Derrière l'augmentation des amplitudes d'ouverture des magasins se dessine une attaque en règle contre le statut des employé(e)s du commerce et de la grande distribution : déréglementation, précarisation, mise à mal des conventions collectives, flexibilité, bas salaires, nouveau mode (archaïque) de « management »... üous avons rencontré Josette, Mireille, Maïté, Anne, Sylvie, Danièle et Odile, syndicalistes CGT ou CFDT dans le commerce à Paris. Elles nous ont apporté leurs témoignages.
Dans un contexte où la concurrence est de plus en plus vive, où la clientèle est elle aussi soumise à une société de plus en plus flexible et une organisation de sa vie de plus en plus élastique, les amplitudes d’ouverture des magasins ne cessent de croître. La journée de travail aussi.
Au Monoprix Belvédère, dans le 19e arrondissement de Paris, par exemple, les premiers, les premières employées pourrait-on dire puisque la majorité du personnel est féminin, prennent leur poste à 6 h 30 le matin. Les équipes se succèdent, se chevauchent ensuite toute la journée pour assurer la fermeture à 22 heures. Même chose dans les hypermarchés qui ferment en général à 22 heures alors que les premières livraisons sont réceptionnées dès 5 heures du matin. Même si les salarié(e)s n’assurent pas six jours sur sept une telle amplitude de travail, ce qui serait tout simplement physiquement impossible, ces horaires rendent la vie détestable. On commence trop tôt et on finit trop tard, on est en décalage permanent avec son entourage, sa famille. Avec un temps de transport souvent long pour cette population d’employé(e)s qui habite dans sa majorité en lointaine banlieue, manque de moyens oblige, la journée peut prendre fin à minuit-1 heure du matin.
Un statut ? Quel statut ?
Les patrons du commerce ressemblent aux autres. Leur objectif premier : réduire les coûts, accroître la rentabilité. Les salaires restent lamentablement bas, bloqués, le recrutement également. Dans un secteur pourtant déjà peu protégé, il s’agit pour le patronat de déréglementer encore un peu plus, de passer outre les aspects les plus « contraignants » des conventions collectives en vigueur, puis de contourner les derniers obstacles en multipliant le recours aux contrats les plus précaires et carrément hors champ de ces conventions. Non seulement les contrats à temps partiel et à durée déterminée se multiplient, mais on assiste aussi à l’arrivée d’apprentis et, surtout durant les périodes de forte activité et de congés payés, de stagiaires d’écoles ou de chômeurs placés par des associations intermédiaires. Il s’en faudrait de peu pour que les patrons du commerce se vantent de jouer un rôle éducatif quand ils accueillent des stagiaires, voire un rôle social, quasi humanitaire, quand il s’agit de chômeurs !
La folie des amplitudes d'ouverture...
La face la plus visible de la déréglementation dans le commerce est bien sûr l’augmentation croissante des amplitudes d’ouverture. Les ouvertures « exceptionnelles » et les nocturnes sont de plus en plus fréquentes. N’importe quel prétexte est bon pour ouvrir plus. En règle générale, le client a bon dos pour les patrons, qui prétendent répondre à ses attentes quand il s’agit simplement de s’aligner sur le concurrent qui a fait preuve, le premier, du culot maximal. Au départ limitées au seul mois de décembre, les ouvertures « exceptionnelles » se répandent maintenant sur toute l’année. A la Samaritaine, par exemple, Maïté, responsable CFDT explique que « dès le mois de novembre, les salarié(e)s sont soumis(es) aux « 4S », opération commerciale qui de quatre jours initialemement est passée à six, pour durer maintenant trois semaines. Pendant cette période, une salariée qui refusera de venir travailler le dimanche verra sa prime dégrevée de 200 francs environ. » Mais le travail dominical est toujours basé sur le volontariat !
