En France, si vous saviez...
Pour une réelle égalité et pour la mixité dans la vie politique
Le débat sur la parité est loin d'être clos. Nous avons choisi de le poursuivre en publiant de larges extraits de la résolution votée majoritairement sur cette question par la direction nationale de la LCR, le 1er avril 1995, au terme d'un débat qui s'est déroulé pendant plus d'un an, dans les colonnes des Cahiers du féminisme et dans le cadre de la préparation de la conférence nationale femmes de janvier 1995.
Les femmes représentent 53 % de l’électorat en France ; elles sont par contre totalement minoritaires parmi les élus : en 1993, elles représentent 5,5 % des élus de l’Assemblée nationale et du Sénat.
Ainsi, malgré le préambule de la Constitution qui réaffirme l’égalité des droits entre hommes et femmes, les femmes sont, de fait, exclues de la représentation politique. De ce point de vue, la France constitue, après la Grèce, la lanterne rouge de l’Europe. Au Danemark, par contre, les femmes représentaient 33 % environ des élu(e)s au Parlement lors des élections de 1990.1
Pour mettre fin à ce scandale, faut-il exiger une nouvelle loi électorale et plus fondamentalement l’amendement de la Constitution pour introduire un nouveau principe, celui de la « parité » ? Pour notre part, il nous semble plus juste de nous battre pour une réelle mixité de la vie politique, en inscrivant cet objectif dans la lutte plus générale contre les inégalités sociales et politiques.
I. La loi sur la parité, une solution en trompe l’œil.
Une loi pour la parité peut sembler un moyen simple de mettre fin à cette inégalité criante. Pourquoi les femmes ne sont-elles pas élues dans les assemblées ? Rien dans la Constitution n’interdit aux femmes d’être éligibles. Mais tout dans la société les en dissuade : le poids des responsabilités ménagères et familiales, le sexisme des organisations syndicales et politiques, l’image traditionnelle de la politique, le caractère antidémocratique des institutions politiques, le découragement qui a suivi la trahison de la gauche gouvernementale, etc. Alors faut-il imposer par une loi, la parité des listes, pour contrecarrer les effets du sexisme des organisations ? Nous ne le pensons pas, ce serait en effet légitimer trois idées qui nous semblent fausses :
1. Par principe, nous ne reconnaissons pas le droit à l’Etat de s’immiscer dans le fonctionnement des partis (...);
2. Les partisanes de la « démocratie paritaire » prétendent dépasser une double impasse, celle de l’universalisme abstrait et celle des discriminations positives (un quota minimum de femmes dans une instance se transformant toujours en quota maximum).2 Face à ces « impasses », elles mettent en avant la notion de « démocratie paritaire » : il s’agirait ainsi de faire prendre en compte par la Constitution les « deux composantes » du genre humain. Avec la notion de « genre », les partisanes d’une nouvelle loi entretiennent délibérément la confusion. Le « genre » peut avoir deux sens : l’un renvoie à l’espèce humaine comme nouvelle espèce biologique dans la chaîne de l’évolution, l’autre fait référence au concept de genre tel qu’il a été élaboré par les chercheuses féministes ; dans ce cas, il met en cause la « construction sociale » du masculin et du féminin et le rapport hiérarchique qui la sous-tend. Lutter au nom de l’une ou l’autre de ces acceptions n’a pas les mêmes implications
Vouloir inscrire le principe de la parité au nom de la différence biologique des sexes, c’est considérer, qu’en raison de cette différence femmes et hommes seraient porteurs de deux visions du monde, de deux systèmes de valeurs (voire de deux sciences)3 différents. C’est considérer qu’il y a une continuité directe entre le biologique et le politique. Il ne s’agit pas de nier toute « différence ». Les différences biologiques entre femmes et hommes induisent probablement un rapport différent à la sexualité, voire à la vie ; mais qui peut faire la part, aujourd’hui, entre ce qui vient du biologique et ce qui relève de l’éducation ? Qui peut prétendre enfin que toutes les femmes et tous les hommes vivent leur « féminité » et leur « masculinité » de la même manière ? Il ne faut jamais oublier en effet que l’activité culturelle et politique des indivi-du(e)s est le produit de rapports sociaux complexes forgés au cours de l’histoire : nous sommes femme ou homme, mais également fils ou fille de paysans ou citadins ; fils ou fille d’immigrés de première, seconde, énième génération ; salarié(e), chômeuse) ou employeur ; homo ou hétérosexuel(le) ; athé(e) ou reli-gieux(se), etc.
