Etre des porte-parole des luttes üne mixité véritable de la vie politique nécessiterait bien des changements concrets , tant au niveau du fonctionnement des institutions , que de la place reconnue aux associations de terrain. Michèle Ernis et Marie-Françoise Deleule, militantes de la Ligue communiste révolutionnaire et conseillères municipales, respectivement à Saint-Etienne-du-Rouvray et Saint-Denis, en ont fait Vexpérience.
Nous les avons rencontrées.
Michèle Ernis, conseillère municipale à Saint-Etienne-du-Rouvray (76)
■ Peux-tu décrire un peu Saint-Etienne-du-Rouvray ?
Michèle Ernis -C’est une ville qui se situe dans l’agglomération rouennaise et qui compte plus de 31 000 habitants. C’est donc une des villes importantes de la Seine-Maritime, avec de fortes traditions ouvrières, puisque la municipalité est dirigée par le Parti communiste depuis 1959, et maintenant par une liste d’union de la gauche. C’est aujourd’hui une ville dont la population est touchée par l’exclusion, que ce soit le chômage, le rejet des familles immigrées dans des quartiers ghettos...
■ Parle-nous de la liste sur laquelle tu as été élue.
M. E. -J’ai été élue en 1983 sur une liste LO-LCR, dans le cadre de l’accord national « La voix des travailleurs contre l’austérité ». En 1989, c’était une liste large, comprenant des militants syndicalistes ou associatifs, soutenue par la Ligue seule, et qui s’intitulait « La voix des travailleurs contre le chômage et l’austérité ». Aujourd’hui, nous présentons une liste très large de militants associatifs et syndicaux, et qui est, cette fois-ci, soutenue par plusieurs organisations politiques ; il y a l’Association pour le rassemblement des travailleurs (ART)
formée par une partie des cheminots qui avaient participé aux coordinations de 1986, notamment avec José Perez ; il y a les Verts, avec en deuxième position sur notre liste Patrick Martin, qui est animateur d’une importante association de défense de la forêt, et qui avait obtenu 10 % dans le cadre des dernières élections cantonales ; il y a le Mouvement des citoyens, et je dois préciser que, sur la Seine-Maritime, le MDC a refusé d’appeler à voter Jospin au premier tour, parce qu’il était hors de question pour eux d’oublier les accords de Maastricht, la guerre du Golfe, et la politique de chômage ; et enfin tout récemment, l’Alternative libertaire nous a apporté un soutien, critique dans le cadre des élections, mais en accord avec la pratique de terrain. Et bien sûr, cette liste est soutenue par la LCR. Il s’agit donc d’une liste véritablement plurielle. Nous avons trouvé un nom : « Droits de cité », avec en sous-titre : « La voix des luttes contre le chômage, pour l’égalité sociale et l’écologie ». L’idée, c’est d’avoir un nom rassem-bleur très parlant et de l’expliciter avec ce sous-titre. Cela nous permet de décliner à partir de « Droits de cité » : le droit à l’existence, le droit à l’emploi, le droit au logement, le droit à un environnement de qualité, les droits des femmes.
Nous disons qu’évidemment nous ne pourrons pas changer la société au niveau de la commune seule, mais que en revanche la commune est un lieu privilégié pour lutter pour les droits que je viens de citer: c’est là que sont vécues les conséquences dramatiques de l’austérité et du chômage. Dans une entreprise, les travailleurs ont souvent un tout petit salaire, mais ils ont un salaire, alors que dans une commune, tous les types de populations se côtoient, avec des exclus qui n’ont plus rien du tout, ni logement ni travail, qui sont mis au ban de la société. Et nous, justement, nous ne voulons pas de cette division de la classe ouvrière au sens général du terme, nous voulons que puissent exister des luttes, et surtout que puissent se forger collectivement des outils pour s’en sortir. Nous l’avons décliné comme j’ai dit en termes de droits. Donc, évidemment, nous sommes contre la politique de droite du gouvernement, et nous tirons un bilan absolument négatif des quatorze années de Mitterrand, et aussi de la politique de la liste d’union de la gauche. Ils sont, comme je l’ai souvent dit au conseil municipal, schizophrènes ; pour eux tout est toujours mauvais au niveau national mais ils ont la meilleure politique qui soit sur le plan local. Nous pensons qu’au contraire une très grande partie de la population ne peut pas s’expri- mer. Or, pour nous, la citoyenneté, ce n’est pas un mot creux pour une démocratie vide, mais des revendications concrètes, des droits concrets.