Vient ensuite la période des fêtes de fin d’année, où nocturnes et ouvertures le
Manifestation du 17 novembre 1994 dimanche se multiplient. Début janvier, le « blanc » est précédé de l’inventaire du magasin où les heures supplémentaires s’imposent à nouveau. Puis ensuite, il y a la Fête des grand-mères, des mères, des pères... Quand aucun « événement » ne s’impose de lui-même, pourquoi ne pas l’inventer ? Pourquoi ne pas « fêter » le printemps au Printemps, pourquoi ne pas profiter du premier, du deuxième et du vingtième anniversaire d’ouverture du centre commercial ou de la rentrée scolaire pour ouvrir un dimanche de plus ? La loi le permet et les habitudes finalement créées, ou les contraintes professionnelles et familiales, conduisent la clientèle, qui souvent n’a pas accès à de véritables loisirs pour occuper son temps libre, à se fourvoyer entre les gondoles des hypermarchés et les allées des centres commerciaux le dimanche ou les jours fériés.
Si les ouvertures semblent faire recette ces jours-là, il n’en est pas toujours de même pour les nocturnes. « Pour tenter de lancer la nocturne à la Samaritaine, la direction a dû proposer des promotions sur bon nombre d’articles », explique Maïté. La plupart des Monoprix sont ouverts depuis septembre 1994 jusqu’à 22 heures. Certains commencent à faire leur compte. « Le soir, le magasin de Belvédère attire plus les bandes venues de Stalingrad et de la porte de Pantin que les clients. Du coup, le chiffre d’affaires réalisé sur les nocturnes est faible, mais le vol dépasse, lui, toute attente ! », explique Josette, militante à la CFDT. Si la tendance est incontestablement aux ouvertures tardives, il n’est pas rare de voir des enseignes revenir discrètement sur leurs décisions au point que les employé(e)s n’arrivent même plus à faire l’historique de leur horaire de fermeture. Une période ce fut à 19 h 30. puis à 20 h 30, puis à 22 heures, puis à 21 heures, puis à 21 h 30... On ne sait plus très bien quand tout ça a changé. On sait qu’en quelques années on y a perdu un peu de sa vie. que les difficultés se sont considérablement accrues. « Certaines nourrices acceptent de garder les enfants le soir, ajoute Josette, mais les tarifs sont parfois multipliés par trois », alors que ces heures de travail tardives peuvent ne pas être majorées.
Ces louvoiements patronaux traduisent parfaitement les contradictions d’une situation où, pour compenser les pertes de chiffre résultant de la baisse du pouvoir d’achat des consommateurs, on augmente les amplitudes d’ouverture dans le but de capter une nouvelle clientèle. Mais comme tout le monde s’aligne, personne n’y gagne et ces augmentations ne font en rien repartir le chiffre d’affaires car la consommation se répartit à nouveau sur toutes les enseignes. Et le pouvoir d’achat, lui, n’est pas aussi mobile que les horaires des magasins ! Alors, on revient un peu en arrière mais tant que la concurrence tient bon, on ne lâche pas vraiment. Les horaires sont une question d’opportunités, de voisinage sur la zone de chalandise. Pas de principes. Boulevard Hauss-mann, il a suffi qu’un des grands magasins décrète une nocturne le jeudi, à l’automne 1993, pour que les autres s’engouffrent dans la brèche. C’est ainsi que « Marks & Spencer a décidé un peu plus tard de changer le mode d’organisation des fins de journée. Depuis quatre ans, la demi-heure travaillée entre 18 h 30 et 19 heures se faisait sur la base du volontariat. La direction a tenté d’imposer la nocturne du jeudi jusqu ’à 20 heures et de revenir sur le volontariat les autres jours, entre 18 h 30 et 19 heures, menaçant de licencier celles qui n ’accepteraient pas », dit Mireille, responsable CFDT. Une grève massive, et surprise, d’une majorité des salarié(e)s a permis de maintenir le volontariat pour la nocturne de 20 heures et d’imposer l’extinction des lumières du magasin dix minutes avant sa fermeture, afin que les salarié(e)s puissent quitter leur poste à l’heure. La Fnac, qui prétend rester à l’écart de cette logique, ouvre son magasin du boulevard des Italiens tous les soirs jusqu’à 24 heures. Comme Virgin sur les Champs-Elysées.
