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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Si toutes les femmes du monde

Retour sur le voyage de Taslima Nasreen

Cahiers du féminisme, n° 71-72, hiver 1994 - printemps 1995 · p. 45 · 950 mots

Bonne ou mauvaise , on ne sait, la nouvelle est tombée début janvier : le procès de Taslima Nasreen pour « outrage au sentiment religieux » a été pour la quatrième fois reporté à Dacca. C’est la seule nouvelle qui nous soit parvenue à son sujet depuis la fin de son séjour en France, début décembre 1994. Nous ne savons pas quel bilan elle tire de cette visite de dix jours hyper médiatisée et hyperprotégée (1 200 policiers et 15 membres du Raid mobilisés en permanence !) ; un bilan mitigé, sans doute...

Face aux fondamentalistes musulmans qui continuent de réclamer sa mort, la possibilité de bénéficier d’une protection et d’un accueil dignes d’un chef d’Etat ne peut être méprisée, quelles que soient les arrière-pensées de part et d’autre. Et vis-à-vis du gouvernement du Bangladesh, il n’a pas été inutile qu’elle fut reçue par Mitterrand et Chirac ou invitée d’honneur d’une émission de télé comme « La Marche du siècle ». Enfin, une petite revanche sur Pasqua qui en octobre ne voulait lui concéder qu’un visa de vingt-quatre heures, cela ne se refuse pas ! Quant aux centaines de personnes, aux milliers parfois qui se sont pressées pour l’écouter à la Mutualité ou à la Fnac à Paris, à Nantes, à Marseille ou à Strasbourg, elles ne se sont pas déplacées par simple curiosité. Tous ces hommes et surtout toutes ces femmes voulaient par leur présence exprimer leur admiration pour son courage et lui manifester leur solidarité. Ce fut une bonne chose et Taslima Nasreen a certainement été très sensible à ces témoignages de sympathie. . .

Malheureusement, dès son arrivée à Paris, il était clair qu’elle n’aurait aucune liberté de mouvement et que, harcelée par les journalistes et les photographes, étroitement surveillée, il lui serait bien difficile de dire tout ce qui lui tenait à cœur. Dès lors, la déception, la frustration et la colère même, ne nous ont pas quittées car même ses « ami(e)s », intellectuels, éditeurs, journalistes et éditrices n’ont pu s’empêcher d’utiliser Taslima Nasreen comme faire-valoir d’initiatives qui avaient peu à voir avec son combat, que ce soit un cocktail pour fêter les trente ans d’un hebdomadaire1 ou une rencontre pour saluer les vingt ans d’une maison d’édition2, fut-elle dirigée par des femmes. Ses propos contre le voile islamique « marque d esclavage », qui expriment une position fondamentale, ont été récupérés tactiquement pour appuyer la circulaire Bayrou sur les signes religieux à l’école... « La Marche du siècle » fut une honte. Non seulement Taslima Nasreen ne put placer que quelques mots parmi tous les « prestigieux » invités sûrs de leur talent et de leur droit à la parole, mais les questions qui lui furent posées étaient dérisoires : avez-vous toujours peur, vous sentez-vous seule ?... A l’évidence, la situation des femmes dans son pays, le sens de son combat n’intéressaient ni les journalistes ni les écrivains présents. Jamais Salman Rushdie n’aurait pu être traité de cette manière ! Pour éviter une telle humiliation à Taslima Nasreen, il aurait fallu que les associations féministes se regroupent pour organiser ensemble son voyage à Paris. L’état actuel de ces associations ne l’a pas permis. Dommage !

Pourtant, le pire est arrivé après son retour en Suède. Le professeur A. Minkowski n’a rien trouvé de mieux que de se porter au secours du gouvernement du Bangladesh, sous prétexte qu’il est dirigé par une femme et que, de ce fait, il ne peut être suspecté de complaisance vis-à-vis des intégristes musulmans. En revanche, il ne faudrait pas croire Taslima Nasreen qui dénigrerait son pays qui, d’après A. Minkowski, est « le plus libéral en matière de mœurs ou d ’attitude religieuse du monde musulman » {Le Monde du 4-5 décembre). A. Minkowski devrait nous expliquer pourquoi, dans un pays si « libéral », l’islam est devenu religion d’Etat en 1988 et pourquoi Taslima Nasreen peut y être poursuivie pour « blasphème », ou encore pourquoi, dans ce pays si démocratique, les manifestations de rue ont une fâcheuse tendance, en ce moment, à se terminer dans le sang. D’autres attaques, franchement crapuleuses, ont été publiées dans Le Figaro et Le Figaro magazine. Guy Sorman, dans Le Figaro magazine du 10 décembre, a prétendu que Taslima Nasreen ne s’en prenait qu’aux intégristes musulmans sans se soucier des fanatiques hindous. Taslima Nasreen est athée et fière de l’être. Elle le revendique haut et fort au risque de sa vie. Jamais elle ne manque une occasion d’exprimer son horreur de tous les intégrismes religieux quels qu’ils soient. Il faut la mauvaise foi absolue de Guy Sorman pour faire semblant de l’ignorer...

De son côté, Alexis Philonenko, dans Le Figaro du 13 décembre, voit en Taslima Nasreen une incroyable supporter du communisme. Rien de tel dans ses écrits ou ses déclarations. Par contre, dans son roman, le jeune homme (qui n’a rien d’un héros) au centre de la famille hindoue déchirée et victime des représailles de commandos intégristes musulmans, est un déçu des organisations de gauche, communistes comprises, qui, d’après lui, ne résistent pas assez aux pressions communautaristes...

En clair, Taslima Nasreen s’intéresse non seulement au sort des femmes et des minorités religieuses, mais également à celui de tous les exploités. Elle est humaniste et profondément éprise de justice sociale. Pour dire cela, elle n’hésite pas à faire référence, parfois de manière naïve, à Marx et à ses écrits. Le Figaro et Le Figaro magazine ne peuvent le lui pardonner, pas plus qu’ils ne peuvent lui pardonner son féminisme radical. C’est justement parce qu’elle défend ses idées sans concession, parce qu’elle ne cherche pas à plaire et qu’elle ne se plie pas au goût du jour, qu’elle emporte notre sympathie.

Claire Bataille

Notes

  1. 1-Les trente ans du Nouvel Observateur.
  2. 2-Les vingt ans des éditions Des Femmes.

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