Le « processus de paix » en Irlande du Nord dure maintenant depuis dix-huit mois. Nous ne pouvons pas prédire quel sera l'aboutissement final de ce processus mais il est présenté comme le plus grand changement de situation politique depuis l'éclatement des “troubles" il y a vingt-cinq ansf et peut-être depuis la division du pays en deux , suite au traité anglo-irlandais de 1921.
De ce point de vue , les femmes , qui ont été particulièrement touchées par la division du pays , ont pu espérer y voir une possibilité d'un vrai changement de leur situation.
Il est courant à l’étranger d’insister sur la situation des femmes dans la République du Sud où l’avortement et le divorce restent illégaux, et où la société reste très marquée par le poids de l’Eglise catholique en général, malgré les nombreux scandales qui ont éclaté ces dernières années, notamment autour de prêtres pédophiles.
Les réseaux de femmes face aux difficultés quotidiennes
Pourtant, les femmes d’Irlande du Nord, bien qu’étant citoyennes du Royaume-Uni, ne bénéficient pas de la législation sur l’avortement, son extension a toujours été bloquée par une alliance entres les partis politiques aussi bien catholiques que protestants. Le protestantisme de l’Irlande du Nord comporte des courants intégristes farouchement opposés à toute libéralisation en matière de sexualité. De part et d’autre, la conception de la place des femmes reste marquée par un fort conservatisme, auquel se sont ajoutées les conséquences du fait de vivre dans un pays en guerre.
Depuis au moins vingt-cinq ans, la vie de bon nombre de femmes des deux communautés, surtout dans les quartiers populaires des grandes villes, a été rythmée par les visites hebdomadaires à des maris, frères, pères ou fils en prison. La vie quotidienne a été à leur charge soit à cause de l’absence des hommes, soit parce que le taux de chômage masculin est particulièrement élevé, surtout au sein de la communauté catholique (jusqu’à 50 % dans l’ouest de Belfast).
De ce fait, tout un réseau de groupes femmes a été créé, qui prend en charge un soutien mutuel entre femmes, qui organise la garde des enfants, qui essaie de rendre cette vie de ghetto plus vivable. Depuis quelques années, ces groupes ont trouvé un certain répondant au niveau de la République grâce à la présidente Mary Robinson, connue dans les années 70 comme une avocate des droits des femmes. Elle est plus que réticente par rapport au nationalisme irlandais mais elle a initié des rapports avec l’Irlande du Nord, y compris du côté catholique.
La voix des femmes sera-t-elle entendue ?
Mais dans ce « processus de paix », ces femmes risquent de se retrouver sans voix. Ce processus s’est engagé par des négociations « au sommet », même si il est évident que ces négociations n’auraient pas pris ce tour si il n’y avait pas eu à la base un vrai phénomène de « fatigue de guerre » qui a poussé les dirigeants à agir, et que cette « fatigue de guerre » est plus forte chez les femmes que chez les hommes.
Des femmes de ce réseau ont créé le « Clar-na-mBan » (Conférence des femmes) qui se donne comme objectifs :
• La reconnaissance du rôle des femmes dans la détermination de l’avenir de l’Irlande ;
• Le droit à l’autodétermination des femmes dans ce contexte d’unité nationale irlandaise ;
• L’instauration et le maintien de l’égalité des femmes dans tous les secteurs de la société irlandaise ;
• Encourager la participation des femmes dans la vie politique.
Elles ont organisé une rencontre de femmes en Irlande du Nord en mars 1994 sous le titre « A Women’s Agenda for Peace » pour discuter de l’attitude des femmes face au processus de paix et de ce qu’elles escomptaient gagner ou perdre dans ce processus. Une des intervenantes, Carol Coulter, journaliste et féministe du Sud, a remarqué :
« Dans le Nord, notamment au sein de la communauté nationaliste, il y a eu un développement sans précédent de l’ auto-organisation au sein de la communauté, et surtout par et autour des femmes. Il est intéressant de remarquer que les femmes de la communauté loyaliste ont tiré une force de cette auto-organisation et sont en train de découvrir à quel point elles-mêmes ont été exclues du processus politique. Malgré ce qu ’on peut dire sur les faiblesses du nationalisme en Irlande, elles ne sont rien en comparaison avec celles de l ’unionisme parce qu’ au moins le mouvement nationaliste en Irlande a été historiquement pour le droit de vote des femmes par exemple alors que Edward Carson [leader des unionistes en 1913] était contre et a donc éliminé la moitié de la population unioniste d’une participation active à la politique...
