Cine réflexion politique sur la ville *
Interviewer Annie Pourre , dirigeante de Droit au logement (DAL), nécessitait de trouver quelques instants de tranquillité au milieu de la préparation fébrile de V inauguration de V université populaire prévue le 28 janvier \
Rue du Dragon, une semaine avant cette date, le niveau de mobilisation était impressionnant.
♦ Droit au logement semble depuis quelque temps avoir changé de stratégie, et être passé de l’établissement de campements (comme ceux de la place de la Réunion ou du quai de la Gare) à l’occupation de logements. Peux-tu revenir sur cette évolution ?
Annie -Il n’y a pas eu de changement dans notre stratégie politique : DAL revendique depuis 1990 la réquisition des logements vides et l’application de la loi. Seules ont évolué les méthodes de lutte. C’est vrai qu’on a commencé par des campements. Mais les occupations d’immeubles ne sont pas absolument nouvelles ; on peut rappeler une occupation très importante, la deuxième de ce genre, rue Pixiéricourt, un an après le quai de la Gare. Cela s’est terminé par un matraquage assez violent, avec tout le monde au poste, suivi d’une errance des familles d’église en église ou dans des lieux d’accueil, des écoles, etc. Ce fut une lutte extrêmement dure, qui s’est poursuivie avec ce qu’on a appelé la marche des églises, ponctuée systématiquement par des arrêts symboliques devant les immeubles inoccupés. La dénonciation des logements vides dans Paris est une stratégie de DAL qui dure depuis trois ans. La « marche des églises » a duré assez longtemps, car il a fallu attendre la rentrée scolaire pour que soit trouvé un début de solution avec des logements définitifs, ou des logements passerelles mais avec des contrats clairs.
Par la suite, on peut dire bien sûr que la stratégie a évolué, dans la mesure où DAL joue sur différents rapports de forces. Au départ en effet, DAL était le syndicat des mal-logés : ceux qui habitent des logements surpeuplés, ceux dont les enfants contractent le saturnisme, ou qui sont en hébergement provisoire, dans des foyers ou chez des amis. La branche « comité des sans-logis » s’est constituée en commençant par un petit comité qui a essayé de se mettre en place en juin 1993 après l’occupation de la rue René-Coty : Sans-domicile solidarité (SDS). Cette première tentative n’a pas abouti, car il n’y avait pas assez de gens sur le terrain.
On a alors changé de méthode et organisé une rencontre avec des sans- domicile, tous les quinze jours, dans le treizième arrondissement où l’association La Folie en tête nous a prêté un local. A partir de là, quand on a eu la certitude qu’il y avait trente ou quarante personnes déterminées, on a occupé le 8 rue Michal, qui a été d’abord une permanence, un lieu d’organisation et de lutte pour les sans-domicile. Ça a été la première occupation réelle d’un immeuble, qui a permis de mettre en place le comité des sans-logis.
Puis il y a eu l’occupation du 50 rue Girard, un petit immeuble composé de bureaux, par deux familles et des sans-domicile venus de foyers d’hébergement, des lieux sordides comme Vin-cent-Auriol ou La Mie de pain.