■ Peux-tu donner un exemple de ce contenu concret concernant plus précisément les femmes ?
M. E. -Eh bien, il y avait sur notre ville un très gros problème : alors que c’est une ville de plus de 30 000 habitants, où plus de 10 % de la population a moins de cinq ans, il n’y avait pas de crèche ! Quelques halte-garderies, dont une seule municipale de 24 places. Dès mon premier mandat, j’avais annoncé que je ne voterais aucun des budgets tant qu’il n’y aurait pas une structure petite enfance sur la ville. Je n’ai pas été la seule à mettre ce problème en évidence : il y a eu des militantes du Planning familial, de la Confédération syndicale des familles, des professionnelles de l’Education nationale, et... des habitant(e)s de Saint-Etienne, évidemment ! On a décidé de prendre le taureau par les comes, et on a créé un collectif pour faire pression sur la municipalité. Ce collectif a eu pour rôle de discuter des besoins qui apparaissaient dans la population et en même temps, d’organiser des réunions de quartier pour que ce problème soit débattu. Et nous ne l’avons pas simplement abordé sous cet angle : il faut une crèche, point, mais aussi sous l’angle : quels sont les besoins des petits enfants, sur le plan du sommeil, du jeu, de la socialisation. Nous avions aussi envie d’aller plus loin : dès le départ, le thème de maison de la petite enfance est apparu. Sur Saint-Etienne il n’y avait quasiment rien, tout était à bâtir. Notre idée a donc été d’organiser ce service, pour qu’une femme qui attend un enfant, puisse, en venant à la mairie, connaître l’ensemble des possibilités, que ce soit la halte-garderie, la crèche, le jardin d’enfants, que tout soit présenté par une plaquette. En effet, il nous semblait que le rôle d’une municipalité était d’offrir la palette la plus large possible à tous les parents. A chacun(e) de choisir après. Cela a été un travail d’information, de discussion, il a fallu faire remonter les projets. Et, j’insiste bien là-dessus, cela a été une action collective. En revanche, la municipalité, à partir du moment où la maison de la petite enfance a existé, s’en est évidemment attribué le mérite.
Après cette première étape, une fois que la municipalité a été contrainte d’accepter, on est passé à la deuxième phase qui consistait à réunir les pro-fessionnel(le)s des centres de PMI, des maternelles, et la CSF par exemple, afin de déterminer quel type de maison nous voulions. Nous avons alors mené, pendant près d’un an, un travail que j’ai jugé intéressant, pour déterminer les besoins : quels types de salles, quelle structuration, quel type de fonctionnement. Nous avons ainsi abouti à l’idée que cette maison de la petite enfance comprendrait une halte-garderie où il serait possible de faire garder l’enfant une heure ou deux ; qu’il y aurait une formation des nourrices agréées : il est bon qu’elles puissent se former, se retrouver ensemble au lieu d’être comme trop souvent isolée chacune chez soi ; et enfin il y avait la crèche. Nous avons fait le choix, qui a été beaucoup discuté aussi, d’y placer deux classes de petite section de maternelle. Ce qui permettait à la fois qu’elles dépendent de l’Education nationale, et donc soient gratuites, tout en étant adaptées aux tout-petits.
Le travail avec l’architecte a été remarquable : c’était la première fois que je voyais un architecte travailler avec les professionnelles et les usagères et accepter un certain nombre de remarques et de modifications. Voilà tout l’aspect positif.
Maintenant nous avons quand même un reproche à faire à cette maison, car aujourd’hui elle est une vitrine : elle est très bien, mais il y a quinze places en crèche ! Et l’école maternelle qui est juste à côté n’a pas les subventions, ni la même infrastructure. Et nous, institutrices ou syndicalistes, nous voulons faire rejaillir sur les autres structures de la petite enfance tout ce qui est apparu en positif. Pour moi ça n’était pas simplement une revendication qu’on avançait sur un tract, j’avais pu suivre ce dossier de A jusqu’à Z. Dans le cadre du collectif, ça a été quelque chose de phénoménal comme expérience, la mise sur pied complète d’une structure en fonction des besoins, de la réalité. . .
Reste qu’ aujourd’hui le fonctionnement pose problème, il n’y a pas de structure collective pour discuter avec les usagers. Elle a été refusée par le conseil municipal.
■ Est-il toujours nécessaire de venir à bout de la résistance de la municipalité sur ce genre de sujets ?