Il est d’ailleurs significatif que ces horaires sauvages n’aient pas vu le jour en pleine période d’expansion de la société de consommation mais qu’ils se développent, au contraire, en même temps que la crise s’approfondit. Seule une réglementation ferme et stricte permettrait de stopper cette logique folle. Mais la tendance est exactement inverse. Ce sont les patrons qui, ces dernières années, ont imposé leur loi. On se souvient de l’offensive de Virgin, qui s’est battu pour obtenir le droit d’ouvrir le dimanche sur les Champs-Elysées. Cette enseigne a obtenu gain de cause à tel point que la référence dans ce débat sur le repos dominical était la loi Virgin. Aujourd’hui, la loi quinquennale intègre parfaitement les desiderata de ces patrons. Cinq ouvertures dominicales annuelles sont désormais autorisées, davantage pour les distributeurs de produits culturels et de loisir dans les zones touristiques, lesquelles sont établies par les préfets. La notion de « zones touristiques » est évidemment sujette à caution. Il est par ailleurs tout à fait contestable d’assimiler un certain type de produits à usage sportif, récréatif
Manifestation du 17 novembre 1994
... et des autres déréglementations !
La flexibilité et la précarité contre l'emploi
ou culturel à l’acte de vente, au commerce. Le magasin de chaussures André vient de demander une autorisation pour ouvrir le dimanche son magasin des Champs-Elysées. Quel rapport avec les loisirs ? Quand Virgin fait exploser son chiffre d’affaires le dimanche, quel rapport avec la culture ?
Parallèlement, on assiste, dans toute la grande distribution, à une désorganisation du temps de travail. Rares sont maintenant les salarié(e)s du commerce qui bénéficient de leur week-end. Sans doute la Fnac fait-elle figure d’exception. Ses patrons qui ont échoué dans leur tentative de supprimer cet acquis, héritage direct du Front populaire, puis-qu’il découle d’un décret de 1937 d’application de la loi sur les quarante heures, doivent rougir devant leurs homologues des autres enseignes ! En juin 1993, l’annonce par la direction Fnac Paris de la suppression des deux jours de repos consécutifs avait provoqué un conflit important sur les trois magasins parisiens. Huit jours de grève avaient conduit la direction à renoncer.
Chez Marks & Spencer, la tradition britannique des week-ends est bel et bien bafouée. Une rotation est organisée et le personnel, féminin à 85 %, bénéficie, une semaine d’un week-end de trois jours et seulement du dimanche la semaine suivante. Pour la responsable CGT du magasin du boulevard Hauss-mann, ce rythme est épuisant : « Beaucoup de femmes vivent seules avec leurs enfants. Le dimanche ne suffit pas à récupérer la fatigue de la semaine alors qu ’elles consacrent leurs week-ends de trois jours à faire le ménage, les courses, la lessive, préparer les repas, etc. » A faire tout ce qu’elles n’auront pas le temps de faire durant les quinze jours qui suivent. Le problème ne se pose pas en de meilleurs termes pour les employées de Prisunic qui travaillent désormais six jours sur sept, même avec des contrats de dix-huit ou vingt heures. Le dimanche est le seul et unique jour de repos hebdomadaire.
Les enseignes où les salarié(e)s ont des plannings de travail établis à l’avance sont rares et ceux-ci sont de toute façon soumis à des changements aussi fréquents que tardifs. Au Monoprix Belvédère, une équipe travaille le matin, une équipe en milieu de journée et une autre assure les soirées. Il n’est pas exceptionnel qu’un(e) salarié(e) travaille trois heures le matin, puis le soir, avec une coupure de cinq ou sept heures dans la journée. L’amplitude maximale journalière légale est alors dépassée.
