Les actions commandos contre les centres IVG se multiplient régulièrement depuis 1990 et connaissent un regain d’intensité1 ces derniers mois, malgré de nombreuses condamnations en justice. Ces opérations sont menées par des groupes comme la Trêve de Dieu, violent, influencé par les méthodes américaines, et SOS-Tout Petits, plus traditionaliste et pacifique. Elles restent cependant la surface spectaculaire d’une activité plus large et diversifiée contre le droit à l’avortement. Au-delà des dénominations globales : « extrême droite », « catholiques intégristes », apparaissent de multiples réseaux enchevêtrés, en solidarité ou en concurrence pour le leadership de la lutte contre l’IVG2. Si les milieux intégristes sont un noyau actif et limité de la lutte actuelle contre l’avortement, leur audience est beaucoup plus large chez les catholiques, à travers la figure emblématique du Pape.
Dans les années soixante-dix, l’association Laissez-les vivre -SOS-Futures Mères, dirigée par le professeur Lejeune, fédère derrière elle la plupart des opposants, contraints de faire face à l’offensive féministe. L’association mène un travail de lobbying auprès des parlementaires et tient régulièrement des congrès internationaux (5 et 6 mai 1973 à Strasbourg, 16 et 17 novembre 1974 à Versailles). SOS-Futures Mères représente la branche sociale de cette association. Elle ouvre de nombreux centres d’accueil aux femmes enceintes, dans de nombreuses villes de province. L’association préconise toute une série de mesures en faveur des mères seules : service social maternel, salaire maternel, facilités de logement, allocations familiales...
Les publications de Laissez-les vivre présentent déjà l’éventail complet des argumentations contre l’avortement3.
Les petits-enfants de Laissez-les vivre
Cette association pionnière reste active dans les années quatre-vingt mais elle ne regroupe plus unanimement les opposants à l’avortement. Dénonçant l’influence du Parti ouvrier européen (parti d’extrême droite connu également sous le nom d’institut Schiller), le professeur Lejeune démissionne en 1985 et est remplacé par le docteur Tremblay. Le premier crée sa propre association Les femmes et les enfants d’abord, et engage toute une série de procès contre son ancienne organisation. La nouvelle organisation du professeur Lejeune travaille en étroite collaboration avec la Fédération mondiale des médecins pour le respect de la vie qui compterait 300 000 membres répartis dans soixante pays, dont 17 000 en France.
L’Association pour l’objection de conscience à toute participation à l’avortement (AOCPA) est aussi une scission de Laissez-les vivre, dont le principal objet est d’étendre le refus de participer au remboursement de l’IVG par la Sécurité sociale. Elle travaille pour cela avec l’Association pour la protection de la vie et de la santé (APVS), caisse d’assurances mutuelles anti-avortement fondée en 1990, associée au groupe d’assurance APRIL. L’AOCPA a établi un « système partagé de connaissances des élus » (Spartacus) qui répertorie les positions exprimées et adoptées par chaque député avant ou après son élection, sur toutes les questions touchant au respect de la vie. L’association s’est donc spécialisée dans le lobbying parlementaire. Elle y trouve de fidèles relais comme Christine Boutin, députée UDF des Yvelines proche de Philippe de Villiers. De 1986 à 1988, le Front national remet en cause le droit à 1TVG au Parlement. Ses députés multiplient les proposition de loi. L’un d’eux, Michel de Rostolan, constitue un « groupe d’études parlementaires pour favoriser l’accueil de la vie » qu’il copréside avec Hector Rolland, trésorier du RPR, et la ci-devant citée Christine Boutin. En dehors de l’activité parlementaire, la position du FN s’exprime à travers le soutien public à cette cause de quelques-uns de ses membres éminents : Martine Lehideux, Jean-Claude Martinez. . .
L'activisme des catholiques intégristes
Mais le Front national est actif sur cette question en raison de l’influence en son sein des catholiques intégristes et du journal Présent , relais de toutes les actions anti-avortement. Cette tendance est dirigée par Bernard Antony, alias Romain Marie, membre du bureau politique du Front national, animateur du Centre Henri-et-André-Charlier (deux auteurs maurrassiens) et des Comités chrétienté-solidarité. L’intégrisme catholique est une réaction vigoureuse à la modernité, au modèle laïc, et notamment à Vaggior-namento du Concile œcuménique de Vatican II (1962-65) qui se prononçait en faveur de la liberté religieuse, de la reconnaissance d’une authenticité chrétienne des Eglises non catholiques, de la responsabilité des laïcs dans la vie de l’Eglise et de la réforme liturgique (messe en langue nationale et non plus en latin). Les intégristes se réfèrent au contraire à quelques grandes figures pontificales : Pie V (1565-1572), initiateur de la Contre-Réforme et dont ils suivent toujours la messe en latin, Pie IX (1846-1878) qui rédigea un Syllabus « pour combattre les principales erreurs de notre temps », Pie X, pourfendeur du modernisme, qui condamna Le Sillon de Marc Sangnier, Pie XII qui mit à l’index le communisme, le freudisme et l’existentialisme. Pour les intégristes, la lutte contre l’avortement symbolise plus largement la lutte contre le rationalisme moderne et les droits de l’homme.
