Nabila Djahnine, présidente de l'association de femmes de Tizi-Ouzou, Tighri N'tmettuth (Cris de femmes ), devait venir en France à Voccasion du 8 mars dernier, pour animer une série de réunions de solidarité et témoigner de la résistance des femmes en Algérie. Mais Nabila a été assassinée, à Tizi-Ouzou, le 15 février. Parce qu'elle était militante féministe, célibataire, indépendante, ou parce qu'elle était une femme, tout simplement... Deux de ses sœurs, Habiba et Hakima, militantes de la même association, sont actuellement en France. Nous les avons rencontrées.
■ Nous avons, dans le dernier numéro des Cahiers du féminisme, longuement parlé de la situation politique en Algérie. Nous voudrions aujourd’hui, avec vous, revenir sur l’activité des associations de femmes et tout d’abord sur celle que Nabila avait fondée et dont vous faites partie, Cris de femmes .
Habiba -Au départ, il y d’abord eu un collectif d’étudiantes, fondé par Nabila en 1988, qui s’est élargi ensuite aux femmes travailleuses et s’est constitué association en 1990. C’est l’une rares associations en Algérie qui pu rassembler aussi largement femmes de tous les milieux professionnels : des universitaires, des docteurs, des avocates, des étu diantes, des lycéennes, mais aussi des couturières, des coiffeuses, des femmes de ménage, etc., ainsi que des femmes au foyer. Il y a eu jusqu’à six cents adhérentes. L’association regroupait également de nombreuses femmes des campagnes alentour, on avait des groupes dans plusieurs villages.
Hakima -C’était une association qui intervenait beaucoup sur le rain, de façon concrète : aide juridique pour les femmes, aide sociale, tion culturelle, etc. Elle a ainsi gagné rapidement la sympathie et l’adhésion de nombreuses femmes.
Habiba -Notre association a tout de suite rencontré une adhésion populaire très particulière. Pour nous faire connaître, nous avons commencé par organiser de grands galas, avec des chanteurs connus, ou de grands meetings, qui rassemblaient régulièrement plus de mille femmes, c’était très impressionnant. Ces meetings portaient sur les droits des femmes, avec une pla- te-forme de revendications : le droit au travail, à l’instruction, le droit à la tutelle maternelle, l’abrogation du Code de la famille.
Notre premier objectif était de faire sortir les femmes de leur isolement, de trouver des lieux publics où elles puissent se rencontrer -d’autres lieux que les lieux traditionnels de rencontre des femmes que sont le hammam ou la coiffeuse. Des lieux où elles puissent discuter de leurs problèmes.
Et très vite, les femmes sont venues, dans un premier temps, pour régler leurs problèmes particuliers : des femmes qui avaient perdu leur logement à la suite d’un divorce (en vertu Code de la famille, c’est le mari qui garde le logement en cas de divorce), ou des femmes de ménage travaillant dans les hôpitaux, qui étaient payées deux fois moins que les hommes pour le même travail...
L’association s’est donc occupée d’aider ces femmes et nous avons pu ainsi régler un certain nombre de problèmes. Nous avons, par exemple, obtenu des locaux pour héberger provisoirement celles qui n’avaient plus de logement. Et, fait très positif, ces femmes, une fois leur problème personnel réglé, sont restées très présentes dans l’association, elles ont pris conscience que ce n’est qu’ ensemble qu’on pouvait avancer, elles sont devenues militantes à leur tour.
Hakima -Nous tenions une permanence régulière le lundi après-midi, dans les locaux du syndicat, l’UGTA la suite nous avons pu avoir notre propre local). Des dizaines de femmes se présentaient chaque fois, c’était incroyable ! On commençait par une discussion collective, ensuite on étudiait les problèmes particuliers et on essayait de les régler, cas par cas. Le noyau militant qui assurait ces permanences était composé d’une quinzaine de copines à l’époque.
■ Parlait-on également, dans ces réunions, de l’avortement ?
