressée par ces nouvelles techniques et quand les frères Lumière à la fin de cette même année, invitent Léon Gaumont à une avant-première surprise, mademoiselle Alice est de la fête.
La Fée aux choux
Après cette séance mémorable offerte par les frères Lumière et dont on parle encore cent ans plus tard, Alice gamberge. Ces messieurs, tous ingénieux ingénieurs, s’intéressent aux problèmes mécaniques, chimiques et pratiques, mais, avec cet incroyable outil qu’est le cinéma, ne pourrait-on pas faire quelque chose d’autre que de filmer des défilés, des trains qui entrent en gare ou du personnel qui sort de l’usine ? Et si on s’amusait un peu et si on racontait des histoires ? Alice imagine tout de suite la chose. Léon Gaumont, à la fois indifférent et sceptique quand elle lui propose de filmer une saynète d’après un scénario écrit par elle, devant un décor planté par elle, lui donne son accord du bout des lèvres et lui signifie que ceci doit exclusivement se faire sur ses heures de loisirs (c’est-à-dire le dimanche).
Et c’est ainsi que faisant appel à des ami(e)s pour interpréter les rôles, au voisin menuisier pour découper des choux dans du bois, au voisin peintre éventailliste pour brosser un décor de jardin, c’est ainsi donc que le premier film de fiction du monde fut tourné à Belleville par un dimanche ensoleillé à la fin de l’été 1896, La Fée aux choux, 20 mètres de pellicule en 60 millimètres, durée : 1 minute 30. L’argument : une fée apparaît dans un potager et propose des nouveau-nés qu’elle sort des choux à un jeune couple heureux et comblé, qui en choisit un. Oui, cela peut paraître niais aujourd’hui. . .
« J’exagérerais en vous disant que c’était un chef-d’œuvre, mais le public n ’était pas blasé, les interprètes étaient jeunes, gentils, de renouveler ma tentative... Au bout d’un an et demi ou deux, le succès s ’avéra tel, les bénéfices furent si substantiels que le conseil d’administration décida de faire construire un studio » (in Autobiographie).
Ce fut en effet un tel succès qu’une longue série de quatre cents films suivit. Des films de plus en plus longs sur des thèmes très divers et mademoiselle Alice, nommée directrice de prises de vues (réalisatrice), assura la prospérité de la maison Gaumont pendant les onze années suivantes, jusqu’en 1907.
« Les appareils du début, avec leurs magasins extérieurs, mal ajustés, les modes d’entraînement du film pas encore au point ; les trépieds qui étaient ceux employés pour la photographie ordinaire et qui s ’enfonçaient dans la terre meuble du jardin, ne leur assuraient pas une grande stabilité. Nous ne disposions que d’un objectif, la traction de la bande se faisait grâce à une manivelle extérieure fonctionnant à la main. Le cadre de velours retenait des poussières qui rayaient l’émulsion... Nos petits films de 17 mètres, puis de 25 mètres étaient développés, fixés, séchés à la main... on les plaçait dans des cuves verticales contenant les bains d’hydroquinone, méthol, etc. Un bain trop chaud et le film était criblé de petits trous. Souvent la pellicule se détachait du support comme une pelure d’oignon et rendait inutilisable le travail d’une journée... Beaucoup de nos films étaient coloriés. Deux ouvrières, installées sur des tables agencées comme celles qui servent aujourd ’hui au montage, loupe d’horloger à l’œil, peignaient à l ’aide de fins pinceaux et de couleurs transparentes ... » (in Autobiographie).
L’expérience acquise au fil des tournages, le hasard, les incidents, les erreurs et la chance lui font découvrir cent petits trucs tel que le film tourné à l’envers. Par exemple, une maison s’écroulant se reconstruit comme par enchantement. Le ralentissement, l’accélération, les arrêts permettant de déplacer un objet qui, à la projection, semble animé d’une vie surnaturelle. Les surimpressions, les fondus... Très rapidement se créent des maisons concurrentes, et l’espionnage bat son plein par l’intermédiaire des interprètes qui caftent et rapportent d’une équipe à l’autre les astuces découvertes ici ou là. En effet, avec le développement de cette petite industrie, on fait de plus en plus appel aux artistes de théâtre et de music-hall pour tenir les rôles, ce qui donnera naissance plus tard à une activité propre.
