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Les 35 heures à portée de mains ?

· Cahiers du féminisme, n° 71-72, hiver 1994 - printemps 1995 · p. 16-17 · 1 535 mots

Entretien avec Husson Michel.

Michel Husson, économiste à l’IRES (Institut de recherches économiques et sociales ), engagé dans le mouvement AC! (Agir ensemble contre le chômage ), a bien voulu répondre à nos questions sur la situation économique et les solutions aux problèmes actuels , comme par exemple la réduction du temps de travail généralisée.

♦ Face aux données et discours contradictoires sur la situation économique, quelle est ton appréciation sur la possibilité de reprise économique durable ?

Michel Husson : En 1988, au moment de l’apparition d’une phase de reprise conjoncturelle comparable, les discours sur la croissance « repartie pour vingt ans » avaient déjà fleuri. Mais la récession a ressurgi dès 1990-1991. La situation actuelle n’a pas vraiment changé en ce sens que les conditions d’une reprise durable ne sont pas réunies.

Le modèle néo-libéral est en effet fondamentalement contradictoire. Il consiste à rétablir le profit, à vouloir ensuite tirer la croissance par l’investissement et les exportations et à bloquer les salaires. Mais qui va acheter ? Les salariés des pays du tiers-monde n’ont pas de salaires suffisants pour acheter ce qu’ils produisent : cette production doit donc être exportée. C’est donc à l’échelle de la planète que l’on retrouve cette vieille contradiction : un modèle fondé sur l’austérité salariale finit tôt ou tard par s’ensabler faute d’une demande solvable. En Lrance, on a le paradoxe de Balladur qui impose des normes très rigides d’encadrement salarial tout en demandant aux gens de consommer plus. Tant que l’on ne sort pas de cette incohérence, il ne peut y avoir de reprise durable.

En tout cas, il est parfaitement scandaleux de parler aujourd’hui de croissance saine 1 alors qu’il s’agit d’une croissance à plus de trois millions de chômeurs. Cela montre en tout cas une chose, c’est que les critères de bonne santé économique sont de plus en plus déconnectés d’exigences sociales aussi élémentaires que le droit à l’emploi. Et toutes les projections, même les plus optimistes, montrent qu’à l’horizon 2000, il n’y a pas de changement

qualitatif prévisible sur ce point.

♦ Est-ce qu ’il n’y a pas des régions, comme le Sud-Est asiatique, dont la santé économique semble s’améliorer et qui pourraient servir de moteur à une reprise générale ?

M.H. : Le modèle économique néo-libéral qui s’impose aujourd’hui à travers le monde reproduit au niveau géographique la dissociation sociale interne à chaque pays. A un moment donné, il y a toujours des zones de très forte croissance, mais ce sont des « oasis » de croissance dans des océans d’austérité, parce que les modalités mêmes des succès s’opposent à leur généralisation.

C’est un débat qui a été tranché par les faits à propos des pays de l’Est. Au moment de la chute du mur de Berlin, deux hypothèses s’affrontaient. Certains économistes voyaient un nouveau coup de fouet économique en perspective avec l’ouverture de nouveaux marchés. D’autres n’y croyaient pas, à cause de l’absence de pouvoir d’achat, de demande solvable. C’est la seconde hypothèse qui s’est vérifiée. Les investissements à l’Est ont été extrêmement sélectifs, les zones de prospérité, comme en Russie, sont souvent « malsaines ». Il y a des investissements mais très localisés et avec une capacité de déplacement des capitaux très rapide.

On peut toujours mettre en avant un « bon élève » mais cela ne dure pas, il n’y a pas d’extension ni de manière interne, ni de manière externe. L’effondrement du modèle mexicain est de ce point de vue une douloureuse leçon de choses. Quant au dynamisme du pôle asiatique, souvent cité, il renvoie en partie au rôle de la Chine, mais ce pays n’applique pas vraiment le modèle néo-libéral à proprement parler.

♦ Est-il possible alors que les contradictions s’aggravant, on assiste à une crise encore plus profonde ?

M.H. : Le terme de crise évoque un possible éclatement. Ce qui se passe, c’est plutôt l’enfoncement dans une « crise qui dure », et qui s’accompagne de l’instauration d’un modè- le social régressif. Tous les rapports récents, tel celui de Mine2, partagent le postulat selon lequel il n’y aura pas de retour au plein emploi ; et ils fonctionnent en deux temps : d’abord la réaffirmation de principes économiques rigoureux, et, ensuite, la recherche de ce qu’ils appellent des « fdets de sécurité » au niveau social. Voilà pourquoi le principe d’équité doit, selon Mine, se substituer à un objectif d’égalité, contraire à l’efficacité économique. Le modèle social associé au néolibéralisme est un modèle de dissociation, de mise à l’écart d’un grand nombre d’exclus et de maintien de la dégradation des conditions d’existence des salariés (intensification du travail, précarité, instabilité de pratiquement tous les emplois, pression à la baisse sur les salaires). La menace d’une concurrence accrue entre pays riches et pays du Sud couronne le tout, même si elle n’est en réalité qu’un levier accessoire. La régression au niveau du droit du travail fait perdre à la condition de salarié toute sa substance, les garanties et les statuts sont rabotés.