Notre objectif était de parvenir à faire fusionner, à un moment donné, la lutte de ces familles qui ont des enfants, parfois en situation de placement à la DDASS, et celle des sans-domicile, qui sont des personnes isolées, parfois célibataires mais parfois aussi en situation d’éclatement familial : la mère est souvent restée avec les enfants et le père est parti, ce qui a conduit très vite à la perte d’emploi ; parfois aussi les enfants sont placés. Le premier objectif de DAL était donc de montrer que les familles et les personnes isolées pouvaient mener des luttes en commun. Nous voulions aussi faire la preuve qu’on pouvait mettre des gens âgés avec des jeunes, des malades, des femmes seules avec des enfants et des familles, bref regrouper l’ensemble des composantes de la société civile ; DAL refuse ainsi de répondre à la question du logement de la même manière que l’Etat, c’est-à-dire en plaçant les jeunes dans des foyers pour jeunes, les vieux dans des foyers pour vieux, les immigrés dans les foyers pour immigrés, les mères célibataires dans les pouponnières pour enfants de moins de trois ans... et par-dessus tout les pauvres en banlieue. Nous refusons cette logique de séparation entre les différentes catégories, de création de ghettos. Car en France, c’est redoutable : on ne peut pas imaginer une situation, du point de vue de l’àge, du statut social, à laquelle l’Etat n’a pas répondu par une « solution foyer »... C’est la politique gouvernementale menée depuis les années cinquante. Et nous, nous disons qu’il faut que cela cesse. Nous partons d’une réflexion politique sur la ville, avec toutes ses composantes, sa richesse en populations, en cultures, en métissages, en âges, etc. Donc, systématiquement, depuis l’occupation de la rue Girard, nous prenons garde à ce que toutes les composantes de la société, du point de vue social, politique, culturel et de l’identité, soient mélangées dans les occupations d’immeubles. C’est bien là ce qui les ennuie au moins autant que le reste, à la Ville, car ils savent très bien ce qu’on veut démontrer.
♦ Tu as parlé de familles , de femmes restées seules avec des enfants. Peut-on dire que DAL se consacre exclusivement aux familles et le Comité des sans-logis aux individus ?
Annie -Il serait plus juste de dire « aux personnes isolées ». De toute façon, le Comité des sans-logis, c’est DAL ! C’est seulement une question de structure d’accueil. Le CDSL est la réponse à une demande des sans-domicile eux-mêmes, des exclus qui souhaitaient avoir une structure propre de réflexion et d’intervention : eux connaissent les gares, la nuit, les métros, les foyers d’hébergement ; ils connaissent des copains isolés. Il y a beaucoup d’hommes et de plus en plus de femmes, des gens prêts à se battre, mais de façon spécifique et avec des revendications spécifiques. Ainsi, les sans-domicile sont souvent seuls. Alors que DAL, à l’origine, s’occupe plutôt des personnes qui vivent dans des taudis, des hôtels meublés, chez des marchands de sommeil... Les sans-domicile ont apporté quelque chose de plus, qui est la rue.
♦ Est-ce que les femmes ne sont prises en compte dans les différents dispositifs de l’Etat que lorsqu’elles ont des enfants ? Que deviennent-elles indépendamment de leur insertion familiale ? Que devient par exemple une femme seule sans enfant ?
Annie -C’est la même réponse : si une femme est en situation de précarité, en fin de droits, avec 2 500 francs par mois, il ne lui reste que le foyer pour femmes en grande difficulté, avec flicage, surveillance, etc. Si elle a des enfants de moins de trois ans, elle ira au foyer pouponnière. Or cela coûte 3 200 francs par mois, bien plus que si on lui attribuait un logement ! Les femmes avec des enfants plus âgés vont, par exemple, dans un étage séparé du foyer Crimée. C’est monstrueux. Ce sont des lieux d’humiliation, où elles n’ont plus d’autonomie relationnelle avec leurs enfants. Et quand ils sont plus grands, ils vont à la DDASS. De plus en plus de femmes refusent cela, comme l’une des habitantes d’ici qui avait préféré vivre dans une cave avec son fils.
♦ Je t’ai entendu parler tout à l’heure des délégués des familles. Les occupants de la rue du Dragon sont-ils organisés sur la base de familles ?
Annie -Non, dans tout immeuble occupé par DAL, des délégués sont choisis par les familles, les habitants. Cela ne concerne pas DAL. Le principe, dans tous les immeubles occupés, est qu’ils soient représentatifs de la diversité des habitants : ainsi, il y a ici parmi les délégués deux femmes, l’une désignée comme mère de famille, l’autre en tant qu’individu (même si par ailleurs elle vit en couple), des hommes célibataires, des isolés, un Africain, un Maghrébin, un Français... Nous respectons l’autonomie des familles. Nous disons juste que cette diversité nous paraît souhaitable. Il existe souvent des projets qui viennent spontanément des femmes, comme le projet de crèche parentale. Des femmes de l’immeuble l’ont proposé trois ou quatre jours après l’occupation. C’est elles qui ont le sens de l’organisation quotidienne. De plus elles ne travaillent pas toutes : cer- taines sont au chômage, ou inactives avec des enfants en bas âge. C’est le cas d’un grand nombre d’entre elles. Un bébé est même né ici, trois ou quatre jours après le début de l’occupation.