Considérés comme des petites choses de pur divertissement, les films, dont le support est aussi très fragile, sont facilement perdus, jetés, abîmés, détruits. Aucun générique, aucune signature pour reconnaître ceux qui resteront miraculeusement épargnés.
La technique progresse, les métrages des films augmentent. En 1906, Alice Guy tourne La Vie du Christ en 25 tableaux, avec plus de 300 figurant(e)s sur 660 mètres de pellicule.
En 1907, à 34 ans, elle se marie avec Herbert Blaché, un très jeune opérateur qu’elle a rencontré lors d’un tournage en Espagne et qu’elle retrouve à Berlin. Elle abandonne sa carrière et choisit son dauphin pour lui succéder chez Gaumont. Ce sera Louis Feuillade.
La Solax Company
Alice suit Herbert Blaché, son mari, aux USA. Il est chargé par Léon Gaumont d’y promouvoir le chronophone. Herbert, d’origine anglaise, est bilingue.
Alice fait là une courte pause, le temps d’apprendre la langue du pays pour à nouveau repartir à fond de train dans l’activité cinématographique. Elle fonde la Solax Company le 7 septembre 1910 et sort son premier film américain le 21 de ce même mois. Elle
Bibliographie
:
-Autobiographie d’une pionnière du cinéma (1873-1968), Alice Guy, présentée par Musidora. (Nicole-Lisc Bernheim-Claire Clouzot). Ed. Denoël/Gonthier, 1976.
Le Cinéma des femmes de Paule Lejeune. Ed. Atlas/Lherminier, 1987.
Le XXe siècle des femmes de Florence Montreynaud. Ed. Fernand-Nathan, 1989.
Alice Guv-Blaché (1873-1968), la première femme cinéaste du monde de Victor Bachy. Ed. Institut Jean-Vigo, 1993.
rencontre Charlie Chaplin qui refuse de jouer pour elle car il tient à se mettre lui-même en scène. Elle produit également plus de quatre cents films pendant sa carrière américaine, de 1910 à 1920 : cela va du western, en passant par le genre policier ou sentimental, à quelques épopées historico-mi.litaires. Elle tourne avec des animaux sauvages, cette téméraire n’hésite pas à faire brûler une automobile pratiquement neuve pour faire plus réaliste. La chose stupéfie la critique de l’époque.
Elle répond à beaucoup d’interviews publiées dans la presse américaine. On la prend peut-être pour un phénomène puisqu’elle est restée la seule femme au monde « metteur en scène » pendant dix-sept années. Elle donne aussi de nombreuses conférences sur le cinéma dans les universités américaines.
Entretemps les ca-p i t a 1 i s t e s d’Hollywood construisent de véritables usines à films qui écrasent la production des indépendants. Alice loue à des laboratoires les studios de la Solax qu’elle avait fait construire et tourne sous contrat pour des firmes plus importantes. Mais ces studios en partie détruits par un incendie sont vendus à perte. Herbert perd beaucoup d’argent de son côté et passe pas mal de temps avec de jeunes interprètes.
Alors que sa fille a 9 ans et son fils 5 ans, en 1917, Alice demande le divorce.
Quand elle rentre en France en 1922, lassée, meurtrie, ruinée, tout a changé, on l’a oubliée. Ce n’est qu’en mars 1957 que la Cinémathèque française lui offre un discret hommage. Et c’est en 1968 qu’elle s’éteint aux Etats-Unis près de sa fille, après avoir vainement tenté de faire publier ses Mémoires.
La fille et la petite-fille de Georges Méliès ont remué ciel et terre pour entretenir le souvenir de celui qui tourna son premier film en 1897. Alice Guy eut moins de chance avec sa progéniture. Simone, sa fille, qui a pris le cinéma en grippe, souhaitait la voir jeter ses Mémoires et son pressbook ; quant à son fils, Réginald, il ne s’intéressa jamais au 7e art et surtout pas à celui de sa mère.
Texte et illustration de VAM
Trois Festivals de films de femmes à retenir
-« Tout feu, tout flammes » : 13e Festival de films de femmes, du 15 au 19 mars 1995, à Nantes.