Tout cela repose sur des postulats clairement énoncés. Ainsi, le livre blanc de Delors, le rapport Mine, le rapport Maarek3 disent tous que les salaires doivent augmenter moins vite que la productivité, ce qui correspond à une nouvelle baisse de la part des salaires dans le revenu. Il s’agit donc de maintenir le mode de répartition de ces dix dernières années, durant lesquelles les salariés ont été purement et simplement dépossédés des fruits d’un travail de plus en plus intense et pénible, puisque les salaires, comme la durée du travail, sont restés bloqués. La situation actuelle, où le droit à l’emploi est dénié à un nombre toujours croissant de personnes, tandis que les conditions de travail se durcissent pour celles qui ont un emploi, est parfaitement absurde. Pourtant, ce que l’on nous propose, c’est de continuer sur cette voie.

♦ Ces projets s’accompagnent toujours d’un discours ambigu qui prétend tenir compte des exclus et demande en leur nom des sacrifices à d’autres couches sociales. Il y aurait ainsi une prétendue solidarité sociale. Qu’en penses-tu ?

M.H. : Même si le fond est relativement identique, il y a un effet de gamme, les divers rapports sont plus ou moins durs et destinés à des publics différents. Mine avance par exemple l’idée que le chômage serait en partie dû à une répartition du revenu trop favorable aux salariés. Cette explication est totalement absurde : la part des salaires n’a pas cessé de diminuer depuis dix ans, et le chômage n’a pas cessé d’augmenter. Il dit cependant que l’on n’est pas allé assez loin dans cette voie, qu’il faut continuer et organiser une solidarité entre salariés, de façon limitée, sans toucher aux autres revenus que les salaires. C’est une politique de défense des intérêts des rentiers qui se cache derrière une tentative de culpabiliser les salariés.

Le rapport Maarek prend encore moins de précautions et prétend carrément que les allocations chômage trop élevées « désincitent » les personnes à trouver un travail. La solidarité passerait alors par la suppression du « chômage de confort », pour reprendre les termes de Bon, directeur de l’ANPE. Emerge aussi l’idée, selon laquelle le RMI et les diverses allocations donneraient lieu à un revenu trop élevé par rapport au SMIC. La conclusion des experts n’est évidemment pas d’augmenter le SMIC, mais de réviser le RMI à la baisse.

Le rapport Maarek préconise aussi de changer le financement de la sécurité sociale en instituant une CSG sur tous les revenus. Pourquoi pas après tout ? Mais il précise immédiatement qu’il ne faut pas imposer les revenus du capital qui risqueraient de fuir à l’étranger et donc qu’il faut prévoir des modalités fiscales compensatoires. Ce sont pourtant les revenus financiers -qui ont considérablement gonflé dans les années quatre-vingt -qu’il faudrait mettre à contribution.

Sur le fond, le modèle néo-libéral vise à préserver et à garantir les revenus des rentiers. Dans un tel cadre, l’invocation de la solidarité a évidemment sa raison d’être, mais ce ne peut être autre chose qu’un discours en trompe l’oeil.

♦ Nombreux sont ceux qui pensent que le chômage est le produit inéluctable du progrès technique.

M.H. : C’ est une idée fausse, car il n’existe pas de lien absolu entre productivité et emploi. Dans les années soixante, la productivité augmentait par exemple de 4 à 5 % par an, il y avait donc à la fois une forte productivité et le plein emploi ou presque. Aujourd’hui, malgré les mutations technologiques et les nouvelles formes d’organisation du travail, la productivité du travail augmente moins, de l’ordre de 2,5 % par an. Une des explications du ralentissement du nombre d’emplois est donc plutôt à trouver du côté du ralentissement de la croissance. Les employeurs préfèrent ne pas embaucher si c’est pour produire quelque chose qui n’est pas rentable. Voilà le fond de la question, qui renvoie non pas au progrès technique en tant que tel, mais à son mode d’utilisation.

♦ Mais la place du travail n ’ est-elle pas en train de se réduire ?

M.H. : Oui et non. Il y a une idée à la mode, qui dit que le temps de travail occupe une part réduite dans la vie des gens et que la vraie vie est ailleurs.

C’est assez hallucinant quand

Notes

  1. 1-cf. Article du
  2. Monde du 29/12/94
  3. sur les «Vingt mer-
  4. veilleuses ».
  5. 2-La France de Fan 2000 , Editions Odile Jacob. 1994.
  6. 3-Coût du travail et emploi : une nouvelle donne , La Documentation Française, 1994.

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