Mais les intégristes sont divisés depuis le schisme lefebvriste. Missionnaire en Afrique, Archevêque de Dakar, Mgr Marcel Lefebvre participe à Vatican II mais fait déjà partie de la minorité d’évêques (200 sur 2 000) qui refuse toute réforme. En 1969, il fonde à Fribourg la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X ainsi que son propre séminaire à Econes. Au cours des années soixante-dix, il ordonne à plusieurs reprises et sans autorisation du Vatican des prêtres formés dans son séminaire. Cette attitude entraîne l’excommunication de Mgr Lefebvre et une rupture avec le Vatican, officiellement consacrée le 30 juin 1988. Une crise s’engage au sein de la mouvance qui soutenait inconditionnellement Mgr Lefebvre. Une partie de celle-ci, autour de Jean Madiran et Bernard Antony, se rallie à Rome. Pour elle, la meilleure façon d’influencer le Vatican et la société est de rester à l’intérieur de l’Eglise, d’une part, et à l’intérieur du FN, d’autre part. La déchirure traverse tout le mouvement, même le MJCF (Mouvement de la jeunesse catholique française). Chaque camp organise son pèlerinage de Chartres : « pèlerinage de tradition » pour Renaissance catholique, lefebvriste, « pèlerinage de chrétienté » pour le Centre Charlier, rallié.
Ces détails sont importants pour comprendre l’activisme particulier des lefebvristes, à l’origine des « Marches pour la vie » organisées par Renaissance catholique, par exemple. La lutte contre l’avortement est un moyen d’affirmer son identité, d’exister dans un champ religieux et politique où les lefebvristes sont triplement marginalisés : l’Eglise par rapport à l’Etat, les intégristes par rapport à l’Eglise, les lefebvristes par rapport aux intégristes. Mais cela n’exclut pas un certain réseau de solidarité : Renaissance catholique et SOS-Tout Petits semblent assez proches et leurs signatures
N° 27-28 de Golias, « Le retour des croisés »
se retrouvent sur beaucoup d’initiatives. L’Union des nations de l’Europe chrétienne (UNEC) qui organise des pèlerinages à Auschwitz contre le « génocide des fœtus » s’inscrit également dans ce réseau. Le quotidien Présent , intégriste rallié, n’hésite cependant pas à répercuter les actions de SOS-Tout Petits. Le docteur Xavier Dor, dirigeant de cette association, se proclame lui-même lefebvriste tout en étant membre du Front national.
La stratégie d'accueil des communautés charismatiques
A côté des familles intégristes existent également les communautés charismatiques comme l’Emmanuel, le Lion de Juda, le Chemin neuf et les Fondations du monde nouveau. Celles-ci sont spécialisées dans les centres d’accueil aux « mères en détresse » dont le but est toujours de dissuader la mère d’avorter, non sans culpabilisation. Les charismatiques apparaissent en France dans les années soixante-dix, au contact des pentecôtistes américains. Ils présentent de nombreuses similitudes avec les traditionalistes : cadre religieux en dehors de l’Eglise, goût affiché pour les prières en latin, application à la lettre de la parole de Dieu... mais ils s’en distinguent sur de nombreux points comme leur œcuménisme, leur recherche de la spontanéité et de la subjectivité, à l’opposé des dogmes rigides et objectifs des intégristes. Leur particularité est de redécouvrir l’Esprit sain par l’expérience de la Pentecôte et de l’effusion de l’esprit. Ils pratiquent un fort prosélytisme de rue très émotionnel et démonstratif. Les communautés se confondent avec les centres d’accueil des femmes enceintes.
