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En France, si vous saviez...

Circulaire Bayrou : Cinq mois après

Cahiers du féminisme, n° 71-72, hiver 1994 - printemps 1995 · p. 12-13 · 1 830 mots

Si, dans le précédent numéro des Cahiers du féminisme , rédigé en octobre 1994, nous avons stigmatisé la circulaire Bayrou sur les signes religieux à l’école, ce n’est pas parce que nous pensons que la progression de l’influence des associations islamistes, y compris à l’école, doit être négligée, au contraire. C’est tout simplement parce qu’elle est discriminatoire et source d’amalgames abusifs et, ce faisant, permet aux associations islamistes de récupérer à leur profit le sentiment d’injustice partagé par de nombreux jeunes issus de l’immigration maghrébine, garçons comme filles. Ce n’est pas non plus parce que nous banalisons le port du foulard. Nous sommes convaincues comme toutes les autres féministes qu’il s’agit bien d’un signe d’asservissement des filles, même si celles qui le portent ne lui attribuent pas cette signification. Mais l’exclusion pure et simple est-elle réellement un moyen d’aider ces jeunes à comprendre qu’elles se fourvoyent ? Nous ne le pensons pas. Nous savons aussi que le foulard islamique représente, pour les intégristes, un enjeu politique incontestable et qu’il est le symbole d’une volonté de mise au pas de ce qu’ils appellent la « communauté musulmane ». Mais peut-on combattre leur influence sur les banlieues en renforçant sans discernement les interdits à l’école ? Malgré les apparences, nous pensons que cette démarche est condamnée à l’échec et que rien ne remplacera la bataille idéologique et politique...

Cette conviction ne nous dispense pas, cinq mois après la publication de la circulaire Bayrou, d’essayer d’en mesurer les effets à l’intérieur comme à l’extérieur des établissements scolaires et de tenter d’en tirer les leçons pour l’avenir.

A vrai dire, nous devons être prudentes car le bilan est difficile à réaliser pour plusieurs raisons. Les syndicats enseignants, très divisés en leur sein, n’ont pas, ce qui aurait été une de leurs tâches, centralisé les faits en enquêtant auprès de leurs sections, à la base. Au mieux, ils se sont contentés de rendre compte, dans leurs bulletins et revues, des positions très diverses, voire même opposées, de leurs adhérentes.

De son côté, le ministère, après avoir assuré une publicité fracassante au texte de François Bayrou en septembre et octobre, a maintenant imposé silence aux recteurs et aux proviseurs. Du même coup, mis à part les quelques « affaires » qui ont fait la une des journaux (Lille, Mantes-la-Jolie, Goussainville), on ne sait pas grand chose des conditions dans lesquelles la circulaire Bayrou a été appliquée (ou pas), sauf à faire confiance aux « informations » qui filtrent du ministère !

Cette « rétention » d’information est d’autant plus délicate à contrecarrer que certains professeurs, considérant, parfois à juste titre, que l’intervention des médias a contribué à radicaliser certaines positions et à envenimer certaines situations, refusent de parler aux journalistes, militantes des Cahiers du féminisme comprises. . .

De l'apparence...

Côté bilan officiel, on affiche une entière satisfaction : sur les deux mille élèves qui, paraît-il, portaient le voile à la rentrée, il ne resterait plus que quatre cents récalcitrantes. Les autres, sous la pression ou par le dialogue, auraient capitulé et se seraient résignées à laisser « tomber » le voile. « Seulement » une centaine d’élèves particulièrement obstinées auraient, semble-t-il, pour l’instant été exclues, principalement au lycée de Lille (17), au lycée de Mantes-la-Jolie (8) et dans les collèges environnants, à Goussainville (4). D’autres exclusions auraient été prononcées à Strasbourg, Clermont-Ferrand, La Rochelle, etc.

