Erica Julien, qui se trouvait au Mexique, dans l’Etat du Chiapas, en décembre et janvier derniers, nous décrit la situation sur place.
Lors de la première session de la CND à Aguascalientes, août 1 994.
Le 21 août 1994 ont eu lieu au Mexique des élections présidentielle, législatives ainsi que des élections pour désigner les gouverneurs des différents Etats.
Dans le Chiapas, les résultats officiels ont désigné Eduardo Robledo Rincon, du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI). Cependant, comme pour la présidentielle, de nombreuses irrégularités entachèrent ces élections. Aussi bien l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) que la Convention nationale démocratique (CND) et l’Assemblée démocratique du peuple chiapanèque (ADPCh) proclamaient, elles, la victoire du candidat de la société civile, l’avocat et directeur du journal local El Tiempo, Amado Avendano.
La population n’a cessé depuis lors, de protester contre l’imposition dans le Chiapas du candidat « usurpateur » du PRI. Le mot d’ordre de « résistance civile pacifique » s’est traduit par maints blocages de routes, occupations de radios, déclarations d’autonomie de communautés indiennes entières, manifestations de toutes sortes, pour affirmer la victoire d’Avendano. Son programme reprend en effet les revendications zapatistes et populaires : mise en place d’un gouvernement de transition, convocation d’une Assemblée constituante et élaboration d’une nouvelle Constitution. Le respect de sa victoire par le gouvernement PRIste était considéré par beaucoup comme une chance d’éviter la guerre civile. Ainsi l’exprimaient les zapatistes, lors d’une conférence de presse réalisée le 6 décembre en plein cœur du territoire rebelle.
C’est ainsi que le 8 décembre, dans une ambiance tendue et dans Tuxla-Gutierrez quadrillée de policiers et de militaires, les deux gouverneurs entraient en fonctions. D’un côté, Robledo installait son gouvernement dans le luxe, entouré de tout le sérail PRIste, et d’un parterre d’indiens, dont certains auraient été payés jusqu’à 500 nouveaux pesos (environ 200 $) pour venir. De l’autre, sur une tribune improvisée devant le palais du gouvernement, Avendano recevait des mains d’un dignitaire Tzotzil, le bâton de commandement, au cours d’une cérémonie indienne traditionnelle. Venues de tout le Chiapas, souvent à pied, et ayant dormi à même le sol de la place depuis deux jours, plus de 5 000 personnes, dans leur immense majorité indiennes et paysannes, l’entouraient. A Mexico, la foule réunie sur le Zocalo à l’appel de la CND, manifestait également son appui à Avendano, de même que dans de nombreux autres endroits de la République.
Rappelant l’histoire de son illustre prédécesseur, l’Indien Benito Juarez, l’ancien avocat réitérait sa soumission à la volonté du peuple. Son « gouvernement rebelle de transition » s’appuie sur le droit que la Constitution mexicaine reconnaît au peuple de choisir librement son gouvernement. Avendano insistait sur le manque absolu d’infrastructures et de finances de son gouvernement, puisque « depuis soixante-cinq ans le PRI vole au peuple les biens publics ». Mais, poursuivait-il sous les ovations, « le temps est révolu où, depuis Mexico, le gouvernement pouvait imposer sa volonté dans le Chiapas, comme au plus beau temps des vice-rois ».
Lors de la première session de la CND à Aguascalientes, août 1994
Après quoi, la foule accompagnait Avendano dans les locaux de l’Institut national indigéniste (INI) de San-Cris-tobal-de-Las-Casas, déclarés siège provisoire du gouvernement de transition. Aussitôt, l’Assemblée démocratique du peuple chiapanèque entrait en session. Après deux jours de labeur intense, elle annonçait, le 10 décembre, l’organisation et la composition d’un gouvernement de transition démocratique, populaire, antipatriarcal et pluriethnique. Celui-ci se compose provisoirement de 29 hommes et 7 femmes, pour sept commissions de travail (politique, économique, justice, droits de la personne, finances, social, autonomie et femmes). Avendano réitérait son appel à toutes les bonnes volontés, en rappelant que son gouvernement ne pouvait sanne Francisco-Villa (UPCFV). Contre elles, les « gardes blancs », à la solde des grands caféiculteurs et éleveurs, sont entrés en scène, faisant un mort et plusieurs blessés début décembre dans une grande propriété.
Les zapatistes, pour leur part, sont dans l’expectative. Rompant la trêve qu’ils avaient déclarée, ils sont prêts à aller jusqu’au bout pour le respect de la volonté populaire, « la démocratie, la liberté et la justice ». Encerclés et affamés par l’armée gouvernementale depuis bientôt un an, ils sont à nouveau prêts à mourir dans la dignité, plutôt qu’à se laisser exterminer à petit feu par la « longue nuit du néolibéralisme » et les conséquences de F ALENA. Mais l’EZLN se gardera bien de tirer la première : dans un long entretien paru dans La Jornada le
Deuxième convention des femmes du Chiapêis, septembre 1994.
offrir aux volontaires que la nourriture frugale que consomment les populations indiennes : haricots et tortillas.