Les nanas sont bien, ce sont les plus progressistes ! Le plus grand pas est franchi par les femmes immigrées. Souvent les familles ou les communautés vivent de façon très fermée. Quand, dans la lutte collective, il y a un tel brassage, alors les femmes participent, vont à des réunions. Et très vite elles formulent leurs propres revendications. A Coty, nous avons eu des heures de discussion sur la polygamie, sur la contraception. Et ce n’était pas simple parce que le problème n’est pas de convaincre, mais de parler de contraception à des femmes souvent analphabètes, ou qui commencent tout juste à suivre des cours d’alphabétisation, d’expliquer comment concrètement prendre la pilule. Nous avons dû par exemple travailler sur les couleurs, les chiffres : elles ne peuvent pas lire et encore moins mémoriser un mode d’emploi. C’est la première acquisition. A Coty il a donc fallu des cours sur la façon d’utiliser la contraception : c’est un outil à maîtriser. Il y a des obstacles à franchir entre un discours théorique et la pratique, qu’on voit quand on a l’habitude du terrain. On connaît ces problèmes qui sont complètement identifiés maintenant. Dès le départ maintenant, dans une lutte de femme, on aborde la question. La question de la relation à l’enfant est aussi discutée. Par exemple la scolarisation des enfants de moins de cinq, six ans ne paraît pas évidente à toutes les femmes. Elles disent : je suis ici, je ne travaille pas, j’ai quatre ou cinq enfants, elles le ressentent comme une perte de leur rôle de femme. Il y a donc des débats avec les femmes, mais dans la lutte cela avance très vite, tout se bouscule. Aujourd’hui, les enfants sont scolarisés à partir de trois ans, parfois seulement pour une demi-journée, les familles trouvent elles-mêmes le rythme.
Nous discutons aussi avec les femmes de leur temps à elles ; une crèche parentale, c’est pour qu’elles puissent aussi bénéficier de temps libre, pour se former, pour bavarder, se rencontrer dans ce lieu de lutte, y trouver leur place. C’est une des choses les plus dures, et en même temps c’est l’une des choses qui aboutit le mieux à la fin de chaque lutte de DAL. Il s’agit pour elles d’un monde nouveau. Quand on vit à huit dans 20-25 mètres carrés, ou dans une cave, parfois en se planquant, on prend l’habitude de se planquer, dans une situation extrême de précarité, on se planque aussi dans sa tête. Ça va très vite dans leur tête aussi, parce que tous les repères sautent, donc il faut que très très vite elles trouvent des réponses. Les réponses, elles les trouvent dans le rapport aux autres.
(A cet instant passe Michèle, l une des délégués. Elle déplore qu 'à la « réunion pour le Dragon », c ’est-à-dire la préparation du 8 janvier, seules quatre ou cinq femmes soient descendues. Pourtant, dit Annie, à cette heure, les gosses sont occupés par les différents ateliers, les activités prévues pour eux. Par contre, il y a sans doute plusieurs femmes qui ne sont pas rentrées du travail...)
Annie -Les femmes assurent toutes les responsabilités dans la gestion des locaux, comme les hommes. Elles se sont battues pour ça, car les hommes n’étaient pas chauds.
Des tas de gens sans domicile se présentent à l’entrée du Dragon. Ils viennent de partout. C’est très dur de leur expliquer que les familles sont maintenant installées, qu’elles ne peuvent pas les héberger.
♦ Parle-moi de Droits devant et du projet d’université populaire.