L'influence américaine des protestants évangéliques
Les évangélistes (protestants intégristes) ne sont pas en reste dans ce combat. Ils influencent la Trêve de Dieu qui rassemble par ailleurs des chrétiens d’autres horizons. Ils sont spécifiquement regroupés dans l’Association des chrétiens protestants et évangéliques pour le respect de la vie (ACPER-Vie -SOS-Maternité). Le courant protestant évangélique est le vecteur principal d’importation des méthodes américaines. En 1993, la Trêve de Dieu relaie la campagne « Stop the French pill RU 486 » et précise sans détour qu’elle agit en liaison avec les militants américains. Elle organise des rassemblements devant le siège français de Roussel-Uclaf (fabricant du RU486), comme aux Etats-Unis. Les tracts d’ ACPER-Vie sont de simples traductions de tracts américains. Ils signalent en bas du texte « traduit avec la permission de National communications services. Box 1210, Lindale, TX, USA. 75 771-1210 ». Lors d’une opération effectuée au CI VG de Béclère le 12 avril 1991, les militants de la Trêve de Dieu diffusaient un tract qui n’était qu’une simple lettre traduite d’un policier américain, l’officier de police Gallagher, qui rappelait sa « responsabilité personnelle à protéger la vie humaine » et encourageait les policiers à ne pas intervenir.
La figure fédératrice du Pape
Ces différents groupes peuvent s’affronter mais trouvent souvent les moyens de se rassembler. L’association Orgavie semble apporter un soutien logistique à de multiples associations et manifestations. Les militants s’abonnent au journal Trans-vie-mag, font circuler les mêmes badges, les mêmes photos... Au-delà des querelles de chapelles, la figure du pape Jean-Paul II semble bien la plus fédératrice. La Trêve de Dieu aime à rappeler qu’elle fat créée à l’occasion de la visite du Pape à Lyon en 1988. SOS-Tout Petits lui voue une véritable vénération. Le professeur Lejeune est protégé par Jean-Paul II qui l’appelle à ses services peu avant sa mort en avril 1994. Il faut dire que le Pape n’hésite pas à prendre des positions tranchées. Les 4-7 avril 1991, un consistoire extraordinaire réunissant 112 cardinaux aboutit à une déclaration sur l’inviolabilité sacrée de la vie menacée par l’avortement, les manipulations génétiques, l’euthanasie et annonçant une prochaine Encyclique de Jean-Paul II sur la défense de la vie.
Lors d’un voyage en Pologne début juin 1991, Jean-Paul II compare l’avortement à l’Holocauste et révèle avoir été impressionné par le film du docteur Nathanson Le Cri silencieux4. Il persiste et signe le 21 juin 1991 dans une lettre à tous les évêques catholiques condamnant le « massacre des innocents » et incitant les évêques à se mobiliser activement contre l’avortement. L’année 1991 marque donc un regain des prises de position du Vatican contre 1TVG qui ne s’est pas démenti depuis.
Les racines religieuses du mouvement anti-avortement donnent la mesure de la riposte féministe à construire actuellement. Celle-ci doit reprendre son autonomie et réaffirmer son projet politique, face à un mouvement qui ne se limite pas à un enjeu unique mais œuvre pour une nouvelle évangélisation de la société. Le prosélytisme des activistes anti-avortement se caractérise par une intolérance extrême, un rejet de toute souveraineté populaire justifié par une obéissance à la souveraineté divine, l’ idolâtrie du ventre maternel asexué au mépris de la femme, rabaissée à l’image d’un être faible et porteur de péché.
Sophie Camard
N° 27-28 de Golias, « Le retour des croisés »
Notes
- 1-Les médias y portent une attention grandissante comme en témoignent les dix pages d’enquête du magazine de Libération, le 7 janvier 1995.
- 2-Cet article doit beaucoup au n° 27-28 de la revue Golias, automne 1991, intitulée «Le retour des croisés ».
- 3-Exemple : «Laissez-les vivre -Non au génocide » -Paris, P. Lethillieux, 1975 -351 p.
- 4-Le Cri silencieux est un documentaire de vingt minutes réalisé par un «repenti de l’avortement », Bernard Nathanson. Il reçoit le soutien de Ronald Reagan à sa sortie en 1984. Il met en scène un avortement pratiqué sur une poupée-fœtus de douze semaines et montre en parallèle un véritable avortement sur l’écran d’un appareil à échographie. Il prétend démontrer les souffrances du fœtus et son «cri silencieux » au moment de l’avortement. Ce film est projeté en France et utilisé par les anti-IVG depuis fin 1985. Emile-Etienne Baulieu, l’inventeur du RU 486, en a dénoncé les manipulations et l’a qualifié d’escroquerie scientifique.
- Les dessins illustrant cet article sont tirés du n° 27-28 de Golias, «Le retour des croisés ».