La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Le travail domestique, toujours une affaire de femmes !

· Cahiers du féminisme, n° 71-72, hiver 1994 - printemps 1995 · p. 36-38 · 2 478 mots

Comme nous le rappellent Ghislaine Grimier et Caroline Roy1, malgré les surgelés, la machine à laver, le lave-vaisselle, etc..., le temps consacré par les familles à leur entretien est considérable : 42,7 milliards d’heures alors que le travail professionnel ne mobilise que 38,8 milliards d’heures. Toutes les enquêtes le prouvent : ce sont encore les femmes qui supportent la plus grande part de ces obligations. En effet, si l’idée du partage des tâches ménagères a fait du chemin, la pratique, quant à elle, a très peu évolué. Faut-il nous résigner ? Faut-il laisser le champ libre au gouvernement ? Ce dernier, avec l’allocation parentale d’éducation, prétend répondre à la fatigue des mères mais n’a qu’un souci : inciter les femmes à quitter le marché du travail. N’est-il pas temps, dans ces conditions, de reprende l’initiative en revendiquant différentes mesures parmi lesquelles un véritable congé de paternité, au moment de la naissance d’un enfant ?

Le bilan est sans ambiguïté : « En 10 ans (entre 1975 et 1985), le temps que les hommes consacrent aux tâches ménagères augmente de 10 minutes par jour alors que celui des femmes diminue de 5 minutes »2. L’investissement professionnel plus important des hommes explique-t-il le décalage ? En partie seulement : « Les pères ont en moyenne une heure de loisir supplémentaire par jour », nous précise encore Frédérique Leprince. Cela apparaît d’ailleurs très clairement à la lecture du tableau ci-dessous.

Des tâches « féminines », des tâches « masculines »...

« tâches “négociables” (qui) continuent d’être prises en charge par une majorité de femmes, mais (auxquelles) plus d’un tiers des hommes, et parfois même plus de deux tiers, (...) participent ». Les premières, au nombre de six, concernent les soins du linge (laver, recoudre un bouton, repasser) ou le nettoyage des sanitaires. Les secondes se réduisent au lavage de voiture ou au portage du bois, charbon, mazout4. Les sept tâches « négociables », quant à elles, qui couvrent des activités comme faire la cuisine, le ménage, les courses... donnent lieu à une participation plus élevée (quoique toujours minoritaire) des hommes mais, comme l’écrit B. Zarca, « ces tâches peuvent être effectuées à égalité par l’un et l’autre conjoints dans une proportion non-négligeable de cas : jusqu’à 10 % pour les courses ; ce qui confirme que ces tâches sont moins marquées sexuellement ». Si l’on compare à l’année 1974, « les hommes prennent davantage en charge qu ’il y a douze ans la vaisselle, les courses et la cuisine ».

Comme l’indique l’auteur, cette légère évolution doit être mise sur le compte, au moins partiellement, de la participation croissante des femmes au marché du travail salarié. En effet, un homme a d’autant plus de probabilité de participer à une tâche « féminine ou négociable » que sa conjointe exerce une activité professionnelle, mais si l’homme est inactif et la femme active à plein temps, on ne constate nullement « une inversion des rôles conjugaux » !

Au-delà de cette grande différenciation des sexes (plus précisément des genres) dans leur rapport au travail domestique, il existe d’autres différences liées au milieu socio-culturel des

Dans un article publié en 1990 et qui fait toujours autorité, Bernard Zarca3 mettait en évidence trois types de tâches domestiques (parmi les quinze tâches étudiées par l’enquête emploi du temps de 1985-1986 de l’INSEE) : les « tâches “féminines ” » prises en charge « quasi exclusivement par les femmes » ; les « tâches “masculines ” » prises en charge « très majoritairement par les hommes » et les

Temps de travail professionnel et domestique

Extrait de l’article de Frédérique Leprince.

Temps de travail professionnel et domestique. Extrait de l'article de Frédérique Leprince

conjoint-e-s. Nous en retiendrons quatre.