Ce que je veux dire sur le processus actuel, dans lequel je ne suis pas directement impliquée, est qu ’il y a un danger, quel que soit l ’accord conclu. Il cherchera à miner et éventuellement à éliminer ce type d’organisations et de développement communautaire qui ont été si importants dans le Nord, et qui commencent maintenant à s ’étendre au Sud, qui n ’accordent pas allégeance au système politique actuel ; j ’ai peur que cet accord ne reflète en fait l’exclusion des femmes, des pauvres et des marginalisés du système. »
Pour évaluer la place qui pourrait être accordée aux femmes dans ce processus et la justesse des remarques de Carol Coulter, il est intéressant de voir comment le débat « femmes » s’est passé au congrès de Sinn Féin en février 1995. Sinn Féin est l’organisation politique hégémonique dans la communauté nationaliste progressiste. Marquée longtemps par ses origines, par l’identification au nationalisme irlandais et au catholicisme, cette organisation a évolué depuis les années 80, sous l’influence du mouvement féministe et la participation des féministes en son sein.
Le congrès de Sinn Féin au mois de février était évidemment fortement marqué par l’importance accordée au processus de paix. Comme l’a dit Torn Hartley, chairperson sortant du parti :
Après huit ans d’élaboration de notre stratégie pour la paix, les Républicains sont au centre des événements historiques qui sont en train de se passer dans notre pays. Cela a été réalisé grâce à la force et à la détermination de nos militants et nos partisans.
Il s’adressait à quelques centaines de délégué(e)s et visiteurs, très largement convaincus de l’orientation de leur parti, et qui ont exprimé à plusieurs reprises leur confiance dans la direction actuelle de Sinn Féin pour mener cette stratégie. Il faut quand même comprendre qu’il y a une réticence, compréhensible, des membres de Sinn Féin à débattre en public. Tout le congrès était public, en présence des médias. Cette organisation a été pendant des longues années interdite à la télévision et à la radio, et il y a une méfiance justifiée à l’encontre des journalistes, même si il y a aussi une volonté de profiter le plus largement possible des possibilités d’une couverture médiatique.
Le débat femmes s’est donc trouvé relégué durant une petite heure, avant la pause du dimanche midi. La motion de la direction a rappelé que le Conseil pour le statut de la femme (un organisme institutionnel au Sud) avait considéré le Sinn Féin comme la seule organisation qui avait activement promu les questions des femmes dans ce processus, et réitéré son engagement pour l’égalité des femmes à tous les niveaux de la société. Une autre motion, soutenue par la direction, a quelque peu assoupli la position sur l’avortement en disant :
« Nous reconnaissons le besoin d’avortement dans les cas où la santé physique ou psychique ou la vie de la femme est menacée ou en danger (par exemple par toute forme de cancer) et dans les cas de viol ou abus sexuels des enfants. » Mais une motion des femmes prisonnières politiques de la prison de Maghaberry au Nord qui proposait le droit de choisir des femmes a été battue à l’appel de la direction.
La direction s’est également opposée à une autre motion des femmes prisonnières politiques, qui proposait de donner le droit aux femmes de Sinn Féin, lors de leur conférence spécifique, de discuter de « toutes les questions qui les touchent en tant que femmes ». Il n’y a pas eu de vrais arguments avancés pour cette opposition. Ce qu’on a pu comprendre, en lisant entre les lignes, était que la direction avait peur de laisser discuter un secteur de l’organisation sur ces questions en dehors de la politique du parti et que cela puisse ouvrir un débat sur l’orientation centrale du parti ; c’est-à-dire la participation dans le processus de paix. Malgré la quasi-unanimité du congrès, et le vrai soulagement de celles et ceux du Nord qui vivent aujourd’hui dans une situation nettement moins tendue qu’avant, le manque de vrai progrès sur ces questions laisse supposer que des réticences existent.