M. E. -Nous avons depuis longtemps une structure du Planning familial à Saint-Etienne. Les permanences d’accueil sont fréquentées par les femmes, notamment par les jeunes, c’est vraiment un service de qualité et de proximité, puisqu’il se trouve dans une des tours du quartier un peu ghetto de notre ville. Or, ce Planning a connu de grosses difficultés financières. Depuis très longtemps, la municipalité ne le voyait pas d’un bon œil, dans la mesure où ses membres n’appartiennent pas au courant majoritaire, enfin c’est ainsi que je l’analyse. Donc, elle ne lui versait que de petites subventions, alors qu’elle finance une Fête des mères tout à fait dans le style de Pétain : les mères montent sur l’estrade, sont remerciées, applaudies... J’y ai assisté, je trouve ça lamentable, j’en ai eu la chair de poule, tellement c’était comme autrefois. D’un autre côté, pour les familles qui y viennent, pour les femmes, pour les enfants, cela apparaît comme une certaine glorification. Je n’étais donc pas pour harceler ces familles là, parce que ce n’est pas elles les responsables, mais bien la municipalité, qui est quand même de gauche, qui est PC, qui sait très bien d’où vient la fête des mères ! Et il y avait une somme importante, 8 000 à 1 0 000 francs, qui était versée pour ça, alors que le Planning n’avait pas un sou ! C’était vraiment un choix.
Le Planning a mené une véritable bataille de reconnaissance, qui a été soutenue par des militant(e)s associa-tifs(ves), des militants du Parti socia- liste aussi. Et finalement, ces derniers temps, la municipalité a changé de position, surtout parce que le Planning a failli partir de Saint-Etienne. La municipalité a senti que ce départ risquait de créer un vide. Une subvention conséquente est maintenant versée au Planning et lui permet de tenir financièrement.
Une municipalité qui se dit au service de la population devrait normalement reprendre ce type de bataille, tout en respectant l’indépendance des associations. Une chose est le soutien de la ville, une autre les engagements d’une association. Or, on voit à Saint-Etienne des associations qui ont des positions, et qui à certains moments n’osent pas les assumer publiquement, de peur de manquer une subvention importante de la municipalité.
Dans le cas que je viens d’évoquer, je pense que fondamentalement la municipalité visait la population avec un grand P, toujours vue comme asexuée, c’est-à-dire ceux qui parlent le plus... Or, dans la population, il y a les femmes. Et en particulier une forte proportion de « familles monoparentales ». Dans certaines tours de Saint-Etienne, les habitants sont classés « populations à risque » ; il s’agit en réalité des exclus, des chômeurs, des familles immigrées, et puis de la catégorie « femmes seules » ou « familles monoparentales »... Et ces femmes cumulent tous les problèmes ; souvent elles n’ont pas de boulot, ou alors absolument précaire, un petit salaire, sur lequel souvent elles doivent faire vivre leurs enfants toutes seules. Elles ont une absence et en même temps une demande très forte de formation. C’est là qu’on voit que l’emploi est un droit fondamental, en particulier pour les femmes : le droit d’avoir un vrai salaire, un vrai travail et pas un emploi précaire ou à temps partiel. Et, lié à tout cela, le droit d’avoir un logement, car souvent elles n’ont pas de caution suffisante : c’est aussi un problème sur lequel la mairie devrait intervenir.
Tout cela n’est jamais abordé au conseil municipal. Quand j’aborde le sujet de la Fête des mères, il y a des ricanements dans la salle ; ou bien quand je souhaite que les problèmes des femmes soient abordés, que je féminise les discours, c’est toujours traité comme un état d’âme. Or. pour moi. ce n'est pas un état d’àme. c'est la prolongation du combat du mouvement des femmes, et une réalité : quand on est élue, on est élue par rapport à des besoins de la population en général, et les besoins des femmes doivent apparaître.
La municipalité doit à la fois mettre en avant un certain nombre d’actions spécifiques et en même temps susciter une expression propre des femmes. Je pense, par exemple, qu’elle doit aider les associations de femmes à exister, en toute indépendance, leur attribuer une subvention, leur donner des locaux, ne pas leur opposer d’obstacles.
■ En dehors du Planning, y a-t-il eu des tentatives pour créer de telles associations sur Saint-Etienne ?