-B. Zarca oppose ainsi les hommes exerçant des professions indépendantes (exploitants agricoles, artisans, commerçants, chefs d’entreprise, professions libérales) aux salariés. Les premiers constituent « un pôle traditionnel », dans le sens où la probabilité pour un homme de participer à une tâche « féminine » est de 1 % en moyenne. Elle est un peu plus élevée chez les salariés (3,6 %). Ces derniers constituent du coup un « pôle moderniste ». La probabilité d’effectuer une « tâche négociable » passe d’une catégorie à l’autre de 9,4 % à 23,7 %. Parmi les salariés, les cadres supérieurs représentent une « avant-garde progressiste », leur probabilité de participer à l’une

« Le mari idéal fait toute la lessive » (affiche des suffragettes anglaises au début du siècle)

ou l’autre de ces tâches est en effet un peu plus importante que celle des autres salariés (de 5,8 % pour les tâches féminines et de 30,3 % pour les tâches négociables).

-Le niveau des revenus a une influence certaine sur la possibilité de recourir ou non à une aide rémunérée. Ainsi les chefs d’entreprise, les membres des professions libérales ou les cadres supérieurs ont une probabilité de recourir à un tiers rémunéré pour la prise en charge des tâches féminines nettement supérieure à celle des salariés (respectivement 7 %, 18 %, 7,9 % contre 1 ,8 %).

-Dans un couple, chacun vient avec ses traditions (nous reviendrons sur cet aspect des choses plus loin). Pour essayer de mesurer l’influence des modèles parentaux sur le comportement des conjoint-e-s, B. Zarca isole les couples de doubles actifs salariés à temps plein. Et il constate que les hommes qui ont la probabilité la plus grande de participer aux tâches « féminines » ou « négociables » sont ceux dont le père et celui de sa conjointe étaient salariés. Parallèlement, dans les couples de doubles actifs salariés où les pères des conjoints sont salariés, ceux qui ont la plus grande probabilité de prendre en charge les activités domestiques sont ceux dont la mère et la belle-mère étaient actives.

-Plus les diplômes des conjoints sont élé-vés, plus les hommes participent aux tâches « féminines » et « négociables ».

Au terme de cette enquête, il faut bien admettre les limites des changements intervenus dans la répartition des tâches ménagères au sein du couple. Ces résultats sont d’ailleurs confirmés par d’autres études plus récentes. Celle, notamment, de François de Singly sur le congé pour enfant malade 5. Du résumé de cette enquête, il ressort que la garde des enfants malades « est une affaire de femmes : quels que soient ses droits aux congés, le conjoint participe peu à la garde de ses enfants malades et après la mère, ce sont les grands-mères qui s ’occupent de l ’enfant malade (dans un quart des cas). (...) Les pères « gardes-malades » sont soit des ouvriers dont l ' épouse a des horaires atypiques soit des employés de la fonction publique (ils gardent leurs enfants malades dans respectivement 48 % et 32 %

des cas contre 13 % pour l'ensemble des pères »). Ce rapport nous apprend par ailleurs que « quatre femmes sur dix qui ont déclaré bénéficier d’un droit au congé ne l’ont pas utilisé lors de la dernière maladie de leur enfant. Notamment les diplômées d 'études supérieures (qui) en fant un usage très limité », ce qui n’est pas le cas des employées ou des ouvrières dont les deux tiers « ont fait usage de leur droit à un congé lors du dernier pépin de santé de leur enfant, contre un cinquième des cadres moyens et supérieurs ». « Il est intéressant de noter, écrit Evelyne Ranaudat, que la principale raison invoquée par les femmes pour motiver le non usage du congé est de loin le fait de « tenir à faire son travail » (77 % des motifs contre 5 % de crainte de la réaction des employeurs, 5 % de coûts financiers et 12 % de problèmes causés aux collègues) ». On retrouve là, semble-t-il, la différenciation classique qui s’opère dans le rapport au travail (et donc le rapport au rôle maternel) entre les femmes dont le travail n’est pas ou peu qualifié et celles qui, en raison de leurs diplômes, disposent d’un travail plus intéressant !

