La définition du chômage formulée par le BIT et reprise dans la plupart des pays industrialisés définit le chômeur comme la personne dépourvue d’emploi, recherchant activement un emploi, et disponible pour occuper cet e uploi immédiatement. C’est par exemple la définition qui est uti-lisée en France dans l’enquête emploi, réalisée par l’INSEE tous les ans. Elle est donc plus large que le décompte du nombre d’inscrits à l’ANPE.
La population active d’un pays est composée de ceux qui ont effectivement un emploi (population active occupée) et de ceux qui en cherchent un (les chômeurs). Les inactifs sont constitués par les étudiants, les retraités,. . . et les femmes au foyer.
Sur la base de cette définition, la comptabilisation officielle du chômage dans chaque pays présente une grande part d’arbitraire. Elle est d’abord susceptible de manipulations à court terme : aucun gouvernement ne résistera à l’envie, surtout en période électorale, de « gommer des chômeurs » par des artifices statistiques aussi variés qu’inventifs ! Mais ce qui est plus subtil et plus difficile à dénoncer aussi, c’est qu’à plus long terme, les intérêts dominants conduisent à rendre durablement invisible une partie du chômage. C’est ainsi que selon que l’activité féminine est plus ou moins admise, on peut trouver selon les pays de troublantes différences entre les statistiques du chômage officiel.
Des études ont souligné avec justesse que les taux de chômage miraculeusement bas du Japon et des Etats-Unis (respectivement de l’ordre de 2 % et 5 % à la fin des années quatre-vingt) étaient dus assez largement à des relations professionnelles rendant les salariés dociles ou « flexibles », à la précarité des emplois offerts, ainsi qu’à certaines particularités de comptabilisation du chômage : ainsi, le nombre d’heures travaillées dans la période précédente, au-delà desquelles on n’est plus au chômage, est très variable. Une heure dans la semaine précédente suffit aux Etats-Unis...1
On oublie cependant souvent qu’une partie de la « zone de flou » provient de la perception sociale majoritaire : bien souvent, une femme sans emploi n’est pas considérée comme vraiment chômeuse, surtout si elle n’a pas de qualification, surtout si elle a des enfants ! Intériorisée et venant s’ajouter à la discrimination sur le marché du travail, cette norme sociale se transforme pour certaines en découragement, puis en inactivité de fait... Dès lors, elles ne sont plus considérées par les statistiques officielles comme chômeuses.
Des économistes libéraux, jamais en reste d’invention, ont produit un concept dénommé « taux de flexion », pour désigner le fait que la création d’emplois crée du chômage ! En effet, les femmes au foyer, ces irresponsables, voyant s’ouvrir un supermarché dans leur région, prises d’une lubie soudaine, se précipitent pour s’embaucher comme caissières ; toutes ne le seront pas, bien sûr, et les recalées, d’inactives, deviendront chômeuses. Le rapport entre le nombre d’emplois créés et le nombre de nouveaux-elles chômeur-ses est le « taux de flexion »2. Pas question évidemment d’avouer qu’elles étaient bel et bien en situation de chômage déguisé... et occulté par les statistiques.
L’OCDE commence à reconnaître ce fait, en comptabilisant depuis peu une catégorie de « chômeurs découragés », ainsi que les emplois à temps partiel involontaires, et en reconnaissant, chiffres à l’appui, qu’il s’agit surtout de femmes, et que la prise en compte de cette catégorie de chômeurs augmenterait les chiffres officiels du chômage surtout dans les pays où ils sont les plus faibles. Ainsi, au Japon, en 1991, les « travailleurs découragés », dont 78 % sont des femmes, représentent, d’après cette étude, 1,9 % de la population active et 90,8 % des chômeurs ! En les comptabilisant, le chiffre officiel du chômage se verrait quasiment doublé...3 Seulement bien sûr, les auteurs, même s’ils mentionnent au passage l’absence de crèches, n’attribuent pas cette différence au statut social du travail des femmes : ils mettent en cause l’absence de flexibilité des emplois, les empêchant de concilier leurs tâches professionnelles et « leurs » charges familiales !
Dès lors, dans certaines situations, le modèle familial dominant, l’absence de crèche et les discriminations sur le marché du travail contribuent à modeler une réalité où l’exclusion des femmes du marché du travail se concilie avec leur rôle traditionnel. Les Japonaises, les Américaines en savent quelque chose. Les femmes de Lex-RDA le découvrent à leurs dépens. En France, où jusqu’à présent l’activité continue des femmes était plus ou moins prise en compte par les politiques gouvernementales, qui peut dire que des mesures d’allocation parentale, ou pire, si aucune résistance ne se manifeste après les élections, de salaire parental, ne risquent pas de susciter une évolution analogue?
Sophie Joanny
Notes
- 1-M.-F. Toinet, «Des emplois américains bien flexibles », Le Monde diplomatique, juin 1994.
- 2-M. Albert, Le pari français, 1982.
- 3-OCDE, Perspectives de V emploi, 1994, et «International comparisons of unemployment indicators », C. Sorrenti-no. Monthly Labor Review.