M. E. -Par exemple, dans le cadre d’une association de quartier, les habitants avaient demandé à avoir des services de proximité au bas de leur tour, une salle de sports, une laverie collective : quand les gens n’ont pas l’argent pour se payer des machines à laver, en avoir une commune au bas de l’immeuble, facilite la vie, pas seulement des femmes mais de tout le monde. On a eu la joie de découvrir qu’il y avait des femmes immigrées, certaines même avec un foulard, qui venaient à la salle de sports. Je suis personnellement contre le port du voile à l’école, mais là c’est différent. Cela représente quand même pour elles, d’une certaine façon, la participation à une vie associative. Depuis, ces messieurs ont demandé qu’il y ait deux salles, une pour les femmes et une pour les hommes...
Je peux citer un autre exemple, celui d’une association formée avec des parents d’élèves, mais en réalité beaucoup plus large, où il y a échange de recettes des différents pays. Non seulement cela fait partie de l’aspect multiculturel, mais à partir de là les femmes sortent de leurs maisons, elles parlent avec d’autres, il y a une activité d’alphabétisation, et des revendications apparaissent. C’est peut-être tout simple, mais c’est le b-a-ba pour que des femmes qui sont cloîtrées dans leurs maisons puissent participer à la vie de la cité et avoir une expression indépendante.
Je pense que dans le cadre d’un combat global pour les droits des femmes, on peut faire en sorte, à ce niveau là, que petit à petit ces associations s’emparent des problèmes, et contribuent à un ancrage très profond du mouvement de lutte des femmes. Je crois que ce sont des pas significatifs, même si ce n’est pas suffisant, parce qu’il faut un lien entre ces luttes locales et la lutte nationale.
■ A propos de la parité, que peux-tu dire en fonction de ton expérience ? Comment faire pour qu ’ il y ait plus de femmes en politique ?
M. E. -Je pense que rien ne peut être autoproclamé, mais que c’est plutôt par ces mouvements divers, ces associations, qu’on pourra construire une base solide.
Si on considère directement le plan politique, je pense que le côté figé de certaines organisations ne facilite pas les choses. Ainsi, l’expérience de notre liste aujourd’hui est mitigée. D’un côté, il y a des femmes qui viennent donner leurs noms, qui assistent aux réunions, qui font des remarques tout à fait pertinentes sur la vie locale. Notre liste est conduite par une femme et comprend vingt femmes et dix-neuf hommes. Il y a des infirmières de l’hôpital psychiatrique, des enseignantes, des postières, des travailleuses de la Sécu... Elle reflète ce que sont les secteurs où travaillent majoritairement les femmes, ce n’est pas un hasard. Il fallait que cette dimension apparaisse. En revanche, dès qu’il faut donner des noms pour les premières positions, puisqu’il y a quatre organisations qui soutiennent, il y a quatre hommes ! Les femmes ont décliné par crainte, par manque de disponibilité. . . (tiens donc !)
Je pense que le fait de débattre, d’avoir son mot à dire, de ne pas donner une réponse clé en main sur tout, est dans la vie locale quelque chose qui favorise l’expression des femmes. Ensuite, pour la parité, je crois ce n’est pas suffisant : il faut organiser des débats pour montrer ce qu’on souhaite. Et sur la question de la citoyenneté, il est évident que si on dit « droits de cité », la cité est à tout le monde : c’est-à-dire aussi à la moitié de ses habitants, les femmes !
■ Et ton expérience personnelle ?
M. E. -L’expérience que j’ai eue en tant que tête de liste est un peu compliquée. La LCR avait, avec raison, souhaité qu’il y ait des camarades femmes qui soient têtes de liste. Le problème, c’est qu’après aussi il faut qu’il y ait un travail collectif et un suivi. En ce sens, je pense que le travail a été un peu inachevé au niveau de la LCR. Or, c’est la deuxième étape importante : il est évident que lorsqu’il y a des difficultés, l’intériorisation n’est pas la même pour une femme.
D’un autre côté, je me suis aperçue que la Ligue était aussi pour moi un lieu de formation, un lieu où j’ai appris à parler. Ainsi, au conseil municipal, je m’aperçois que j’ai des choses à dire par rapport au combat de classe qu’on porte, par rapport au combat des femmes. Alors que sur les autres listes, que ce soit la droite ou la liste PS-PC, très peu de femmes s’expriment. Et le problème n’est pas simplement de placer des femmes aux différents postes, mais qu’elles soient porteuses de revendications, de luttes, et puissent les exprimer, à l’encontre d’un rôle de potiche. Et je crois qu’ aujourd’hui dans les luttes pour les salaires, ou contre l’exclusion, il y a des possibilités. On l’avait senti au moment des luttes des infirmières, des institutrices, des assistantes sociales, il y a quelque chose de nouveau qui est apparu et qui continue.