Appuyé par la CND, le gouvernement rebelle pense exiger du gouvernement la part qui lui revient de richesse de l’Etat (un des premiers producteurs nationaux d’électricité, de pétrole et de bois), et percevoir les impôts des trente-six municipalités 1 (sur les cent dix que compte l’Etat) qui, d’ores et déjà, le soutiennent.
Mais il faut aussi compter avec les pesantes menaces de répression. Visiblement nerveux, les soldats pointent leurs armes sur tout ce qui bouge. Le quotidien La Jornada fait état de l’arrivée dans le pays d’assesseurs militaires argentins, spécialistes de la « guerre sale » et qui ont montré leurs « talents » au Salvador et au Guatemala. Dans les campagnes, les occupations de terres par les familles paysannes pauvres se multiplient, sous l’égide de la Confédération d’Etat ouvrière, indienne et paysanne (CEOIC) et de l’Union populaire pay-
9 décembre, le sous-commandant Marcos explique que les combattantes zapatistes ne peuvent abandonner leurs familles et leurs terres ancestrales.
Comme l’a rappelé la Commission nationale de médiation (CONAI), suscitée par l’évêque de San-Cristobal, Mgr Samuel Ruiz, le Chiapas est au bord de la guerre civile.
Pour sa part, le PRI, apparemment victorieux, traverse la pire crise de son histoire. Divisions, corruption et assassinats politiques non éclaircis le paralysent.
Cet été, avec la création de la Convention nationale démocratique, tous les espoirs semblaient permis. Cette instance, créée à l’appel des zapatistes mais sans leur être subordonnée, a permis à la société civile de s’organiser pour débattre, ensemble et avec l’EZLN, des différents projets de société, aspirations et utopies. Partout des assemblées de tous ordres ont fleuri : conventions étudiantes, assemblées de femmes, de travailleurs, de chrétiens, propositions de groupes gays et lesbiens, unions étudiantes, ouvrières et paysannes... tout le monde se découvrait une formidable envie de s’exprimer.
Si le premier élan est quelque peu retombé aujourd’hui chez certains, d’autres, en revanche, ont mûri leurs propositions. C’est le cas de treize importantes organisations indiennes et paysannes, qui proposent un nouveau pacte socio-politique, basé sur la notion d’autonomie des communautés indiennes et paysannes. Diamétralement opposée aux nationalismes excluants qui dominent aujourd’hui le monde, leur proposition place avant tout les intérêts collectifs populaires du pays, et laisse entrevoir la possibilité d’un Mexique véritablement pluriethnique et multiculturel, où le choix pour les populations indiennes ne serait plus nécessairement entre l’assimilation ou la mort. Plusieurs dizaines de municipalités se sont déjà déclarées autonomes. Plus aucun fonctionnaire du gouvernement n’y pénètre, à moins que ce ne soit pour participer à la création d’un nouveau modèle éducatif ou de santé, subordonné aux nécessités populaires.
Petit à petit, le Mexique se recouvre de « taches de léopard » où le PRI n’a plus de prise. Le gouvernement de transition du Chiapas espère être suivi par d’autres Etats, comme Tabasco, Guerrero, Oaxaca ou Veracruz, pour que son exemple gagne et qu’une nouvelle Constitution nationale puisse être rédigée par les « sans-voix et les morts de toujours », selon les termes du sous-commandant Marcos. Il y a fort à parier que, si cela ne se produit pas, les armes parleront à nouveau. Mais le pire n’est jamais sûr. . .
San-Cristobal-de-Las-Casas,
Deuxième convention des femmes du Chiapas, septembre 1994
Au moment où nous bouclons ce numéro, la population du Chiapas et les insurgés zapatistes subissent à nouveau une offensive militaire du gouvernement mexicain et une répresssion accrue. La solidarité est plus que jamais à l’ordre du jour.
Vous pouvez contacter : le GRAM (Groupe de recherche sur l’actualité mexicaine) et son journal Tlalticpac (Editions Syllepse) 42, rue d’Avron, 75020 Paris.
Le Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte : 33, rue des Vignolles, 75020 Paris.
Coatlicue : Groupe de femmes qui a organisé un concert de solidarité avec les femmes du Chiapas et a rejoint depuis le Comité Chiapas.�
Notes
- San-Cristobal-de-Las-Casas, 11 décembre 1994, Erica Julien
- 1-Il y en aurait une cinquantaine aujourd’hui.