Les augmentations d’amplitude d’ouverture n’ont en général été accompagnées d’aucune embauche. Partout, les effectifs ont chuté dans le même temps. Quatre cent trente-sept emplois ont été supprimés depuis 1991 au Printemps, deux cents à Fnac Paris. Les directions profitent des départs pour supprimer des postes. Il faut donc faire plus, à moins. La rentabilité de chacun(e) ne cesse de croître. La souplesse des horaires et des contrats doit pallier les carences d’effectifs. Si embauches il y a eu, ce fut sous forme de contrats à temps partiel ou à durée déterminée, encore plus flexibles que les temps complets et beaucoup plus soumis aux pressions patronales. Comment reprocher à une employée de Monoprix, qui gagne 3 700 francs net pour les trente heures qu’elle effectue, de faire des heures complémentaires dès qu’on la sollicite ? Comment penser qu’une employée en CDD peut ne pas faire preuve d’une disponibilité sans borne pour l’entreprise ? Les heures complémentaires, c’est toujours cela de plus sur la feuille de paie en fin de mois. C’est surtout l’espoir de voir la durée hebdomadaire de son contrat allongée ou son CDD transformé en contrat à durée indéterminée. Espoirs vains dans 95 % des cas. Le volant de CDD est permanent et certaines enseignes ont un fonctionnement structurel basé sur le tèmps partiel. C’est le cas de Carrefour par exemple. Aux caisses, tout le monde est à temps partiel. Les contrats hebdomadaires sont d’une vingtaine d’heures mais les salarié(e)s travaillent quasiment systématiquement le double, voire plus, font jusqu’à cinquante heures par semaine. Ce système a au moins un double avantage pour la direction qui peut ajuster le plus précisément possible l’effectif au flux de la clientèle et qui paye durant les congés payés les salarié(e)s sur la base des contrats horaires établis. Est-ce bien légal d’ailleurs ? Les Monoprix fonctionnent
I avec une majorité de temps partiels. Certaines salariées l’ont choisi. Elles font figure d’exception. La règle, à « Monop » comme ailleurs, c’est le temps partiel imposé, qui ne cesse de croître. A la Samaritaine, 25 % à 30 % des employé(e)s sont à temps partiel. Chez Creeks, ce taux est d’environ 50 %. A la Fnac, ce statut était, il y a quelques années encore, marginal et réservé à ceux et celles qui le demandaient, étudiant(e)s, chargé(e)s de famille ou exerçant une autre activité professionnelle. La population à temps partiel s’est là aussi développée considérablement, passant de 10 % à plus de 25 % de l’effectif sur les magasins parisiens en deux ou trois ans. Beaucoup travaillent samedi-lundi, ainsi privés de leur week-end puisque la direction a estimé unilatéralement que cet « avantage » ne valait que pour les temps complets.
Le travail au coup de sifflet
Si le travail à temps partiel tient le haut du pavé, une panoplie assez complète de contrats précaires existe. La multiplication des statuts est une arme savamment utilisée pour diviser, affaiblir et briser la cohésion du personnel. Déjà l’importance des amplitudes d’ouverture et le temps partiel conduisent les salarié(e)s d’un même site à ne pas se connaître. Au mieux, on se connaît de vue, on se croise. Ensuite, chaque statut a ses problèmes propres et certain(e)s peuvent vite faire figure de privilégiées aux yeux des autres. Tel est, en tout cas, l’objectif des patrons, qui ont de multiples intérêts à recourir aux contrats précaires pour affaiblir le statut le plus construit, le plus « protégé », pour disposer d’une main-d’œuvre bon marché, voire gratuite, disponible et corvéable à merci, pour ne pas investir dans le travail tout en ayant les moyens d’absorber les crêtes en adaptant l’effectif au plus près de leurs besoins.
Ainsi les démonstrateurs n’ont pas le statut des salarié(e)s du magasin où ils travaillent. Parfois, ils dépendent d’une autre convention collective. Les stagiaires ne bénéficient souvent d’aucune rémunération puisque celle-ci est laissée à la libre appréciation de l’employeur qui, pour être exonéré de charge, ne devra pas verser une somme dépassant 30 % du SMIC, un tout petit CIP ! Tous les témoignages convergent, à la Samaritaine, à la Fnac, chez Creeks ou à Monoprix : les stagiaires font le même boulot que les salarié(e)s. A Monoprix, ils reçoivent 100 francs... en bons d’achat Monoprix ! La direction de la Samaritaine fait des publicités, qu’elle doit estimer alléchantes, vantant l’embauche de mille deux cent cinquante stagiaires en fin d’année dont une dizaine seront embauchés ! Elle promet 1 200 francs aux stagiaires... si le travail est bien fait. Ce n’est jamais le cas !