Marie-Françoise Deleule, conseillère municipale à Saint-Denis (93)
■ Dans quelles conditions as-tu été élue au conseil municipal ?
Marie-Françoise Deleule -Nous avions constitué, il y a six ans, une liste avec une parité totale : un homme, une femme, et nous avons obtenu 7 % des voix. Plusieurs choses ont permis ce résultat. D’abord la Ligue avait fait un gros travail militant associatif et politique autour de l’antiracisme et d’un certain nombre de luttes, avec une présence régulière en tant que Ligue sur le marché. D’autre part, nous étions la seule liste à gauche de la gauche qui se présentait à ces municipales. Cela avec une forte crise du PC comme du PS. Le PC de ville s’opposait au PC des élus municipaux, et le PS était lui aussi scindé en deux. Nous avons donc bénéficié de cette crise. Nous sommes apparus comme une alternative aux positions de l’union de la gauche qui était à l’époque la liste municipale majoritaire.
■ C’était une liste LCR seule ou avec des sympathisants ?
M.-F. D. -Il y avait eu une démarche unitaire pour élargir la liste, mais elle n’avait pas abouti. Nous avons donc constitué une liste large soutenue par la LCR, avec des gens qui n’étaient pas à la Ligue, mais qui étaient en solidarité avec nous.
■ Comment décrirais-tu la ville de Saint-Denis ?
M.-F. D. -Saint-Denis a toujours été une ville populaire, traditionnellement PC, elle fait partie de ce qu’on appelait la ceinture rouge de la région parisienne. Elle compte énormément d’ouvriers et d’employés, et c’est une des villes de la région parisienne qui comprend le plus de logements sociaux.
Certains quartiers comme la Plaine-Saint-Denis ont toujours servi de secteurs d’accueil pour les populations immigrées les plus récentes, qui parfois repartent ensuite vers d’autres villes ou s’ancrent définitivement à Saint-Denis et s’y intègrent.
C’est une ville qui est également très jeune. Enfin, c’est une ville qui est touchée par la désindustrialisation, en particulier la Plaine, où l’on trouvait des industries lourdes, de la métallurgie. Toutes ces industries sont parties, remplacées progressivement par d’autres, mais pas dans les mêmes secteurs et en moins grand nombre, d’où un taux de chômage relativement important dans les populations les plus ouvrières et en particulier immigrées.
Ville qui est donc fragilisée sur le plan économique et sur le plan social, mais qui est aussi extrêmement dynamique sur le plan associatif, du côté des cités, des jeunes, bilan contrasté, quoi !
■ Avez-vous pu faire une analyse locale des résultats de l’élection présidentielle ?
M.-F. D. -Par rapport à 1988, nous constatons un tassement du Front national, mais il reste tout de même autour de 19 %. Saint-Denis connaît toujours un taux d’abstentions beaucoup plus important que la moyenne nationale. On constate souvent que les quartiers qui ont les plus forts taux d’abstention ont aussi le plus fort taux de vote Le Pen, ce qui signale vraiment les quartiers en difficulté. Il faut savoir que dans ces quartiers la moitié de la population ne vote pas, soit parce qu’elle n’est pas inscrite sur les listes électorales, soit parce qu’il s’agit d’immigrés. Ce qui conduit à relativiser certains résultats.
■ Quel était votre programme, sur quels points entendiez-vous insister ?
M.-F. D. -Il y avait trois axes principaux : la lutte c'ontre l’exclusion sous toutes ses formes, la question de la démocratie, au sein du conseil municipal et par rapport à la population, et une priorité accordée à la jeunesse compte tenu de la spécificité de Saint-Denis.
■ Vous êtes deux élus de la LCR, comment fonctionnez-vous entre vous, et par rapport à ceux avec qui vous avez constitué la liste et vos électeurs ?