Annie -Trois espaces sont prévus. Le premier, qui sera l’espace central, sera un espace de solidarité, où doivent intervenir toutes les associations de lutte sur le terrain : AC !, l’APES, Terrasse... L’objectif est de rencontrer les sans-domicile. Or on ne peut les rencontrer qu’au jour le jour car c’est ainsi qu’ils vivent, sans savoir ce qu’ils feront le lendemain. A 5 ou 6 heures du matin, ils sont chassés des foyers, et là leur parcours commence : trouver de quoi manger à midi, trouver un hébergement à partir de 4 heures de l’après-midi, etc. Nous voulons mettre en place un lieu où ils puissent trouver, en même temps, l’aide et la solidarité nécessaires, s’informer de leurs droits sur le terrain juridique, sur les questions d’urgence, de citoyenneté, de travail ; pour qu’ils puissent se réapproprier leurs droits et qu’ils se battent ; pour qu’ils ne passent pas leur temps libre dans le métro. Ce sont les militants de terrain des associations qui vont définir les besoins du public qu’ils reçoivent.
Le deuxième espace sera un espace de formation, de remise à niveau, qui sera l’université. Car dans la lutte des besoins vont s’exprimer. A partir de là, les interventions universitaires auront deux missions : répondre effectivement aux besoins des gens en situation de précarité et d’exclusion, et en même temps avoir une réflexion de fond sur des problèmes de société, lors de tables rondes, de colloques, etc., où il y aura toujours en même temps les « exclus », ceux qui sont directement concernés, les associations de lutte et les intellectuels. Les trois en même temps : on y tient. Ainsi, on évitera les grands discours dispensés d’en haut. De nombreux intellectuels ont déjà répondu. En ce moment même, une trentaine de sociologues sont en train de plancher sur la question du travail. En même temps que cette activité de formation, seront élaborées des plates-formes revendicatrices, débouchant sur des actions. Par exemple, il n’est pas acceptable qu’un sans-domicile ne puisse pas voter. Et on mènera les actions qu’il faudra pour qu’il n’y ait pas une domiciliation bidon à l’Armée du salut, mais qu’on reconnaisse aussi les associations de lutte comme des lieux de domiciliation. Les intellectuels ne seront pas là seulement pour parler mais pour bosser et mener des actions concrètes.
Le troisième espace sera l’espace création. Il comprend déjà un toute une série d’ateliers, une troupe de théâtre. Nous voulons rendre au spectacle de rue sa dignité. Aujourd’hui, les cafés-théâtres, les bars à musique sont interdits après 22 heures sous prétexte qu’ils font trop de bruit. Nous voulons que les gens qui faisaient aussi partie de la richesse de la ville, qui faisaient du spectacle de rue puissent se réapproprier la ville, dont ils ont été exclus. Et nous voulons qu’au cours d’une manifestation il y ait à la fois des intellectuels et des artistes, et les gens ensemble. Aujourd’hui, le Passage du Nord-Ouest par exemple, qui est un des seuls endroits où les musiques du monde sont accueillies, est menacé par la spéculation immobilière. Donc nous disons qu’il va être accueilli ici : c’est un lieu d’asile des créateurs en situation d’exclusion. A Paris, on ne trouve plus un atelier, parce que c’est trop cher, ni de galerie bien sûr, on ne peut plus faire un petit concert sans faire payer 180 francs parce que la location est tellement chère, donc nombre de gens sont exclus de l’accès à la culture, et même au plaisir. . .
Plus ça va, plus l’organisation des gens en situation de relégation est en train de se faire. Mais le plus dur est de convaincre les organisations syndicales qu’il faut qu’elles sortent de leurs façons de penser traditionnelles et qu’elles comprennent qu’il y a intérêt à mettre en place un grand mouvement social de ceux qui travaillent et de ceux qui ne travaillent pas. Sinon les syndicats ne seront plus crédibles et ce sera épouvantable.
Notes
- Paris, le 23 janvier Propos recueillis par Sophie Joanny
- 1-Initiative qui a donné lieu à une interdiction de la préfecture, au bouclage du quartier par les CRS qui n’ont pas hésité à frapper des manifestants rassemblés sur place. Aujourd’hui, l’université populaire se tient, le dimanche, dans la rue.