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Si toutes les femmes du monde...

Suisse : «Femmes en grève», de la rue au Parlement

· Cahiers du féminisme, n° 73, été 1995 · p. 48-50 · 2 871 mots

Le 14 juin 1991, 500000 femmes ont participé en Suisse -pays où la dernière grève générale remonte à... 1918 -à la grève des femmes . Issu de l’ünion syndicale suisse (ÜSS), le mot d’ordre de grève a largement dépassé le cadre syndical et a pris une forme particulière et multiple. Les femmes ont organisé des pauses prolongées, des débats, des débrayages sur les lieux de travail. Mais c’est surtout dans la rue qu’elles ont exprimé leurs revendications au travers de manifestations, spectacles musicaux, théâtres de rue, pique-nique, etc. Cette journée avait été préparée par de très nombreux collectifs de femmes qui se sont constitués pour l’occasion. Quatre ans plus tard, cette date reste un point de repère pour les féministes et pour les femmes qui doivent se battre chaque jour pour concilier vie familiale et vie professionnelle et pour faire respecter leurs droits tant sur le lieu de travail qu’à la maison.

n effet, le 14 juin 1991, les femmes ont dénoncé haut et fort la contradiction entre l’égalité formelle, garantie sur le papier, et l’inégalité réelle que les femmes vivaient -et vivent toujours -dans leur vie quotidienne. La revendication qui, au départ, devait être au centre du 14 juin, était l’adoption d’une loi concrétisant le principe de l’égalité entre hommes et femmes, inscrit dans la Constitution depuis le 14 juin 1981. Durant la grève, les femmes ont dénoncé toutes les discriminations et inégalités qu’elles subissent, et exigé des réponses concrètes.

La dénonciation des bas salaires et des inégalités dans l’emploi, la mise en place d’une assurance-maternité et d’une amélioration de la situation des femmes dans l’assurance-vieillesse, le partage des tâches ménagères et éducatives au sein de la famille, le combat contre le harcèlement et les violences dont sont victimes les femmes, l’exigence d’une présence accrue des femmes dans les institutions politiques étaient les principaux thèmes au centre de cette journée.

Quatre ans après, que reste-t-il du 14 juin ?

La grève des femmes du 14 juin a marqué l’opinion publique et la conscience des femmes. Elle a prouvé, au-delà de toute attente, la capacité des femmes à se mobiliser pour revendiquer l’égalité, et pour faire respecter leurs droits et leur dignité. Elle a démontré que de très larges couches de femmes sont désormais conscientes d’avoir des droits formels égaux à ceux des hommes, tout en sachant qu’ils sont loin d’être appliqués dans la réalité.

Cependant, l’élan de cette journée n’a pas débouché sur la constitution d’un mouvement des femmes. Les collectifs qui avaient animé cette grève n’étaient pas en mesure de mettre sur pied une coordination nationale durable, en raison notamment de l’insuffisance de leurs moyens matériels, de leur expérience et de leur assise nationale. Quant à l’USS, qui avait été largement dépassée par l’ampleur du 14 juin, elle a immédiatement annoncé sa volonté de ne pas répéter une telle mobilisation. La centrale syndicale aurait eu les moyens de faire émerger un mouvement national des femmes ; elle n’en a pas voulu. Ainsi, la plupart des collectifs se sont dissous, tandis que d’autres ont poursuivi leurs activités au niveau local.

Au même moment où de nouvelles luttes -coordonnées à l’échelle nationale -en faveur de l’égalité et pour les droits sociaux étaient ainsi écartées, une série de « femmes politiques », du Parti socialiste suisse (PSS) et du Parti écologiste suisse (PES) en particulier, ont présenté la campagne pour les élections nationales, qui avaient lieu en octobre 1991, comme l’héritière privilégiée de la grève des femmes. Cette question n’était pourtant pas prioritaire lors de la grève du 14 juin, bien qu’une meilleure représentation des femmes dans les instances politiques corresponde effectivement à une aspiration légitime des femmes.

Présentation de Solidarités

Solidarités est un mouvement politique pluraliste. Né en 1993, il regroupe des personnes actives dans des mouvements syndicaux, associatifs et de jeunes. Il réunit ainsi des personnes ayant eu des engagements politiques divers, notamment au sein du Parti socialiste ouvrier (PSO). Dans un premier temps, Solidarités s’est développé en Suisse romande ; il s’est ensuite étendu à la Suisse alémanique et au Tessin (canton italophone).