M.-F. D. -Nous n’avions aucune expérience. Ça nous a beaucoup aidés d’être deux et d’avoir derrière nous toute une équipe qui réfléchissait avec nous, surtout au début. Nous nous sommes aperçus tout de suite que le conseil municipal était une chambre d’enregistrement de décisions administratives, et que si nous voulions qu’il y ait des débats politiques, il faudrait les y faire rentrer de force. En effet, les trois quarts des décisions sont déjà prises, les débats ont eu lieu au bureau municipal, c’est-à-dire au sein de la majorité municipale et, une fois devant les élus, il n’y a plus que des formules administratives à faire enregistrer ou à faire refuser. Donc, il a fallu que nous introduisions un certain nombre de débats, bien souvent par des biais complètement tordus : au moment d’une discussion sur telle ou telle mesure administrative qui était soumise au vote, nous forcions le débat et nous posions les questions. Progressivement, nous avons tout de même obtenu certaines évolutions. Par exemple, pour la discussion du budget, au lieu d’avoir à voter en mars des milliers et des milliers de chiffres répartis dans des lignes budgétaires où nous étions incapables de voir où allait l’argent, quelles étaient les priorités, nous avons fini par imposer des débats d’orientation préalables au vote des chiffres proprement dits. Au mois de septembre sont discutées les toutes premières orientations en aval des consultations des différents services de la mairie, des différents secteurs, et une nouvelle discussion a lieu au mois de janvier, avant le vote définitif du budget au mois de mars. En revanche, ce que nous n’avons pas obtenu, c’est que le vote du budget soit vraiment porté au niveau de la population. Nous, ce que nous voulions, c’était que la population puisse se saisir du débat et soit partie prenante des choix. Nous avons sans arrêt demandé qu’on mette en place des assembles décisionnelles de quartier et qu’on se serve d’une possiblité, qui existe légalement mais qui n’a jamais été utilisée à Saint-Denis, de faire des consultations d’intérêt local. Il y avait une occasion en or pour faire ça, c’était le débat sur la création du stade. La mairie s’est refusée à faire ce type de consultation lors d’un choix qui engageait l’avenir de la ville, que ce soit dans la vie quotidienne, les choix financiers, l’image de la ville, dans tout quoi ! Elle a fait monter un dimanche des tentes à la sauvette au centre-ville pour soi-disant consulter la population, les trois quarts des gens n’étaient pas prévenus, c’était désert, c’était une parodie de démocratie.
■ Quels autres terrains d’intervention avez-vous privilégiés ?
M.-F. D. -Tout ce qui concernait la lutte contre l’exclusion sous toutes ses formes. Nous avons eu sans arrêt des débats avec la majorité municipale qui disait : « Vous n ’attaquez que la municipalité, les vrais responsables c’est l’Etat, etc. », ce avec quoi nous étions d’accord, ce n’est pas la Ligue qu’il faut accuser de ne pas suffisamment s’attaquer à la droite ou au patronat ! Cela dit, étant élus dans une municipalité, celle-ci a des responsabilités, par rapport à la population, sur la façon dont elle fait face aux conséquences de la précarité et du chômage, du malvivre dans la ville. Et sans vouloir effectivement que la municipalité supplée aux carences de l’Etat, nous avons toujours pensé qu’il était indispensable qu’une municipalité qui se réclame de la gauche, voire des Reconstructeurs, comme celle de Saint-Denis, prenne des mesures symboliques de solidarité avec les populations les plus en difficulté. Nous avons toujours fait des propositions concrètes, par exemple la gratuité des transports pour les chômeurs, l’interdiction des expulsions locatives sur Saint-Denis, la demande d’un moratoire voire d’une solidarité active juridique par rapport aux dettes d’électricité, de téléphone. Ce sont des mesures que la municipalité n’a jamais voulu prendre. On compte à Saint-Denis un très fort pourcentage de familles monoparentales qui vivent très difficilement. Il n’y a rien eu de spécifique fait à leur égard, et pourtant ce sont des gens, des femmes en particulier, qui ont d’énormes difficultés de logement.
De fait, le logement social ne répond absolument pas à leur demande puisqu’elles ont des revenus trop faibles, des garanties insuffisantes et ça c’est un problème qui n’est pas pris à bras-le-corps par la municipalité, ils se contentent de nous répondre : le logement social est ce qu’il est, c’est la faute du gouvernement et du système actuel si le logement ne remplit pas sa véritable fonction sociale. Nous considérons que c’est juste, mais qu’on ne peut pas s’arrêter là. Le logement social a été un axe important de notre mandat, notamment dans DAL à la fin. Nous avons mené une bataille sur la question des hôtels meublés, pour que ce soit reconnu comme un véritable logement social de fait, qu’il n’y ait pas d’expulsion sans relogement dans les opérations de rénovation. Nous avons toujours été extrêmement vigilants dans ces opérations, pour que les populations concernées soient systématiquement relogées. Nous avons eu sur ce sujet de nombreuses interventions, qui ont porté leurs fruits : il n’y a pas eu d’expulsion sans relogement, avec certes une volonté politique de la mairie. Nous avons combattu une tendance, qui commençait à se faire jour, à la construction de logements en accession à la propriété à la place des logements sociaux. Ce n’était pas une priorité quand on sait qu’il y a 4 000 demandes de logements sociaux non satisfaites ! Et nous avons eu raison puisque les logements ont été reversés dans le locatif, ils n’arrivaient pas à les vendre !