Habiba -Non, cette question est complètement tabou en Algérie ! Cela ne veut pas dire que le problème n’existe pas, au contraire : les avortements sont nombreux, mais ils se font dans la clandestinité car cela reste passible de prison, aussi bien pour les femmes qui subissent un avortement que pour les personnes qui les aident. Accompagner une copine qui va se faire avorter, par exemple, c’est être « complice », on peut se retrouver en prison pour cela...
Pour en revenir à Cris de femmes : parallèlement à ce travail « de terrain », nous nous sommes efforcées de structurer l’association et nous avons engagé des démarches auprès des autorités locales pour obtenir des locaux, des subventions. Ensuite, quand nous avons eu notre propre local, nous en avons fait une véritable maison d’information et de formation pour les femmes, avec une bibliothèque, une vidéothèque qui fonctionnait une fois par semaine. L’association a pu embaucher des permanentes
Tighri N’Tmettuth : Cris de femmes
TIGHRI porte des significations multiples. Sachant combien le contexte social valorise peu l’expression verbale chez les femmes, puisque discrétion et silence leur sont recommandés, TIGHRI s’affirme comme le message dont le sens s’inscrit dans l’espace imparti aux femmes. TIGHRI exprime la révolution des femmes pour la participation à la vie active et leur désir d’être entendues et comprises.
TIGHRI signifie d’abord l’APPEL: appel qui semble dire « Je suis là, ne me voyez-vous pas ? », appel pour participer et ne plus exister « à côté » de la vie.
TIGHRI, c’est aussi le CRI qui exprime la détresse due au silence dans lequel les femmes sont reléguées. (...)
qui assuraient le fonctionnement quotidien. Le local était ouvert trois jours par semaine et il y avait toujours un grand nombre de femmes qui y venaient.
Hakima -C’était aussi un lieu d’étude, on y faisait du soutien scolaire : des étudiantes donnaient des cours pour des lycéens et des collégiens -c’était mixte, mais il y avait surtout des filles.
■ Vous avez évoqué tout à l’heure l’existence de groupes de femmes dans les villages. Que se passait-il exactement ?
Hakima -Des collectifs se sont créés dans plusieurs villages, souvent, au départ, autour de femmes qui se réunissaient pour faire de la couture, par exemple. Elles contactaient l’association pour organiser des conférences.
Les femmes des villages ne se déplacent pas beaucoup, alors l’association se déplaçait dans les villages pour y animer des débats, sur le thème du travail des femmes essentiellement. Parfois, on les faisait venir à Tizi-Ouzou pour des réunions, dans des petits bus que nous louions.
■ Le fait de vivre en Kabylie, où la revendication berbère suscite un mouvement social revendicatif et a priori plus progressiste, n’explique-t-il pas l’écho particulier que vous avez obtenu ?
Habiba -La situation des femmes en Kabylie n’est pas meilleure que dans les autres régions d’Algérie. Les femmes n’ont pas droit à la parole, elles sont considérées comme des moins que rien.
Hakima -Sauf quand elles ont soixante-dix ans : à ce moment-là, elles sont considérées comme des « sages », car asexuées...
Habiba -Cris de femmes s’est également beaucoup investie dans la construction de la Coordination nationale des associations de femmes et Nabila, notamment, a assumé à ce niveau un énorme travail. C’est elle qui a pris l’initiative de rassembler tous les documents émanant de cette coordination : cet Abécédaire des luttes des femmes est un des principaux témoignages de la lutte des femmes algériennes.
Hakima -Avec le recul, je me rends compte du rôle fondamental qu’a joué Nabila dans cette association. Comme elle avait milité dans le mouvement étudiant et dans le mouvement berbère, elle était devenue une personnalité. Son côté pragmatique a été très utile dans la structuration de l’association. Elle savait écouter et tenir compte de l’avis de tout le monde, elle était très « rassembleuse » : elle était une interlocutrice aussi bien pour les universitaires que pour les femmes au foyer. Par son travail -elle était architecte -, elle avait l’occasion de rencontrer beaucoup de monde, elle a fait un travail de propagande considérable.