Le temps partiel fait fureur, en dépit, par exemple, de la convention collective des commerces et services de l’audiovisuel, de l’électronique et de l’équipement ménager, qui indique clairement que « le temps partiel ne peut être un mode de gestion systématique d ’embauche ». Les conditions d’exécution de ces contrats se sont notoirement dégradées ces derniers temps sous le feu conjugué de la chute des effectifs et de l’application de la loi quinquennale. Ces salarié(e)s sont amené(e)s à avoir des emplois du temps de plus en plus acrobatiques, en complète contradiction avec les propos vantant le temps partiel comme temps choisi. Bien sûr, les salarié(e)s n’ont pas leur mot à dire dans la définition de leurs jours et de leurs horaires de travail. Et si la durée du travail est effectivement partielle, la disponibilité, elle, doit être totale. Au mieux (ce n’est pas toujours le cas et c’est de toute façon soumis à changement de dernière minute), les jours travaillés sont établis dans le contrat. Mais pas les heures de début et de fin de journée. La salariée ne sait pas à quelle heure elle prendra son poste. Du coup, elle doit être totalement vouée à l’entreprise, être disponible sur des plages aussi larges que le sont les amplitudes de travail du magasin... pour un salaire partiel. Comment concilier une autre activité et un emploi dont les horaires sont aussi indéfinis ? Comment organiser la garde de ses enfants, ses cours en fac ou sa vie, tout simplement, qui dépend des exigences de la hiérarchie ? Laquelle annoncera, au dernier moment, que vous travaillez de 10 heures à 16 heures ou de 16 heures à 22 heures. Qui ira jusqu’à vous téléphoner à domicile pour vous « demander » de venir ! A Fnac Paris, il y a quelques mois, la direction a décidé unilatéralement de supprimer des contrats des salarié(e)s à temps partiel la référence aux horaires précis de travail. Pour illustrer l’état d’esprit qui anime les dirigeants quand ils prennent de telles décisions, il convient de citer la note d’un chef du personnel à l’encadrement d’un magasin parisien. Après avoir indiqué que le « détail » des horaires ne correspond pas à une obligation légale, il ajoute que désormais « les horaires de début et de fin de journée de travail seront transmis par votre responsable hiérarchique conformément au planning établi », avant de conclure « cette mention vous donne donc tout loisir de changer les horaires de début et de fin de journée sans que le salarié puisse refuser ». Peu importe qu’il puisse se libérer puisque les termes de son contrat lui imposent de dire oui !
Obligation de sourire
On aurait tort de croire que les comportements de la hiérarchie, les conditions de travail imposées dans le commerce sont le produit d’archaïsmes particuliers et en fin de règne. Ce secteur n’est-il pas plutôt le laboratoire d’essai d’une déréglementation qui tend à être exportée dans d’autres branches d’activité ? La tentative de revenir sur le décret de 1937 dans les banques est à ce titre illustratif, ainsi que les projets actuellement expérimentés dans les Télécoms (voir article). Les patrons du commerce ne sont pas plus désuets que les autres. La rentabilité de cette branche d’activité est clairement établie ainsi que les profits qu’elle génère. La crise de la consommation a eu pour effets une restructuration en profondeur et une concentration dans ce secteur où les géants de la distribution ont englouti les plus petits et acquis des places de leader sur le marché. Car: refour, Auchan, Promodès, Casino, Docks de
France, Intermarché et Leclerc couvrent 70 % des besoins alimentaires des Français. Le groupe Pinault, qui regroupe le Printemps, la Redoute, Prisunic, Conforama, et depuis peu la Fnac, est aujourd’hui le numéro un de la distribution non alimentaire en Europe.
Dans ces entreprises, la gestion du personnel n’est donc ni familiale ni délaissée. Elle est au contraire parfaitement maîtrisée et définie par des professionnels en la matière. Elle correspond simplement aux coordonnées d’une situation où la crainte de se retrouver au chômage, d’autant plus forte que la population est souvent peu qualifiée, permet toutes les pressions, toutes les humiliations, tous les abus de pouvoir. Celles et ceux qui se battent au quotidien dans ce milieu peu organisé, où les traditions syndicales sont faibles et les velléités de réagir étouffées le plus vite possible, font preuve d’un courage qu’il convient se saluer, d’une énergie sans pareil, d’un optimiste à toute épreuve. Et puis, parfois, malgré toutes les difficultés, ça craque, ça réagit. Le succès de la manifestation unitaire CGT, CFDT, FO, CFTC du 17 novembre 1994 et les mouvements qui explosent parfois dans certains magasins comme réponses collectives après les crises de nerfs, de larmes qui ponctuent les journées, montrent à quel point la situation est insupportable pour ces femmes qui cumulent tous les inconvénients -bas salaires, horaires flexibles, absence totale de reconnaissance -avec les multiples problèmes familiaux qu’ils génèrent. Sylvie, CGT, raconte qu’une de ses collègues de chez Carrefour a failli se voir supprimer la garde de ses deux enfants qu’elle laissait seuls le soir. Les voisins se plaignaient. Elle travaillait de 18 heures à 22 heures. Elle les a finalement envoyés dans la famille en province. Avant, au temps où les patrons ne se permettaient pas tout cela, on quittait son emploi pour trouver mieux. Maintenant, quelle est l’alternative ?