■ Avez-vous eu d’autres interventions concernant plus spécifiquement les femmes ?
M.-F. D. -Nous sommes intervenus assez souvent sur les crèches et sur tout ce qui concernait la petite enfance. Saint-Denis est une des villes où il y a le plus de crèches, mais c’est encore notoirement insuffisant. Le prix des crèches reste encore assez élevé et a été récemment aggravé par des mesures de la CAF, que la municipalité s’est contentée de retraduire telles quelles dans les tarifs, sans chercher à mener de lutte avec les parents concernés. Ces mesures pénalisent en particulier les personnes travaillant à temps partiel, qui sont obligées de payer un forfait très important de présence, qui revient à annuler complètement le « gain » qu’elles peuvent avoir à travailler à temps partiel.
C’est un exemple de ce à quoi nous nous sommes opposés, c’est-à-dire une politique à laquelle nous reprochons d’être trop gestionnaire. C’est vrai qu’il y a un certain nombre de mesures qui sont imposées par l’Etat, mais si on les applique sans lutte on en devient complice.
■ Avez-vous trouvé le moyen de rendre compte de toutes ces actions ?
M.-F. D. -Nous avons constaté que chaque fois que nous avons pu faire avancer les choses, c’est chaque fois que nous avons pu nous appuyer sur des mobilisations, des luttes sur la question du logement, de l’école etc., dont nous avons pu nous faire les por- te-parole au sein du conseil municipal. Ce n’est pas extraordinaire de dire ça, mais on a l’impression quand on arrive au sein du conseil municipal qu’il suffit de bien faire les propositions pour que ça marche. Malheureusement, comme partout, c’est réellement une question de rapport de force.
Dans notre campagne, nous nous sommes engagés à rendre compte de ce que nous ferions. Nous avons essayé de le faire de différentes façons : la principale a été d’éditer un bulletin, que nous avons sorti au départ tous les mois, puis tous les deux mois -il y a un conseil tous les mois -où nous avons régulièrement rendu compte de notre action, de nos propositions au sein du conseil municipal. Nous l’avons distribué dans toutes les boîtes aux lettres à 7 000 exemplaires et adressé systématiquement à tous les gens qui avaient été en contact avec nous lors de la constitution de la liste, ou qui à un moment ou à un autre nous avaient apporté leur soutien.
Nous avons aussi essayé de les réunir régulièrement, pour faire des comptes-rendus par thème, et d’organiser des débats dans des réunions ouvertes afin de voir si les idées que nous défendions correspondaient bien à celles pour lesquelles nous avions été élus. Il s’est produit des choses nouvelles comme le choix du grand stade, ce n’était pas des choses que nous pouvions prévoir, il y a six ans.
■ Ça a marché ?
M.-F. D. -Bon an mal an, mais nous avons tenu régulièrement ce type de réunions avec une assistance variable, des gens nous ont suivis souvent, d’autres plus épisodiquement, cela dépendait des thèmes qui étaient abordés.
■ Quelles mesures préconiserais-tu pour assurer une réelle démocratie dans les conseils municipaux ?
M.-F. D. -Nous avons fait plusieurs propositions de communication par rapport à la population. Il existe un journal de Saint-Denis qui n’est pas trop une caricature de journal municipal, qui a une certaine indépendance, mais c’est un instrument d’information et non de communication. Nous avons proposé de faire un journal des besoins sociaux, dans lesquels les habitants pourraient s’exprimer, pourraient donner leur opinion de ce qu’il faudrait pour la ville, et qui pourrait être aussi un outil de revendication par rapport à l’Etat.
Nous avons bien sûr toujours mis en avant la question du vote des immigrés à toutes les consultations, en disant que les consultations locales, que nous proposions, étaient l’occasion de démontrer que l’ensemble de la population était concerné, que l’ensemble de la population devait voter. Aujourd’hui, le fait que les populations immigrées ne votent pas et en particulier à Saint-Denis, c’est quand même un sacré problème, il y a tout une partie de la population qui n’est pas représentée. Nous avons proposé aussi des conseils municipaux de jeunes associés au conseil municipal élu, toujours dans le cadre de la priorité que nous donnons à la jeunesse.