Les hommes et les femmes actifs dans Solidarités ont pour objectif de contribuer à la recomposition d’une gauche anticapitaliste, de susciter des résistances à la politique néolibérale et de participer à la réflexion, qui doit avoir lieu à l’échelle internationale, pour tracer les lignes de force d’une alternative socialiste.

La commission « Féminisme : égalité et au-delà » de Solidarités se propose, depuis sa création, de mettre en avant et alimenter la dimension féministe du mouvement à travers divers types d’activités. Au niveau des débats, une première journée de réflexion sur le féminisme et son actualité a été organisée en octobre 1994. Au niveau de l’engagement sur le terrain, la commission est représentée dans divers comités unitaires (Comité pour l’ assurance-maternité, Comité contre l’élévation de l’âge de la retraite des femmes, Comité de solidarité avec l’Algérie). Actuellement, la commission a élaboré un texte pour le premier congrès de Solidarités qui s’est tenu les 10 et 1 1 juin 1995 à Lausanne.

Les élections ou la nouvelle voie des femmes ?

Pour augmenter les chances des candidates, le collectif zurichois de grève du 14 juin lance la campagne « Femmes, direction Berne », en reprenant le symbole de la grève des femmes. Malgré une mobilisation importante, la présentation de listes de parti ou indépendantes composées uniquement de femmes, les résultats des élections ont été décevants : le nombre d’élues n’ a augmenté que de 1,5 % au Conseil national (36 femmes pour 164 hommes). Pire, il a diminué de 2,2 % (4 femmes pour 42 hommes) au Conseil des Etats, l’équivalent du Sénat français. Lors de ces élections, Christiane Brunner (socialiste, dirigeante de la FTMH, le syndicat de la métallurgie et de l’horlogerie, et vice-présidente de l’USS), candidate sur une liste femmes du Parti socialiste genevois, fait son entrée au Conseil national.

Deux ans plus tard, en mars 1993, l’élection d’une femme au Conseil fédéral (le gouvernement) va devenir le symbole de cette bataille pour une représentation plus équitable des femmes dans les institutions politiques. Pour remplacer un de ses représentants démissionnaire, le PSS présente la candidature de Christiane Brunner. Mais, le 3 mars 1993, le Parlement lui préfère un homme, un autre député socialiste. Ce vote est perçu par les femmes comme une gifle. En quelques jours, des mobilisations s’organisent dans toute la Suisse. Huit mille femmes manifestent à Zurich trois jour plus tard. Dans ce contexte, le député élu est contraint, de renoncer. Le 10 mars une nouvelle élection a lieu. 10000 femmes sont sur la place fédérale pour exiger l’élection d’une femme. Deux candidates sont proposées par le PSS : Christiane Brunner et Ruth Dreifuss, également socialiste et secrétaire de TUS S. C’est cette dernière qui sera élue conseillère fédérale.

Dans le sillage de ces événements, une association, Des femmes au Conseil fédéral, est constituée et lance une initiative populaire : « Pour une représentation équitable des femmes dans les autorités fédérales ». Cette initiative, qui vient d’aboutir, préconise d’introduire dans la Constitution l’obligation d’une parité entre les sexes au Parlement et au tribunal fédéral ; le Conseil fédéral, composé de sept membres, devra compter au moins trois femmes. De plus, cet événement donne un fort élan aux « femmes politiques » de gauche, mais aussi de droite. Elles s’engagent plus nombreuses dans les campagnes électorales et, portées par ce qu’on a appelé l’« effet Brunner », sont plus souvent élues que par le passé.

Cependant cet engagement plus grand des femmes dans les institutions politiques n’a pas été accompagné d’une mobilisation équivalente sur le terrain social. Au contraire.

1991-1995 : vive l'égalité à l'envers !

1991 a aussi marqué un changement dans le climat social et économique en Suisse. Avec la crise, le chômage quasi inexistant jusqu’alors, a explosé pour toucher aujourd’hui près de 200 000 personnes. Les femmes en sont davantage victimes. De plus, en harmoniç avec les politiques néolibérales mises en œuvre en Europe, le patronat et la droite ont lancé une offensive pour la flexibilisation des conditions de travail et pour une réduction des budgets sociaux.

Dans ce contexte, les revendications des femmes pour une réelle égalité se heurtent à un mur. Il n’est plus question de dégager des crédits pour développer les structures de prise en charge des enfants. Les revendications d’augmentations salariales pour les travailleuses perdent de leur crédibilité alors que l’ensemble des salaires diminuent. Pire, la droite se saisit de l’argument formel de l’égalité pour imposer une « égalité à l’envers » : l’interdiction du travail de nuit pour les femmes dans l’industrie est levée ; l’âge de la retraite des femmes est augmentée de 62 à 64 ans et se rapproche ainsi de celui des hommes qui est de 65 ans.