Renseignements : Ciné-femmes, l,rue Saint-Pierre, 44000 Nantes, tél. : 51 82 31 09.
-Festival international de films de femmes : dix-septième année, du 31 mars au 9 avril 1995, à Créteil.
Renseignements : Maison des arts, place Salvador-Allende, 94000 Créteil, tél. : 49 80 38 98.
-Quand les lesbiennes se font du cinéma : 7e Rencontre, du 26 au 31 octobre 1995, à Paris.
Renseignements : Cineffable, 37, me Pasteur, 93100 Montreuil.
Rosine
osine est le premier long métrage de Christine Carrière. Dans une petite ville du Nord de la France, entre l’école où elle ne semble pas trouver sa place et l’église dont la chorale lui permet d’entretenir le rêve de devenir chanteuse, vit Rosine, fille unique d’une mère trop jeune. Christine Carrière tisse des images au quotidien. Le film n’est jamais la simple chronique d’une vie trop ordinaire, mais une fiction presque saturée, en apparence, de personnages féminins : Rosine, Marie sa mère, Chantal la voisine, Yasmina l’amie de Rosine.
Rosine parle de leurs bonheurs et de leurs malheurs à elles, d’un monde où les garçons et les hommes font tache. Ils passent et repassent : Armand qui est à la retraite, mémoire d’un temps d’avant le chômage, temps des bals, d’une plus forte solidarité ; le copain de Rosine, avec sa mobylette, garçon timide, comme elle, isolé et indécis.
Dans la vie de Marie, aucun homme ne semble vouloir s’arrêter, et tel ce chauffeur routier qui la jette de son camion, ils ne se rapprochent d’elle que pour mieux l’humilier.
Retour un matin d’un homme présenté à Rosine comme son père. Marie reprend son rêve de mariage, une ancienne robe retouchée par la voisine est préparée. Cette arrivée marque un point de non retour pour Rosine qui enjoint sa mère de quitter un homme qui les brutalise toutes les deux. En vain. Rosine quitte la maison.
Le film de Christine Carrière est une œuvre rare et précieuse, chaleureuse aussi, parce qu’elle rassemble des portraits de femmes et d’hommes d’aujourd’hui, des gens qu’elle connaît et qu’elle aime, que nous voyons trop rarement dans le cinéma français.
Marx Sister
Le fils préféré
« Je voulais raconter quelqu ’un à la dérive qui a une culpabilité en lui » 1 explique Nicole Garcia, à propos du personnage principal de son film. Jean-Paul (l’acteur Gérard Lanvin, dans un très beau rôle, dur et fragile) est le plus jeune des trois fils de Raphaël, vieil immigré italien. 11 est lui, le plus jeune, le seul à s’acquitter de sa dette filiale, à rendre visite à son père dans la clinique où il se repose.
Les fils et le père, les frères entre eux sont à la fois liés et séparés par un réseau de dettes complexes. Nicole Garcia pose d’emblée des repères, paroles, images d’un monde d’hommes d’où les femmes sont absentes, ou sont objets d’échange. Jean-Paul interroge son père à propos de la mère, décédée quand ils étaient enfants : pourquoi ne figure-t-il avec elle sur aucune photographie ? Pourquoi n’a-t-il jamais épousé sa maîtresse ? C’est par un détail physique : un grain de beauté, comme on désigne la marque d’un objet, que le père évoque la fiancée de son fils, et non par son nom. Philippe a mis une frontière géographique et une frontière de classe entre son père et lui. Il a épousé une Italienne de très bonne famille. Entre les deux frères, les femmes, elles, ont toujours été propriété commune. Rupture, silence entre l’autre frère, Francis, et leur père qui n’accepte pas qu’il soit homosexuel. Forcé de rembourser une dette d’argent importante, Jean-Paul va emprunter à ses frères à la rencontre desquels il part, puis avec eux va à la recherche du père qui a disparu. La réalisatrice filme cette dérive à la recherche du père (et de la mère) perdus avec une tendre et lumineuse obstination.
M.S.
Notes
- 1-Entretien avec F. Audé in Positif \ n° 407, janvier 1995.