Il y a à peine plus d’un an , une partie de la population du Chiapas , Etat du sud-est du Mexique à majorité indienne , prenait les armes. Ce soulèvement intervenait le jour même où entrait en vigueur l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique.
Marcela Lagarde est sociologue à l’Ecole nationale d’histoire et d’anthropologie à Mexico, et auteur de Mères, putains et sorcières, ouvrage de référence pour les féministes mexicaines. Elle a effectué une étude approfondie des racines de la lutte des Indiens du Chiapas, et de la place que peuvent y prendre les femmes. Nous présentons ici une traduction libre d’extraits de cette étude.
Pendant cinq ans, l’ ALENA a été présenté par le gouvernement comme la panacée qui permettrait de résoudre tous les problèmes de développement du Mexique. La signature du traité devait venir couronner la politique de désengagement de l’Etat et d’évolution néolibérale. Bien avant déjà, pendant des décennies, et plus encore au cours des dernières années, des millions de femmes et d’hommes ont vu décroître leur niveau de vie et s’aggraver leur exploitation économique, leur oppression culturelle et leur marginalisation politique par les groupes dominants. La société mexicaine paraissait capable de supporter cela et encore bien pire. C’est dans ces conditions que les technocrates du gouvernement s’apprêtaient à signer ce traité comme le symbole de l’entrée du pays dans l’ère du développement et de la modernité.
Le gouvernement a fait savoir, il y a quelques mois, que la pauvreté et l’extrême pauvreté avaient reculé au Mexique. Il n’y avait plus que quelques dizaines de millions de personnes qui se trouvaient dans des conditions d’extrême pauvreté, mais cela pour les hauts fonctionnaires n’était qu’un problème mineur. Pourtant, le premier jour de janvier 1994, un groupe d’ insurgés indiens de l’Etat du Chiapas a pris les armes et déclaré la guerre au gouvernement à travers un communiqué, lancé depuis la forêt Lacandone, intitulé : « Assez ! ».
Les hostilités n’ont duré que douze jours ; une pression unanime en faveur de la paix émanant de la société civile a conduit au cessez-le-feu entre l’armée et la guérilla, et à l’établissement de négociations.
Les combattants ont expliqué qu’ils avaient pris les armes à cause de l’oppression ethnique, des conditions de pauvreté et du manque de démocratie, de justice et de liberté. Ils l’ont fait, fatigués des promesses, lassés de voir rendus vains leurs efforts pour organiser des programmes de développement, excédés des fraudes électorales à tous les niveaux ; fatigués d’être réprimés, emprisonnés, torturés et tués. Ils se sont décidés pour la guerre devant le mépris de leurs droits fondamentaux.
Dans le Chiapas, la majorité de la population vit dans la pauvreté, alors que la région est riche, avec de bonnes terres, des forêts, du pétrole, des installations hydroélectriques. Mais les ressources locales sont accaparées par des entreprises étrangères et des propriétaires fonciers métis qui exploitent les travailleurs indiens et les traitent quasiment comme des esclaves, avec racisme. Dépossédés de leurs terres et du contrôle politique de la région, les Indiens ont été massivement chassés de leurs villages. Dans leur fuite, ils se sont réfugiés dans la forêt où ils vivent dans un état de misère extrême. Ces conditions, auxquelles s’ajoute le repli identitaire sur la communauté, se traduisent par des manifestations d’intolérance religieuse et politique1. Des affrontements graves surviennent également entre les Indiens qui s’opposent à la politique gouvernementale et ceux qui soutiennent le système (...).
La santé et la mort
Un des arguments de principe avancé par les Indiens pour justifier le recours à la guerre est la présence de la mort quotidienne due à l’absence de conditions sanitaires correctes. Dans un communiqué, ils déclarent : « Au cours de l’année écoulée, plus de quinze mille personnes sont mortes de maladies parfaitement guérissables. Puisque de toute façon la mort est présente chez nous, pourquoi ne pas lutter et mourir pour notre dignité si nous devons de toute façon mourir du choléra, d’infections, de maladies respiratoires et de malnutrition ? » Et j’ajouterai : ou en accouchant ?