Une autre enquête, encore plus récente, (elle date de 1992), confirme une nouvelle fois le maintien de la division traditionnelle des rôles entre femmes et hommes. Elle porte sur les efforts éducatifs des familles6. Cette étude menée auprès de 5 300 ménages ayant à leur charge au moins un enfant scolarisé de 2 à 25 ans montre notamment que « la mère passe deux fois plus de temps que le père à soutenir le travail scolaire des enfants et cet effort culmine dès l’enseignement primaire. (...) L’écart entre père et mère est maximal chez les familles d’agriculteurs (...). Seuls les pères qui sont enseignants de métier parviennent à le réduire et presqu’à l’abolir à partir du collège ». Les seules familles à échapper à cet écart désolant sont les « familles étrangères d’installation récente » comme les familles tunisiennes ou marocaines, pour des raisons bien différentes, on s’en doute : « La mère maîtrise encore difficilement le français, car elle est arrivée en France plus tard que le père ». Ainsi, même sur le terrain où la rumeur laissait entendre que les choses commençaient « Le mari idéal fait toute la lessioe » (affiche des suffragettes anglaises au début du siècle).

vraiment à bouger, la « permanence l ’emporte sur le changement » (B. Zarca, 1990).

De Vidée d'égalité à la pratique

Insistant sur le fait que la répartition des tâches dans un couple est le résultat d’une négociation à deux, non pas « autour d’une table » mais « en acte », B. Zarca tirait une première conclusion de son étude : « Plus qu ’il n’affronte l’autre, chaque partenaire du couple doit d’abord livrer combat... contre soi. Hommes et femmes sont d’autant plus enclins à le faire qu ’ils sont plus instruits. Avant même d’adopter une attitude revendicative, une femme doit se convaincre elle-même qu ’elle peut renoncer à une partie du rôle qui contribue à la définition de son identité. Et les hommes doivent effectuer un travail intérieur symétrique, sans doute plus difficile : s ’ils ne sont plus l ’unique pourvoyeur du foyer, s ’ils n 'en sont même plus le pourvoyeur principal, si leur femme est mieux reconnue par l’institution scolaire qu ’ils ne le sont eux-mêmes, ils sont mieux disposés à jouer une part du rôle ‘féminin ”. Mais cela ne va pas sans remise en cause de leur identité. »

C’est précisément sur la remise en cause (ou non) de ces « identités » que Jean-Claude Kaufmann a voulu enquêter. Pendant deux ans, ce sociologue a réalisé deux types d’entretiens avec vingt couples sur le thème du linge7. Au-delà du linge, il s’agissait d’appréhender la formation de ces couples, leur mode de fonctionnement, leurs contradictions les plus intimes. Son investigation ne vient pas bousculer les résultats précédents. Mais elle met le doigt sur le décalage considérable qu’il a constaté entre l’idée d’égalité et sa mise en pratique. Jean-Claude Kaufmann parle de « révolution familiale ». Les jeunes couples (en particulier, ceux issus de milieux culturels « les mieux dotés ») n’ont plus de système de références clairement défini : « Le plus significatif est le passage sous nos yeux du prêt-à-porter conjugal à la confection sur mesure ». Avec le plus souvent le désir d’un partage égalitaire des tâches. Mais ces aspirations au changement aboutissent à des résultats « dérisoires », voire à « l’échec ». La « conjugalité » implique en effet la confrontation entre des « manières » de concevoir « le propre et le rangé » au terme de laquelle, sans le vouloir, sans toujours s’en apercevoir, les femmes se trouvent le plus souvent « piégées ». Elles ont intériorisé, quel que soit le degré de révolte antérieure contre la « maniaquerie » de leur mère, un niveau d’exigence et un savoir-faire qui les incitent à prendre en mains l’essentiel du travail ménager.

De nouvelles revendications ?