F. Bayrou jubile et pour lui, la victoire est d’autant moins discutable que les réactions de solidarité avec les exclues sont restées très sporadiques et minoritaires, souvent à l’initiative d’associations islamistes extérieures aux établissements scolaires. Par ailleurs, toujours d’après M. Bayrou, toutes les élèves exclues vont reprendre un enseignement par correspondance. Ainsi, sans le secours d’une nouvelle loi réclamée d’un côté par le très raciste E. Chénière, par SOS-Racisme de l’autre, le ministre de l’Education peut apparemment se prévaloir d’un succès rapide et à peu de frais. Avec un peu de fermeté, voilà l’ordre « républicain », « laïque » et « égalitaire » rétabli à l’école et la campagne présidentielle bien amorcée pour la majorité balladurienne.

... à la réalité

A y regarder de plus près, cependant, la situation n’est pas aussi simple et la victoire de François Bayrou moins assurée qu’il n’y paraît. D’abord, une question s’impose. Que vont devenir les « quatre cents récalcitrantes » ? Vont-elles être exclues également ? Auquel cas la « charrette » serait loin d’être négligeable et le discours sur la fonction dissuasive de la circulaire et des nouveaux règlements intérieurs moins crédible.

Va-t-on prendre le temps de les convaincre, la fin de l’année scolaire s’il le faut ? Que valent alors les menaces de sanctions contenues dans les nouveaux règlements intérieurs, modèle Bayrou ? Va-t-on les tolérer, ce qui est déjà le cas dans certains établissements où des proviseurs ont purement et simplement enterré les propositions de Bayrou pour éviter le débat et les tensions provoquées par l’initiative du ministre. Mais alors que devient la « règle nationale » qu’il prétend imposer depuis la rentrée ? Les élèves voilées ne seront-elles pas en droit de contester cette « discipline » élastique ?

Autre problème pour le ministre, les inévitables et prévisibles bavures liées à l’application stricte des nouveaux règlements intérieurs : à Clermont-Ferrand, une petite Iranienne de dix ans a été exclue récemment. Dans des collèges de Mantes-la-Jolie, des petites filles de sixième auraient également été exclues. A Montreuil, dans la banlieue parisienne, des directeurs d’écoles auraient décidé de ne plus accepter d’accueillir les... mères qui viennent chercher leurs enfants à l’école, tête voilée ! Il est douteux, en effet, que les tribunaux administratifs, ou le Conseil d’Etat en dernier recours, puissent tolérer de telles mesures proprement scandaleuses. Premier désaveu officiel dans ce cas de « la philosophie » Bayrou.

Mais la bataille administrative et judiciaire ne s’arrêtera pas là. On peut d’ailleurs faire confiance aux avocats des associations islamistes pour utili- (CRIF) n’a échappé à aucun journaliste, ni sans doute à aucun islamiste. Balladur s’est efforcé de rassurer ses hôtes en affirmant que la kippa n’était nullement concernée par la circulaire Bayrou ! De quoi alimenter, s’il en était besoin, le sentiment des jeunes filles exclues d’être victimes de discriminations religieuses !

Au bout de la bataille judiciaire qui risque de rebondir au printemps, le ministre n’est pas sûr de sortir vainqueur de la partie de bras de fer engagée avec certaines associations musulmanes et islamistes de France !

Si la circulaire Bayrou était désavouée par le Conseil d’Etat, si les mesures d’exclusion étaient remises en cause, alors l’offensive du ministre se retournerait contre lui (et contre nous) comme un véritable boomerang et la bataille pour la laïcité et contre le foulard en deviendrait plus difficile.