■ Quel bilan, politique et personnel, tires-tu de ton expérience ?
M.-F. D. -Le bilan politique rejoint ce que je disais tout à l’heure : on peut faire bouger des choses dans un conseil municipal, à condition d’avoir une action très équilibrée. Au sein du conseil municipal, nous ne sommes que les porte-parole d’un groupe constitué initialement autour de la liste ou qui s’est constitué autour de notre action, petit à petit, ou les porte-parole de luttes. Sinon, on est confronté à une forme d’organisation du conseil municipal qui est très administrative comme je l’ai dit, et également à un pouvoir du maire qui est exorbitant : dans la Constitution française, il n’y a quasiment pas d’équivalent, à part le président de la République, aux pouvoirs d’un maire sur une ville. La délégation de pouvoir est énorme, il peut décider tout seul d’investissements budgétaires très importants.
D’autre part, nous sommes bénévoles et nous faisons ça en plus du temps de travail, donc le combat est extrêmement inégal face à une majorité municipale qui elle a des élus permanents en nombre important et derrière des équipes techniques, c’est une énorme machine avec énormément de salariés, des spécialistes, qui font ça huit heures par jour. Donc l’essentiel de ce que nous pouvons apporter, c’est le rapport de force par le biais de mobilisations sur la ville.
Pour ce qui est de mon bilan personnel, je dirais que c’est loin d’être une chose facile. Quand on peut être les porte-parole d’une lutte, c’est très bien. Maintenant, ce n’est pas toujours le cas, mais par contre devant l’énorme quantité de dossiers, on est amené à prendre des positions. Or, on ne peut pas être spécialiste de tout en étant deux au conseil. Donc, il y a souvent dans les débats un aspect extrêmement désagréable, difficile à vivre. Parfois, on avance des positions sur lesquelles on se fait répondre de façon très méprisante, parce qu’on ne connaît pas l’entièreté du dossier, et que ça se joue souvent sur des questions très techniques. Et, malgré tout, on sait qu’on a raison sur le fond parce que ça correspond vraiment au sentiment de la population qui est autour de nous.
Globalement, quand nous regardons avec du recul les combats que nous avons menés, les positions que nous avons défendues, les gens que nous rencontrons nous disent que nous avions raison, mais au sein du conseil municipal, d’être toujours hypermino-ritaire, c’est quelquefois assez dur à vivre.
■ Quelle est la place des femmes au conseil municipal ?
M.-F. D. -Il y en a un certain nombre, mais elles sont minoritaires aussi. C’est vrai qu’il y a eu un effort de la part de la majorité municipale de faire élire un certain nombre de femmes, y compris au poste de maire adjoint avec des responsabilités importantes. Maintenant, si l’on fait le compte, on est loin de la parité !
■ Vous vous représentez ?
M.-F. D. -Oui. Nous avons à nouveau essayé de présenter une liste large parce qu’il y a une possibilité objective. Il y a à Saint-Denis, au niveau associatif, tout un tas de gens qui ont envie de faire autre chose que ce qui existe politiquement aujourd’hui. Malheureusement ça a été à nouveau impossible parce que le maire, assez conscient de ce qui se passait sur le plan politique, a essayé lui aussi de capter tous ces gens en recherche de solutions politiques en dehors du PC et du PS, lui-même étant en opposition par rapport au PC.
Il a fait des propositions aux Verts, à ADS, etc., et malheureusement, il les a plus séduits que nos propositions à nous. Nous le regrettons énormément parce que nous trouvons que cela ne retraduit pas le combat que ces gens ont mené sur le plan local, maintenant on ne peut pas les forcer à être cohérents avec eux-mêmes ! Donc nous en avons été réduits à faire la même démarche que la dernière fois, c’est-à-dire une liste issue de la Ligue, en essayant de l’élargir au maximum aux gens en solidarité politique avec nous.
Nous avons fait des réunions pour discuter de notre bilan, voir ce qui pouvait être validé ou pas dans les priorités que nous avons mises en avant et peaufiner les axes de campagne.
Nous en avons encore un certain nombre à faire, en particulier une réunion « jeunes » qui a l’air de prendre tournure. Nous avons cette fois la possibilité de réunir un certain nombre de jeunes sur notre liste et d’animer une campagne spécifique.
Notes
- Mai 1995 Propos recueillis par Jacqueline Jauffret et Sophie Joanny