Alors rien de changé ? Au niveau de la pratique, il faut bien admettre que les évolutions sont bien ténues. Mais sur le plan des aspirations, il semble bien que les idées d’égalité dans le domaine domestique se soient diffusées largement (même s’il existe des différences d’une génération à l’autre, d’un milieu social à l’autre). Et même si les femmes se font ou se « laissent » encore piéger dans le souci d’éviter les conflits, même si les hommes sont le plus souvent de « mauvais élèves » en matière d’apprentissage domestique, il ne faut pas sous-estimer, selon Jean-Claude Kaufmann, l’importance « historique » que représente l’existence de ce modèle égalitaire dans les représentations collectives. Mais ces évolutions, aussi limitées soient-elles, sont le fruit d’un fort mouvement d’opinion stimulé par le mouvement féministe des années soixante-dix et la participation croissante des femmes au marché du travail salarié. Elles sont donc fragiles et ne sont pas irréversibles. Or tous les projets actuels du patronat et de la droite visent à développer « l’aménagement du temps de travail ». Leur objectif est ouvertement d’inciter les femmes à recourir de plus en plus au temps partiel qui ne .peut aboutir qu’à une seule chose : les priver de leurs droits d’avoir un salaire à part entière, d’exercer une activité professionnelle qualifiée et les contraindre à supporter seules les responsabilités ménagères et les soins aux enfants.

Face au chômage et au surmenage des femmes, des mères de famille en particulier, il faut refuser les fausses solutions : il faut mener campagne pour une baisse massive du temps de travail pour tous et toutes, avec comme premier objectif, les 35 heures.

Il faut par ailleurs réfléchir sur les moyens de développer les modes d’accueil des jeunes enfants, dans le secteur public, avec des personnels mixtes, qualifié-e-s et bien payé-e-s. Les chiffres cités par Frédérique Leprince (1993) révèlent l’ampleur du problème :

-2 000 000 enfants de moins de 3 ans ne sont pas préscolarisés.

-entre 720 000 et 1 100 000 ont besoin d’un mode d’accueil permanent (selon différentes estimations).

-107 000 accueillis en crèches familiales

-230 000 environ chez des assistantes maternelles agréées indépendantes (qui n’ont pas nécessairement de qualification particulière).

-entre 320 000 et 700 000 gardés par une employée de maison, un membre de la famille (grands-parents) ou une nourrice au noir. 8

Pourquoi, enfin, ne pas revendiquer un congé de paternité au sens plein du terme ? On sait que l’arrivée d’un enfant représente un seuil qualitatif pour l’organisation des tâches au sein du couple. Les quelques semaines de congé maternité au cours desquelles les femmes allaitent leur enfant, restent à la maison et font l’apprentissage des gestes quotidiens des soins au bébé, tandis que leur compagnon continue de travailler, sont souvent décisives pour cristalliser de nouvelles habitudes pas toujours favorables à la remise en cause des rôles traditionnels. Ce ne serait pas une révolution. Au Danemark, les pères disposent de 15 jours après la naissance de l’enfant. Mais à l’heure où la droite va marteler l’idée qu’il faut réduire les coûts de la protection sociale, cette proposition prend d’emblée une dimension très radicale.

Josette Trat

Notes

  1. 1-«Activités domestiques : faire, acheter, faire faire ou ne pas faire ? », INSEE première, n° 109, octobre 1990.
  2. 2-«L’environnement de l’emploi des femmes : vie professionnelle, vie familiale », par Frédérique Leprince, dans L ’emploi des femmes, Documentation française, 1993.
  3. 3-«La division du travail domestique, poids du passé et tensions au sein du couple », par Bernard Zarca, dans Economie et Statistique, n° 228, janvier 1990.
  4. 4-Le bricolage ou le tricot qui peuvent aussi faire partie des activités de «loisirs » ne font pas partie des quinze tâches classées
  5. 5-Le congé pour
  6. enfant malade, premier bilan sociologique, rapport de recherche pour le secrétariat d’Etat chargé des Droits des Femmes,
  7. novembre 1991 . Il ne m’a pas été possible, faute de temps, de me le procurer. Je me réfère donc ici à la présentation qu’en a faite Evelyne Renaudat, dans la revue de la CNAF, Recherches et prévisions, n° 36, juin 1994.
  8. 6-Les efforts éducatifs des familles, par C. Gissot, F. Héran et N. Manon. INSEE 1994.
  9. 7-La trame conjugale, analyse du couple par son linge, par J.C. Kaufmann, Nathan 1992.
  10. 8-Estimations réalisées à partir des données de l’INSEE (RP et enquête familles 1990), du SESI, de l’Education nationale (DEP).

Une erreur sur cette page ?