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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Si toutes les femmes du monde

Chiapas (suite) : «Nous ne voulons plus rester en arrière»

· Cahiers du féminisme, n° 71-72, hiver 1994 - printemps 1995 · p. 51-52 · 1 647 mots

Si la participation directe à V insurrection armée a permis à certaines femmes indiennes du Chiapas de remettre en question leur statut, fonde de choc du soulèvement zapatiste, depuis un an, s'est propagée dans tout l'Etat. Les femmes qui sont demeurées à l'intérieur des communautés et des villages ne restent pas l'écart de cette remise en question.

Le niveau de mobilisation est tel, localement, que tous les membres de la « société civile », selon le terme le plus couramment employé, en sont partie prenante. De plus, la situation de quasi-double pouvoir, avec l’existence d’un « gouvernement rebelle de transition », et l’objectif stratégique de changement de la Constitution mexicaine, élèvent la participation populaire au-delà des revendications immédiates, et suscitent un vaste mouvement de réflexion et d’élaboration politique.

C’est ainsi qu’en juillet et octobre derniers, s’est réunie en deux sessions, à San-Cristobal-de-las-Casas, la « Convention d’Etat des femmes chia-panèques » regroupant près de 450 femmes, indiennes et métisses, de différentes organisations de masse. L’objectif était pour les participantes dV organiser (leur) participation à la première Assemblée Etatique démocratique du peuple chiapanèque », et donc de faire en sorte que les femmes aient toute leur place dans l’élaboration politique et institutionnelle de l’Assemblée populaire du gouvernement de transition.

La session de juillet s’est répartie en commissions de travail différentes : sur le PRI et la transition à la démocratie, sur les élections et les modalités de la « résistance civile », sur les revendications de femmes et la « formulation d’un projet national », sur les droits des femmes et la constitution, sur les droits à la santé et à l’alimentation, sur la participation à une assemblée constituante. En réalité, tout s’est trouvé imbriqué dans les discussions :

la discrimination envers les Indiens et les plus pauvres, l’oppression des femmes par la famille, le gouvernement, l’armée, l’exploitation économique... Les femmes réunies là ont dénoncé aussi bien la répression à l’encontre de l’ensemble des communautés, la fraude gouvernementale, que remis en question les discriminations qu’elles subissent en tant que femmes à l’intérieur des communautés, « la division sexuelle du travail » et les obstacles qui sont opposés à leur participation à la vie publique. Aussi les décisions et les revendications issues de la convention portent-elles sur tous les niveaux :

« 7-Envoyer une représentation des femmes chiapanèques à la CND pour que leurs revendications et leurs propositions soient reprises en compte dans toutes les commissions.

2-Appuyer l’élection d’un gouvernement de transition, la formation d ’une nouvelle assemblée constituante et l’élaboration d’une nouvelle Constitution.

3-Demander à la CND qu ’il y ait un espace prévu pour que dans chaque commission de travail soient entendus et pris en compte nos points de vue et nos revendications (...)

4-Demander que l’assemblée constituante soit formée pour moitié d’hommes et de femmes (...)

5-Que les lois de la nouvelle Constitution, les codes et les lois secondaires, ne soient pas discriminatoires, ni dans leur forme, ni dans leur contenu ni dans leur application (...)

6-Que le fonctionnement de l’Etat et du gouvernement ait un caractère démocratique participatif et populaire (non-patriarcal, non-vertical, non-discriminatoire, non-corporatiste).

7-Que se mettent en place des mesures de politique destinées à combler les inégalités existantes entre hommes et femmes, entre riches et pauvres, entre Indiens et Métis. (...)

8-Que, participantes à la CND convoquée par l ’EZLN (en août, ndlr), nous nous engagions à inclure l ’égalité entre hommes et femmes comme un des principes fondamentaux de la démocratie et de l ’objectif stratégique à atteindre.

9-Finalement, nous décidons de lancer un appel à toutes les femmes du Mexique, pour s ’organiser et participer au processus de résistance et d’insurrection civile pour atteindre la démocratie et la paix. »

Participation à la résistance civile : tel est le mot d’ordre qui conclut toutes les commissions. L’objectif affirmé est de promouvoir, de façon massive mais essentiellement non-violente, la participation des femmes au large front d’opposition qui s’est constitué. Pour toutes les participantes, démocratie véritable et abolition des discriminations envers les femmes sont deux objectifs inséparables et toujours traités conjointement.

Néanmoins, la commission « Constitution et droits des femmes » traite de sujets comme l’oppression familiale, l’absence de scolarisation des filles, les mariages forcés, le droit à la santé. Ces sujets avaient été abondamment discutés et approfondis au cours de la « Rencontre-atelier » réunie en mai à San-Cristobal et intitulée Les droits des femmes et nos coutumes et traditions. Cette rencontre se donnait en effet un objectif plus précis : permettre aux femmes des communautés indiennes de réfléchir à leur double oppression. A travers les différents ateliers, les « sociodrames » joués devant toutes, les vidéos sur la violence conjugale, regardées en communs et commentées, c’est effectivement ces deux aspects, toujours inséparables, qui ont été discutés pendant deux jours : le mépris des coutumes indiennes par les fonctionnaires du gouvernement ; la répression par l’armée, la police ou la justice ; le refus de soigner manifesté par les médecins ; l’exploitation par « les riches organisés pour profiter de notre travail », les capitalistes, les intermédiaires, les « acheteurs de café », ceux qui refusent de payer aux vendeuses des marchés, aux paysannes et aux artisanes le juste prix de leur travail ; ces discriminations existent parce que « certains ont beaucoup et d’autres rien, ils nous voient humbles et silencieuses, ils croient que nous sommes incapables, que nous ne valons rien, nous ne savons pas nous défendre, nous ne voyons pas clairement la réalité entre nous, nous ne savons pas lire, parler espagnol, ils nous considèrent comme des animaux, ils ne comprennent pas la façon dont nous voulons vivre, parce que nous sommes indiennes... »