De plus, la majorité des femmes qui ont bénéficié de l’élan du 14 juin 1991 pour accéder à des Parlements n’ont pas fait de la défense de ces aspirations sociales des femmes leur priorité. A plusieurs reprises, celles qui se sont profilées comme les représentantes des femmes, Christiane Brunner en particulier, ont facilement cédé aux pressions de la droite et ont défendu des propositions présentées comme des compromis, mais qui équivalaient de fait à renoncer à des aspects décisifs des revendications des femmes.

Un bref tour d’horizon du sort réservé aux principaux thèmes posés lors du 14 juin 1991 permet de saisir cette évolution.

La loi sur l'égalité

La revendication centrale de la grève des femmes était l’obtention d’une loi sur l’égalité. Celle-ci a enfin été adoptée par le Parlement, en mars 1995. Elle ne reprend pas tous les éléments du projet initial, qui était jugé progressiste. Néanmoins, cette loi a été accueillie positivement par les organisations des femmes et les syndicats. Elle permet à ceux-ci d’agir en justice notamment en cas de discrimination salariale des travailleuses. La vraie difficulté est cependant d’organiser une série de batailles pour obtenir une application effective de cette loi, cela dans un contexte économique et social difficile.

L'assurance-maternité

La Suisse est le dernier pays d’Europe où il n’existe pas d’assuran-ce-matemité. Pourtant son principe est inscrit dans la Constitution depuis 1945. Des campagnes avaient déjà été menées, sans succès, au début des années quatre-vingt pour obtenir la concrétisation du principe constitutionnel. La bataille a été reprise par un comité national en 1993. Cette près-

Les institutions politiques suisses

La Suisse est une confédération composée de 23 cantons (dont 3 sont composés de demi-cantons). Le Parlement (législatif) est composé de 2 Chambres qui ont les mêmes droits : le Conseil national où siègent 200 député(e)s élu(e)s dans les cantons par le peuple ; le Conseil des Etats où siègent 46 députées (2 par canton et 1 par demi-canton) choisi(e)s par les cantons selon leur propre procédure d’élection. Le Parlement élit les 7 membres de l’exécutif, le Conseil fédéral. Depuis 1959, les quatre principaux partis politiques, représentés au Parlement, composent le gouvernement ; 2 des 7 conseillers fédéraux sont socialistes (cet accord est appelé « formule magique »). De plus, les régions linguistiques (germanique, francophone et italophone) doivent être, dans la mesure du possible, représentées au Conseil fédéral.

La Suisse est une démocratie semi-directe, avec un droit de référendum : dans les 90 jours qui suivent l’adoption d’une loi, 50 000 citoyennes et citoyens peuvent demander de la soumettre au vote du peuple. Les citoyennes et citoyens suisses ont également la possibilité de demander une modification de la Constitution fédérale : l’initiative constitutionnelle aboutit si elle récolte les signatures de 100000 citoyennes et citoyens.

sion a facilité la présentation, en juin 1994, par la conseillère fédérale socialiste Ruth Dreifùss d’un projet de loi, proposant un congé maternité de seize semaines pour les femmes exerçant une activité professionnelle. Son financement serait assuré par une cotisation prélevée sur les salaires.

Ce projet s’est heurté à la ferme opposition de la droite et du patronat. Alors que les comités constitués pour défendre cette revendication ont cherché en permanence à stimuler les mobilisations, et bien qu’ils aient rencontré un écho certain, une partie des femmes responsables de l’USS et du PSS se sont engagées dans la voie de la recherche d’un compromis au rabais avec les femmes représentantes des partis bourgeois. Le risque est dès lors grand, que cette politique provoque un sérieux désarroi parmi les femmes qui se sont engagées et rende plus difficile l’obtention d’une véritable assurance maternité.

En février 1992, les autorités fédérales ont dénoncé la convention 89 de l’OIT, interdisant le travail de nuit des femmes dans l’industrie. Elles suivaient ainsi la plupart des pays européens et le jugement, en automne 1991, de la Cour de justice des Communautés européennes, qui déclarait cette interdiction incompatible avec le principe de l’égalité entre hommes et femmes. Sur le moment, la mobilisation contre cette décision a été faible. De facto, l’USS a renoncé à organiser une véritable opposition.