■ Lors de l’arrêt du processus électoral et de l’instauration de l’état d’urgence, en 1992, la plupart des associations de femmes algériennes se sont divisées et la Coordination nationale a perdu beaucoup de sa vitalité. Comment votre association a-t-elle réagi ?
Habiba -Je me souviens très bien des débats que nous avons eus dans l’association : majoritairement nous étions contre l’interruption des élections et nous l’avons dit publiquement. On nous a alors tout de suite assimilées au FFS (Front des forces socialistes), très implanté en Kabylie, mais nous avons alors expliqué publiquement que nous n’étions pas au FFS. Nous étions contre l’arrêt du processus électoral car nous estimions que cela allait stopper les velléités démocratiques de ce pays : là c’était le FIS qui était interdit, ensuite ce serait le tour des organisations de femmes et des autres organisations. Et tout le mouvement démocratique, le mouvement de la société civile, qui avait tant souffert pour se constituer, reculerait de cent ans...
Ce point de vue était celui de la majorité des femmes de l’association. Mais certaines, il est vrai, disaient qu’en tant qu’individues elles se sentaient soulagées que le processus électoral soit stoppé.
Personnellement, je continue à penser qu’il fallait absolument vivre cette expérience démocratique. L’Histoire a fait que les choses se passent autrement, que le FIS a été interdit et que les islamistes se sont organisés en milices pour tuer, assassiner tous ceux qui pouvaient constituer une opposition quelconque... La société civile, qui commençait à s’organiser, à avoir de solides implantations au niveau populaire, a été complètement bloquée du fait des assassinats de personnalités politiques et intellectuelles. Une bonne partie des animateurs potentiels du combat démocratique ont été éliminés, d’autres ont été contraints de quitter le pays.
Mais Cris de femmes a continué son activité, en privilégiant le travail de propagande, avec l’organisation de cycles de débats qui ciblaient chaque fois un milieu précis : des tables-rondes sur l’enseignement et la psychopédagogie, auxquelles on invitait des enseignantes, des débats sur les problèmes de la fac, avec des étudiantes, etc.
Hakima -Nous avons également organisé un cycle de conférences sur « Femmes et religion », sur l’islam, avec la participation de diverses intellectuelles. Tous ces débats étaient mixtes et il y avait en général, dans la salle, autant de femmes que d’hommes. En juillet 1994, nous avons organisé, pendant toute une semaine, un festival de cinéma sur le thème : « Images et imaginaire de femmes dans le cinéma algérien », avec des débats autour de chaque film. C’est là qu’a été projeté pour la première fois le film de la réalisatrice algérienne Hafsa Koudil, Le Démon au féminin.
Et c’est même la seule projection de ce film qui ait eu lieu à ce jour en Algérie, d’après ce qu’a expliqué sa réalisatrice lors de sa présentation au Festival de films de femmes de Créteil...
Habiba -Nous avions encore d’autres projets: nous avions décidé d’organiser, en octobre prochain, des Etats généraux des associations de femmes, autour de deux thèmes précis : la recomposition du mouvement de femmes, d’une part, et la question des lois qui régissent l’activité des associations en Algérie, d’autre part : les lois actuelles sont en effet très restrictives, elles nous permettent d’exister mais pas de fonctionner réellement. Comment changer cela, comment élargir le champ d’intervention des associations ?
■ Et aujourd’hui, où en est-on ?
Habiba -L’association est en veilleuse. Deux mois environ avant la mort de Nabila, notre local a commencé à être surveillé. Les permanentes ont été attaquées par des gosses. Nous avons alors décidé de ne plus nous réunir au local, mais chez Nabila. Cependant l’activité principale -la vidéothèque -a continué, car les projections avaient lieu à la Maison de la culture de la ville.
Tout récemment, la serrure du local a été détruite, de façon très professionnelle ; on ne peut pas savoir si ce sont les flics ou les intégristes.
Hakima -Aujourd’hui, le noyau de l’association est complètement éclaté : certaines copines sont en France, d’autres s’enferment. Par exemple, Leïla, très active dans l’association, a été menacée de mort, sa porte a été défoncée, elle est tout de suite partie. La mort de Nabila a été un choc, les permanentes se sont enfermées pendant deux mois. Mais la vie est la plus forte, elles revivent un peu, l’une travaille, l’autre essaie de voyager ; cependant, pour le moment, il n’est plus question pour elles de s’occuper de l’association.