Le sous-développement de la santé au Mexique, comme dans le reste de l’Amérique latine, touche la majorité de la population. Sur une échelle de 1 à 173, le Mexique, classé comme « pays en développement », occupe le 53e rang pour son indice de développement humain (IDH). La Suède, pays industrialisé, occupe le cinquième rang. Si on intègre le statut des femmes dans l’IDH, la Suède occupe le premier rang, et le Mexique passe au 82e rang. Les différences dans le développement humain s’aggravent si on considère en plus les inégalités régionales, ethniques et sociales. �
Ces conditions de santé déplorables ont été la raison légitime de l’insurrection armée des population tzotziles, tzeltales, choies, tojolabales et marnes qui constituent l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN). La mort causée par l’insalubrité a marqué la limite de ce qu’elles pouvaient supporter.
Démentant la croyance folklorique selon laquelle les Indiens et les pauvres du Mexique et du tiers-monde en général sont soumis et acceptent avec résignation toutes les oppressions qu’ils subissent ainsi que les politiques néolibérales, certains et certaines d’entre eux ont pris les armes. De la région la plus arriérée du pays s’élève une critique de la « modernité » : la critique de ceux qui n’en bénéficient pas. Elle est formulée dans des langues indiennes différentes, par des voix bilingues ou monolingues et dans leur grande majorité analphabètes : elles proposent une relation nouvelle entre la dignité du sujet et sa santé. Les Indiens voient dans la santé le plus élémentaire et le premier des droits humains : le droit à la vie. Ils définissent la santé comme un ensemble de conditions de vie correctes. Dans un communiqué, les insurgés déclarent : « Nous venons de la zone la plus reculée, la plus sale, la plus misérable. » Cette description fait référence à l’impureté, à l’insalubrité, comme l’opposé de la santé et du bien-être quotidien. La santé comprend l’hygiène quotidienne, l’eau potable, l’abondance alimentaire, l’absence de maladie, la protection de l’environnement.
Les femmes dans la guérilla
L’EZLN est composée de 33 % de femmes. Si dans le Mexique tout entier la société, les institutions et la culture sont patriarcales et masculines, dans les communautés indiennes, l’aspect patriarcal est d’autant plus accentué qu’il se combine avec d’autres formes de domination.
Les femmes indiennes subissent ainsi plusieurs formes combinées d’oppression : l’oppression de genre2, l’oppression ethnique, l’oppression de classe, auxquelles s’ajoutent selon les cas celles qui sont liées à l’âge, à la religion, et à la politique. La division sexuée du monde est très rigide, et les femmes sont soumises à différents niveaux de domination qui se manifestent par le contrôle qu’exercent sur elles leurs pères, leurs mères, leurs frères, leurs fils, les autorités des villages, les caciques3 et parfois certain(e)s métis(ses) (...). Dans cette société, la relation conjugale est un engagement familial et communautaire. Les femmes, presque enfants, sont mariées par leurs pères et n’ont pas leur mot à dire dans le choix de leur mari. Immédiatement elles sont déracinées et vont vivre dans une quasi-servitude, dans leur nouvelle famille et sous la domination de leur époux et de leur belle-mère, pour lesquels elles doivent travailler. Elles sont exclues des espaces de pouvoir et de contrôle communautaire et national (...). Les hommes sont les chefs, ils commandent selon des normes strictes de comportement et appliquent des sanctions comme l’exclusion sociale, la répudia-
Conférence de presse de l’EZLN.
tion et la mise à l’index. Dans les foyers des collines du Chiapas et de la forêt, comme dans presque tout le pays, la violence contre les femmes -violence familiale et conjugale -associée à l’alcoolisme des hommes, est un problème grave et quotidien.