Mais elles ont affirmé aussi que si elles sont mariées de force ou vendues, battues, ou maltraitées par leurs maris et leur belle-famille, violées, « cela nous arrive à toutes non parce que nous ne parlons pas espagnol ou parce que nous sommes pauvres ou que nous n ’avons pas été à l 'école : cela nous arrive parce que nous sommes des femmes. » Depuis toujours forcées à se taire, empêchées d’aller à l’école, de participer aux assemblées de la communauté et d’y prendre des responsabilités, elles affirment aujourd’hui leur droit de parler, discuter, s’organiser. Et, par dessus tout, la question des coutumes est débattue, « ce qui nous plaît dans les coutumes ; et ce qui ne nous plaît pas ». Les femmes tzeltales, tzotziles, marnes, tojolabales du Chiapas défendent leurs langues maternelles, la possibilité pour celles-ci d’être enseignées, la préservation de méthodes d’agriculture plus respectueuses des sols et de l’environnement que les pesticides chimiques destructeurs employés par les grands caféiculteurs, et le respect de la médecine traditionnelle par les plantes. Mais elles revendiquent aussi le droit d’apprendre l’espagnol pour pouvoir sortir de leurs communautés et connaître leurs droits, elles réclament des infrastructures sanitaires correctes, des chemins praticables et des ambulances pour ne plus mourir en couches. Et par dessus tout, répétée, omniprésente, la revendication du droit à la terre.

En effet, le début de l’année 1992 a vu la révision de l’article 27 de la Constitution qui, comme préalable à la signature de l’ALENA, supprimait la propriété « ejidale », c’est-à-dire communautaire, issue de la révolution, et ouvrait totalement les campagnes aux relations capitalistes de production : la mort à terme pour toutes les communautés indiennes. Ce fut probablement un des détonateurs de la révolte. Mais était prévue aussi une révision de l’article 4, qui prévoyait une meilleure prise en compte des coutumes indiennes dans le règlement des questions foncières. Une consultation dans de prétendus « forums populaires » a précédé cette révision. En fait la majeure partie de la population a été exclue, et plus particulièrement les femmes indiennes, car, comme l’ont prétendu les fonctionnaires de l’INI, ces discussions ne les intéressaient pas. En mai dernier elles ont prouvé le contraire, en soumettant à la critique l’article 4, qui ne fait que renforcer le pouvoir exclusif des hommes sur la terre, et exclut en particulier les femmes de la transmission par héritage. Or, disent-elles, nous travaillons la terre, nous en avons besoin pour manger et pour vivre. C’est ainsi que discutant les différents articles de la Loi révolutionnaire des femmes, proposée par les combattantes zapatistes, elles ont voulu y ajouter la revendication d’une loi sur le droit à la terre, au crédit, le droit d’avoir une maison en propre, de mettre en place des projets productifs.

Bien sûr tout n’est pas gagné. Ainsi, si le gouvernement de transition se déclare antipatriarcal, les femmes n’y occupent pour l’instant qu’une place relativement marginale. Mais aussi bien les combattantes zapatistes que les femmes organisées à l’intérieur des communautés développent, d’ores et déjà dans leur lutte, un niveau de conscience de leur oppression, sinon de conscience strictement féministe (il n’est pas question, par exemple, de droit à l’avortement) que les révolutionnaires nicaraguayennes et salvado-riennes ont mis près de douze ans à forger. A cela plusieurs raisons possibles : tout d’abord existe aujourd’hui sur tout le continent un mouvement féministe relativement massif, comme le montre l’existence des rencontres féministes latino-américaines1, qui n’en était qu’à ses balbutiements aux début de la décennie 80, et totalement inexistant alors en Amérique centrale. Au Mexique, au contraire, il dispose déjà d’acquis théoriques relativement anciens. En outre, la stratégie de l’EZLN est pour l’instant assez différente de celle du FMLN au Salvador ou du FSLN au Nicaragua dans les débuts de leur lutte : il s’agit non pas directement de conquérir le pouvoir mais de susciter un tel mouvement de résistance sociale à la domination du PRI, qu’une transition s’opère. D’où une autonomie des organisations de masse certainement beaucoup plus grande, dans la mesure où elles ne sont pas tentées de subordonner leurs revendications à un objectif prioritaire de prise ou de défense du pouvoir, et à des consignes transmises verticalement.

Sophie Joanny

Manifestation du mouvement de résistance civile, automne 1994. Femmes tzotziles

Manifestation du mouvement de résistance civile, automne 1994. Femmes tzotziles.

Notes

  1. 1-cf. n° 70 des Cahiers du féminisme.

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