■ On avait l’impression que la plupart des associations, de même que Cris de femmes, étaient aussi en veilleuse. Pourtant, ce 8 mars a été marqué par plusieurs initiatives. Pouvez-vous nous en parler ?
Hakima -Le 8 mars est une tradition dans toute l’Algérie : les femmes sortent. La moitié de la journée est chômée et payée pour les femmes. A Béjaïa, l’association Droits des femmes a rendu un hommage à Nabila, malgré la peur des femmes d’apparaître publiquement : elle a organisé une réunion où a été rappelée l’histoire des luttes des femmes.
Habiba -A Alger, il y a eu deux initiatives. D’une part, un tribunal antiintégriste organisé par le RAFD (Rassemblement des femmes démocrates), qui a regroupé plus de mille femmes, dans une salle ; au cours d’un procès symbolique, elles ont condamné à mort les intégristes.
La deuxième initiative est partie du Comité des associations s’occupant de la famille, qui a à sa tête deux anciennes ministres, Saïda Ben Abiles et Leïla Aslaoui (cette dernière a démissionné du gouvernement lorsque celui-ci a parlé de dialogue avec les intégristes, et son mari a été assassiné peu après). Sur le thème « Résiste et vis », ce comité avait appelé toutes les associations de femmes, ainsi que des représentantes d’organisations françaises et iraniennes, à participer à un grand rassemblement à l’hôtel Aurassi (le plus grand hôtel d’Alger). Une plate-forme de revendications a été adoptée et immédiatement présentée au chef du gouvernement (cf encadré).
A mon avis, elle reste évasive, toutefois elle contient deux points positifs : l’exigence de l’abrogation du
Femmes algériennes unies pour l’égalité des droits
Les femmes présentes le 8 mars 1995 à la rencontre appelée par le Comité des associations s’occupant de la famille ont adopté à l’unanimité la plate-forme suivante :
-respect de la personne humaine ; -égalité des droits de toutes les citoyennes et de tous les citoyens devant la loi, en particulier par l’abrogation du Code de la famille ;
-respect du droit à l’éducation des enfants dans toutes leurs cultures et leur histoire reconquise ;
-rupture avec le système actuel de l’enseignement et refonte de l’enseignement ;
-respect du droit d’expression ; -rupture avec l’esprit et les pratiques claniques et népotiques génératrices d’injustices et d’exclusion ;
-défense du droit au travail, au logement, et de la justice sociale ;
-renforcement de la lutte contre l’ intégrisme ;
-non-utilisation de la religion à des fins politiques.
Pour atteindre ces objectifs, les femmes présentes ont décidé d’unir leurs énergies en créant FAUED.
Contact à Paris : FAUED co/MFAD, 19, rue Augustin-Thierry, 75019 Paris. Tél. : 48 0318 06.
Code de la famille et de la séparation du religieux et de l’Etat.
A l’issue de cette réunion a été créé le FAUED : Femmes algériennes unies pour l’égalité des droits. Cette association a organisé, le 1er mai, une rencontre sur le thème du droit au travail.
■ Et maintenant, quelles sont vos perspectives ?
Habiba -Pour l’avenir, nous avons le projet, avec quelques copines de l’association, d’organiser une rencontre en France, à l’automne, pour essayer de rassembler toutes les femmes qui aujourd’hui sont dispersées, ici ou en Algérie, afin de faire le point sur la situation et pouvoir réfléchir ensemble. Parce que de toute façon il ne faut pas laisser tomber cette lutte...
Propos recueillis par Anne-Marie Granger et Marie-Annick Vigan
Erratum
Dans notre précédent numéro, la liste des organisations politiques algériennes n’était pas complète: nous avions notamment omis Ettahadi et le PADS, scissions du PAGS (ancien Parti communiste algérien).
Notes
- Extrait du premier numéro du journal de l’association de Nabila Djahnine.