Les femmes des différentes ethnies ne peuvent pas participer à la conduite de la vie publique et encore moins intervenir en politique. Les charges communautaires sont réservées aux hommes. Pour cette raison, le fait qu’il y ait des guérilleras signifie que, depuis plusieurs années déjà, ces femmes ont pu échapper à la domination patriarcale de leurs proches pour se joindre à la rébellion. Ou bien, dans certains cas, elles sont parties à la guerre en suivant des membres de leur famille ou un époux, à la façon des « adelitas » de la Révolution mexicaine. Il est probable qu’elles ont été poussées par le désir de jouir de libertés qui, dans leur mode de vie traditionnel, auraient été impensables.
La capitaine Silvia raconte que, dans la guérilla, elle a appris le castillan, à lire et à écrire, qu’elle est mariée avec un homme qui comme elle est capitaine, et qu’elle utilise des contraceptifs (La Jornada, 18-1-94). N’importe laquelle de ces façons de vivre placerait ces femmes, dans leur communauté, à la limite impardonnable de la transgression. Et c’est le soulèvement armé -malgré son caractère traditionnellement machiste, son militarisme, son fonctionnement hiérarchique, et le droit, antidémocratique par essence, de tuer -qui a introduit entre les hommes et les femmes des éléments d’égalité qui n’auraient pas pu être envisagés auparavant.
Il semble que dans la vie quotidienne de la guérilla les femmes aient développé une conscience de genre qui leur a permis dans un premier temps de dépasser leur traditionnel « être pour les autres » : les conditions de guerre l’ont transformé en « lutter pour les autres », « mourir pour les autres ». Puis elles ont trouvé un espace pour faire valoir certains aspects de leur émancipation en intégrant à leur militantisme leurs revendications propres.
Conférence de presse de l’EZLN
Une perspective féministe
A la différence de ce qui s’est passé dans les guérillas d’autres luttes, les Indiennes zapatistes ont soumis au vote de l’ensemble de leurs communautés la « loi des femmes » qui rassemble leurs revendications. C’est ainsi que les femmes et les hommes ont voté et ont approuvé comme loi les désirs les plus profonds des rebelles.
On a souvent prétendu que le féminisme n’exprimerait pas la façon de penser des paysannes, des ouvrières, des illettrées ou des employées. Dans le cas des femmes de l’EZLN, il existe un projet féministe qui, s’il se concrétisait, modifierait profondément leur condition de genre, leur identité de femmes et celle des hommes (...). Ainsi, avec une force inusitée, les femmes des communautés ont proposé -et ont obtenu -que l’EZLN lutte pour les revendications des femmes : « Le droit de nous marier avec qui nous voulons ; le droit d’avoir les enfants que nous voulons et dont nous pouvons prendre soin ; le droit d ’être ce que nous voulons être, y compris chauffeuses de véhicules ; le droit d’avoir des responsabilités dans la communauté » (La Jornada, 1994).
L’application d’un tel projet entraînerait des transformations complètes au niveau social, économique, politique et culturel. Elle irait dans le sens opposé des stratégies de développement national, dont les mécanismes et les structures de pouvoir devraient être démontés pour que ces droits puissent se concrétiser. En effet, cela impliquerait des changements locaux aussi bien que régionaux et nationaux. Ces revendications convergent avec celles pour lesquelles ont lutté toutes les féministes du reste du Mexique : c’est-à-dire la démocratie dans une perspective de genre, non seulement pour les insurgées, non seulement pour les Indiennes, mais pour toutes les Mexicaines.
La commandante Ramona est une dirigeante indienne qui ne peut occuper une responsabilité que parce qu’elle se trouve en dehors de sa communauté et dans une armée qui au préalable met les combattants sur un pied d’égalité. En plus des changements dans leurs vies personnelles, ces femmes ont appris à manier les armes et à commander. Certaines d’entre elles occupent des responsabilités politiques dans le Conseil clandestin révolutionnaire indien (CCRI) et des grades militaires. Parmi elles on trouve des capitaines et des commandantes.