Sans attendre l’issue de ces procédures administratives et judiciaires qui peuvent prendre un certain temps, ser tous les recours juridiques possibles et faire valoir ce qu’ils considèrent comme leur droit à la liberté religieuse et le refus des discriminations religieuses. La charte des Nations-unies comme la Convention européenne des droits de l’Homme, auxquelles l’Etat français prétend se soumettre, ne prévoient-elles pas, au-delà du droit à « la liberté de pensée, de conscience et de religion », la liberté de « manifester sa religion ou sa conviction, seule ou en commun, tant en public qu ’en privé, par l ’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites » (sic) ? La circulaire Bayrou et les règlements intérieurs qui en découlent peuvent d’autant plus facilement être incriminés qu’à plusieurs reprises les représentants du gouvernement ont insisté sur le fait que seul le voile était concerné. La déclaration d’Edouard Balladur, le 19 novembre, à l’occasion du dîner annuel du Conseil représentatif des institutions juives de France notre conviction, sur la base de notre expérience sur le terrain, est que la circulaire Bayrou n’a rien réglé sur le fond. Certes, en quelques endroits, elle a permis, provisoirement, en faisant valoir l’autorité du règlement intérieur, d’enrayer (et pour combien de temps ?) le développement du port du voile parmi les élèves de confession musulmane, plus ou moins influencées par les islamistes (cf Lille). Mais la peur du gendarme ne pourra pas jouer éternellement.

Citoyenneté active contre soumission

Notre philosophie, à l’opposé de celle de Bayrou et des islamistes, est de parier sur l’adhésion consciente et volontaire des jeunes des collèges et des lycées aux valeurs de la laïcité, de l’égalité, du pluralisme démocratique. Ce qui suppose qu’on leur explique les enjeux de la bataille contre tous les intégrismes qu’ils soient catholique ou islamiste. Certain(e)s doivent déjà se dire que nous sommes bien naïves. Certes, ce n’est pas facile et chaque professeur dans sa classe ne peut convertir ses heures de cours en tribune permanente pour la laïcité et contre l’oppression des femmes. Mais d’une part, bien des cours, si on le veut, peuvent fournir de formidables occasions de défendres ces valeurs (français, histoire, économie, droit, etc.) et d’autre part, en dehors des cours, tout est possible, à condition de le vouloir et de briser le tabou de la neutralité de l’école. Par le biais syndical, mais pas seulement, il faut promouvoir des initiatives collectives qui s’adressent aux profs et aux élèves et leur permettent d’engager le débat sur ces questions. Une semaine antiraciste peut utilement se combiner avec une semaine pour la laïcité où l’on peut inviter aussi bien les associations antiracistes qui luttent contre les lois Pasqua, que la Ligue des droits de l’homme qui n’a jamais cessé de combattre les intégristes de tous bords tout en dénonçant la circulaire Bayrou. Il faut surtout permettre aux quelques associations féministes qui s’adressent aux filles et aux femmes issues de l’immigration (comme les Nanas beurs), de rentrer dans les établissements scolaires. Non seulement, elles savent de quoi elles parlent lorsqu’elles parlent d’oppression dans les familles musulmanes mais elles peuvent aussi témoigner sur leur action de solidarité avec les femmes qui fuient la terreur des intégristes en Algérie. Elles sont les mieux placées pour s’adresser aux filles qui vont à l’école, y compris celles qui portent le voile. Elles peuvent les aider sur le chemin de l’émancipation...

Cette logique ne nous empêche pas d’envisager, si nécessaire, des mesures de coercition contre les jeunes militantes islamistes qui rentreraient dans une logique de provocation. Personnellement, après débat et explication, je n’hésiterais pas à refuser dans ma classe une jeune fille qui porte, de la tête aux pieds, un « uniforme » islamiste dont la signification renvoie aux organisations intégristes algériennes ou iraniennes. Ce genre d’uniforme n’est pas plus supportable qu’un uniforme ou qu’un insigne nazi... De même, il n’y a pas lieu d’accepter des dispenses à caractère religieux à certains cours (biologie, français, éducation physique, etc.) On ne peut pas non plus tolérer la pratique de la prière dans les couloirs de l’école... Pas plus, pas moins d’ailleurs, que l’existence d’aumôneries catholiques...

Comme on ne le répète jamais assez, le combat pour la laïcité ne se divise pas. Il sera d’autant plus actuel après les élections présidentielles.

Claire Bataille

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