Ces réticences ont été exprimées ouvertement à la rencontre de Clar-na-mBan par Bernadette McAliskey. Militante et dirigeante reconnue de la lutte nationaliste depuis 1969, elle n’appartient pas à Sinn Féin. Elle a exprimé sa méfiance envers ce processus :
« Je ne sais pas où commencer. D’abord, je me trouvais être la minorité de la minorité de la minorité ad infinitum. Le processus de paix est maintenant très populaire et responsable ; et moi, je milite depuis vingt- cinq ans dans des mouvements larges, démocratiques, ouverts et pacifiques. J’ai continué à le faire comme tout le monde, dans des petites salles, des salles vides, des grandes salles, quand il y avait beaucoup de monde et que les rues était pleines et quand il n ’y avait personne et que les rues étaient vides. Tout à coup, parce que je lève la main et dis que nous allons dans le mauvais sens, « [je suis j contre la paix ». Je milite pour la paix depuis vingt-cinq ans, mais maintenant mon avis sur la façon d ’y arriver n 'a aucune valeur...
» Je rejette la déclaration Hume-Adams pour une raison très simple : je ne l ’ai pas vue. Je ne vais pas l ’accepter avant de la voir... John Hume dit qu ’elle est la même chose que la déclaration de Downing Street. Gerry Adams qu’elle est à un million d’années-lumières de la déclaration de Downing Street. Ce n ’est pas à moi de dire qui dit la vérité. Instinctivement je crois Adams parce que j’ai travaillé avec lui pendant des années. L ’autre, je suis contre ses positions depuis des années. Mais ce n ’est pas la question. Je demande à la voir et je lui refuse toute crédibilité jusqu’à ce que je l ’ai vue
Nous ne pouvons que soutenir Bernadette et toutes les femmes irlandaises dans leur détermination.
Penny Duggan
Repères
Le processus de paix en Irlande du Nord dure maintenant depuis dix-huit mois. Il a commencé à l’automne 1993 avec une déclaration commune de John Hume, leader du Parti social-démocrate travailliste (SDLP), le parti nationaliste modéré en Irlande du Nord, et Gerry Adams, président de Sinn Féin, organisation politique liée à l’Armée républicaine irlandaise (IRA) (Hume-Adams Declaration). C’était la première fois qu’un représentant d’un parti « constitutionnel » accepte de discuter ouvertement avec le Sinn Féin. Elle a été suivie par une déclaration commune du premier ministre britannique John Major et le premier ministre de la République d’Irlande, connue sous le nom de « Downing Street Declaration », en décembre 1993. Le 1er septembre 1994 a commencé un cessez-le-feu de l’IRA, suivi après quelques semaines par un cessez-le-feu des organisations paramilitaires opposantes, les « unionistes » (pour l’union avec la Grande-Bretagne) ou « loyalistes » (fidèles à la Couronne britannique). En février 1995, un « document-cadre » a été publié par les gouvernements britannique et irlandais, il est censé fournir un cadre pour avancer vers la « paix » en Irlande par la mise en place d’organismes de consultation sur certains points entre les deux gouvernements. Quelque huit cents des dix-huit mille soldats britanniques en place en Irlande du Nord ont été retirés, et l’Armée britannique n’accompagne plus les patrouilles de policiers dans les rues. En mai 1995, une délégation de Sinn Féin a rencontré un membre du gouvernement britannique pour la première fois depuis vingt-trois ans.
Notes
- 1 . Les femmes dans le nouvel Etat libre d’Irlande ont eu le droit de vote en 1921, sept ans avant la Grande-Bretagne.