En raison des circonstances exceptionnelles de la guerre, chacune de ces femmes synthétise deux mondes et deux facettes d’une même identité, comme femmes indiennes traditionnelles et comme guérilleras indiennes modernes. Elles sont hybrides, à l’image de leur habillement, composé d’un enchevêtrement de ceintures et d’un huipil4 brodé par elles-mêmes. Vêtements auxquels s’ajoutent les bottes militaires, le fusil et le passe-montagne emblématique qui préserve leur identité personnelle. Leur mentalité est syncrétique, elle comprend à la fois des éléments de culture et de vision du monde traditionnels, et des connaissances, des façons de pensée, qui viennent de la discipline militaire, du maniement des armes, et de la politique.
Identité, sexualité et santé
La société telle qu’elle existe aujourd’hui ne permettrait jamais que ces femmes occupent ces positions sociales ni qu’elles vivent de façon différente. Dans leurs communautés elles auraient dû rester mères-épouses-paysannes, dans la limite du destin qui leur était assigné.
Mais elles se sont rebellées et elles sont parvenues de façon surprenante à exercer un pouvoir qui ressemble par bien des aspects au rôle joué par d’autres dirigeantes populaires en Amérique latine. C’est à l’occasion de la guerre qu’elles cherchent à se construire une identité nouvelle, à obtenir à la fois une condition égale à celle des hommes et le contrôle sur leurs propres vies. Il est évident que, comme toutes les femmes, elles doivent s’approprier leur sexualité et leur corps : c’est à la fois le principe central du féminisme et la condition indispensable de la santé.
Les Indiennes en armes veulent pouvoir décider de leur fécondité et de la maternité comme un choix, non comme un destin. Elles veulent aussi pouvoir mener leurs grossesses dans de bonnes conditions, accoucher dans des conditions correctes et en général veiller à leur santé. Elles ne veulent plus mourir ni voir mourir ceux dont elles s’occupent et qu’elles soignent. Traditionnellement, elles occupent les fonctions d’accoucheuses dans les communautés et de guérisseuses pour les maladies liées à la pauvreté, ces maladies curables et pourtant mortelles. Pour les éviter, il ne suffit pas de recourir à la médecine curative, ni même à la prévention. Il est nécessaire de s’attaquer à leurs causes structurelles enracinées dans les conditions et les modes d’existence. Ce qui signifie refonder la vie quotidienne sur d’autres bases.
Pour conquérir les droits qu’elles revendiquent, il ne leur suffit pas de transformer leurs petites communautés, les espaces proches, leurs familles, leurs époux, et la vie quotidienne de chacune. Pour changer le sens de la vie des femmes en tant que telles au Mexique, c’est le pays tout entier qu’il est nécessaire de changer.
Pour cela, la paix est nécessaire. Il faut reconnaître aussi qu’il ne suffit pas qu’il y ait quelques femmes gradées ou accédant à des responsabilités politiques. La guerre continue et frappe précisément les femmes : elles sont chassées de leurs maisons, réfugiées, beaucoup d’entre elles restent seules avec charge de famille.
La résolution du conflit passe par la construction de la démocratie, la transformation des conditions de vie et d’utilisation des ressources. Cela nécessite une redistribution des pouvoirs, non seulement entre les classes, mais aussi entre les genres, comme entre toutes les catégories sociales. Et, plus spécifiquement, dans une perspective de développement de la santé, il faut que les femmes récupèrent leurs droits sur leur corps.
D ’ après Marcella Lagarde Traduction Sophie Joanny
Notes
- 1 . Il faut noter ainsi que les sectes nord-américaines d’inspiration protestante, notamment évangéliques ou pentecôtistes, cherchent à s’implanter dans toute la région, de même qu’en Amérique centrale, parfois avec succès (NDLT).
- 2. En Amérique latine, comme dans les pays anglo-saxons, le mot «genre » est couramment employé par les féministes pour désigner le sexe comme catégorie socialement construite.
- 3. Chefs des différentes communautés indiennes.
- 4. Corsage traditionnel des femmes indiennes au Guatemala ou dans le Chiapas mexicain.