Pour que la dénonciation de la convention 89 soit effective, elle doit être accompagnée d’une révision du droit suisse. Celle-ci est actuellement en cours. Dans ce cadre, l’USS en a, malheureusement, accepté le principe, se contentant de demander des compensations en temps. Le patronat a clairement indiqué qu’il n’était pas prêt à les accepter. La position de la centrale syndicale rend désormais beaucoup plus difficile une mobilisation contre cette régression sociale.

L'élévation de l'âge de la retraite des femmes

En automne 1994, le Parlement a adopté une révision (la dixième) de la loi sur l’assurance-vieillesse et survivants (AVS). Pour les femmes, cette révision est un cadeau empoisonné. D’une part, elle leur accorde enfin le droit à des rentes indépendantes de l’état civil (splitting) en intégrant un bonus pour les tâches éducatives. Mais d’autre part, la droite a imposé une élévation de l’âge de la retraite des femmes de 62 à 64 ans. C’est un marché de dupes inacceptable pour les femmes. De plus, il annonce d’autres reculs sociaux d’importance : les partis de droite ont clairement fait savoir que leur objectif est un report de l’âge de la retraite des femmes et des hommes à 67 ans.

La tournure qu’ont pris les débats sur cette question indique le chemin parcouru depuis la grève des femmes de 1991.

A l’annonce de l’élévation de l’âge de la retraite, la réaction de rejet a été massive parmi les femmes. Une manifestation convoqué par EUS S à la hâte et après beaucoup d’hésitation, un mercredi après-midi, a réuni à Berne plus de 1 0 000 femmes venues de toute la Suisse. Mais, hésitant devant la perspective d’une confrontation frontale sur cette question, les responsables de EUS S et du PSS ont multiplié, dans les semaines qui ont suivi, les volte-face sur comment réagir face à ce paquet empoisonné. Ils ont ainsi réussi à dissiper le potentiel de mobilisation qui existait au sein de très larges couches de la population et à diviser la gauche, le mouvement syndical et les féministes.

Finalement, l’USS s’est ralliée, non sans de nouvelles hésitations, à la décision des syndicats chrétiens et de la gauche radicale de lancer un référendum pour combattre ce projet. Par contre, le PSS a décidé de ne pas combattre cette révision. La votation a eu lieu le 25 juin.

Une division analogue traverse les organisations et groupes de femmes, qui sortent certainement affaiblis de ce débat. Une partie des femmes engagées politiquement et qui avaient participé à la grève des femmes, soutiennent cette révision. Pour elles, l’obtention du splitting et du bonus éducatif est une victoire décisive pour les femmes. En revanche, elles considèrent l’augmentation de l’âge de la retraite comme un inconvénient mineur, qui pourrait être réglé par la suite, lors de la prochaine révision de l’AVS.

Cette réaction est très éloignée du climat revendicatif de la grève du 14 juin 1991. Il aurait paru simplement ridicule aux 500 000 femmes qui se sont mobilisées ce jour-là d’accepter de payer avec deux ans de travail supplémentaire deux mesures qui ne font que réparer une profonde injustice et qui concrétisent, partiellement, une de leurs revendications les plus légitimes. L’élévation de l’âge de la retraite est indéniablement une nouvelle gifle pour les femmes. Mais, cette fois-ci, contrairement à ce qui s’était passé en mars 1993 pour l’élection d’une femme au Conseil fédéral, les choix politiques d’une partie de la gauche et des féministes n’ont pas permis le développement d’une mobilisation massive pour s’y opposer.

Ces événements rendent encore plus nécessaire un débat sur les perspectives pour le mouvement des femmes en Suisse. D’une part, la division qui s’est faite sur cette question casse le mythe, renforcé ces dernières années, des femmes formant un groupe homogène, qui ne serait pas traversé par des différences sociales et de classe, mais déterminé uniquement par son appartenance de genre. D’autre part, le choix d’une partie des femmes et de la gauche de ne pas combattre l’élévation de l’âge de la retraite révèle un renoncement profond à s’affronter aux options néolibérales de la droite. La perspective de mobilisation sociale est abandonnée, ou réduite à une fonction instrumentale, au profit d’une intégration accrue dans les institutions politiques. Dans ce contexte, nous devons réussir le pari de construire dans les années à venir un mouvement des femmes et une gauche radicale recomposée afin de faire face aux nombreux défis qui nous attendent.

Notes

  1. Michela Bovolenta* Lausanne
  2. * Commission «Féminisme : égalité et au-delà» de Solidarités

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