Souvent seules avec des enfants, elles n’ont pas d’autres choix, même si la fatigue, l’ennui et les problèmes s’accumulent. Chez Marks & Spencer, « on fait tout, explique Mireille, la caisse, la mise en rayon, la manutention, le service à la clientèle ». Tout pour rien ou presque. Le salaire minimum est à 6 120 francs brut. Une prime de logement existe (de 350 francs à 970 francs). Comble du ridicule, plus le salaire est bas, moins la prime est élevée et elle subit un dégrèvement en cas d’absence pour maladie ! Les évolutions de carrière sont dérisoires. Les chefs, purs produits des promotions maison, sont bien là pour faire croire que chacun(e) peut parvenir à quelque chose. Quelque chose, à Auchan, c’est chef caissière à 7 500 francs brut pour une dizaine d’années d’ancienneté !
Les humiliations ne s’arrêtent pas aux salaires définitivement bas et à l’absence d’évolution de carrière. Comment faire l’inventaire des multiples vexations, brimades, atteintes aux libertés individuelles ? Il y a les caméras officiellement utilisées pour surveiller les clients et dont chacun(e) sait qu’elles sont fixées sur les comptoirs ou les caisses. Il y a l’interdiction formelle de parler à une collègue sur la surface de vente. Les changements arbitraires d’horaires, d’équipes. La tenue obligatoire. Les menaces de sanction et le chantage au licenciement. L’interdiction de recevoir des coups de fil. Chez Marks & Spencer, les coups de téléphone sont filtrés par le standard auquel il faut décliner son identité. Les coups de fil destinés aux salarié(e)s sont envoyés au service du personnel qui décide de les passer ou non à leurs destinataires !
Au Monoprix Belvédère, la direction joue avec les vacances des salarié(e)s, en dépit de toutes les règles en vigueur. Mi-janvier, un grand panneau indique que tous les congés de l’une des semaines de ce mois sont finalement annulés pour cause d’arrêts-maladie en nombre trop important ! On peut alors en vouloir à la direction... ou à sa collègue tombée malade au
, , . A Manifestation mauvais moment. Mais apparemment, on 77nooembre prend cela avec une certaine philosophie quand 1994 on n’a pas d’autre choix que de passer ses vacances à Paris. Et il y a encore pire, raconte Josette : « La direction a même envoyé un télégramme à une collègue en vacances pour lui demander de revenir dès le lendemain. Elle la menace de ne pas lui payer les jours qu ’elle a pris, car soi-disant elle n ’a pas signé un papier qui l ’autorisait à prendre ses congés ! »
A Carrefour, les caissières doivent passer vingt produits en une minute. Un tableau indique les « scores » et les noms des « moins performant(e)s » sont entourés en rouge. Exis-te-il encore des enseignes qui n’affichent pas les résultats des rayons, voire des vendeurs ?
Apparemment pas. Cette pratique existe dans les hypermarchés et à la Fnac aussi. Mais le comble de l’humiliation, c’est sans doute l’obligation de sourire aux clients, comme si de rien n’était, comme si tout cela n’existait pas. Comme une automate. A Auchan, la politique d’accueil de la clientèle se résume en un sigle : SBAM. C’est la clé de la réussite de l’entreprise, la garantie d’un bon chiffre d’affaires : « Sourire, Bonjour, Au revoir, Merci ». « Sourire, Bonjour, Au revoir, Merci-Sourire, Bonjour, Au revoir, Merci. » De quoi devenir définitivement dingue. De quoi se révolter.
Gaëlle Mirabel
Manifestation du 17 novembre 1994