Chaque individu(e) doit être libre de choisir sa ou ses identités. C’est cette liberté fondamentale que doit garantir la Constitution en inscrivant dans la loi le principe d’égalité et le refus de toutes les discriminations.
Vouloir inscrire la différence biologique dans la Constitution, c’est prendre le risque au contraire de légitimer tous les discours visant à enfermer les femmes dans certains domaines réservés (la famille) et à les exclure de certains autres (le marché du travail, la politique, etc.). C’est au nom par exemple de cette « spécificité » qu’a été imposée aux femmes, par tous les gouvernements qui se sont succédé depuis quinze ans, le travail à temps partiel.
3. Si les partisanes de la loi veulent mettre en cause les handicaps socioculturels accumulés par les femmes, au fil de l’histoire, en raison des rapports d’oppression, alors pourquoi refuser toute comparaison entre les femmes et les autres groupes dominés, eux aussi exclus de la représentation politique, comme les jeunes des deux sexes issus de l’immigration par exemple ? L’oppression des femmes a certes une ampleur et une spécificité particulières dans la mesure où elle concerne la moitié du genre humain et traverse toutes les couches sociales mais elle fonctionne sur la base des mécanismes généraux de la domination à l’œuvre dans d’autres oppressions. Pourquoi, dans ces conditions, présenter une loi sur la parité comme un véritable principe, si ce n’est pour légitimer la philosophie de la différence qui a le gros avantage non seulement d’être simple mais d’escamoter la question des différenciations sociales entre femmes et celle des alliances ? Cette bataille, elles prétendent en effet la mener avec toutes les femmes, quelles que soient leurs orientations politiques. Nous ne sommes pas d’accord, non par sectarisme politique mais pour que les femmes les plus démunies ne soient pas les dindons de la farce, au profit d’une nouvelle élite féminine.
II. C’est pourquoi, pour mettre en cause le monopole de la représentation politique par les hommes et pour dépasser cet « universalisme abstrait » dénoncé à juste titre, nous proposons quatre types de mesures pour commencer à lever les obstacles directs ou indirects qui pèsent sur le rapport des femmes à la politique.
1. Changer la vie quotidienne des femmes.
La grande majorité des salarié(e)s rentre épuisée de son travail mais pour les femmes commence alors une deuxième journée de travail : il faut s’occuper des enfants, du mari ou du compagnon car, rarement encore, les tâches ingrates de la vie quotidienne sont partagées. D’autres sont au chômage ou passent de petits boulots en petits boulots. Dans ces conditions, trouver le temps de faire de la politique et plus largement participer à la vie associative, relève d’une gymnastique compliquée. Des solutions existent pourtant :
-baisser radicalement le temps de travail pour lutter à la fois contre le chômage et le surmenage des salarié(e)s, par une loi sur les 35 heures, pour les femmes et les hommes, sans perte de salaire, avec un plan de réduction vers les 30 heures. Ce qui doit aller de pair avec une lutte collective pour le partage des tâches ménagères ;
-développer les équipements collectifs en tout genre pour faciliter la vie quotidienne des parents ou des familles monoparentales (il y a aujourd’hui plus d’un million de mères isolées...), ou d’autres services collectifs pour les personnes âgées et/ou dépendantes. Mais à la différence des « emplois de proximité » encouragés par le gouvernement actuel, nous proposons que ces équipements ou services soient financés par l’Etat, animés par des salariés des deux sexes, ayant un statut de salarié(e)s à part entière et qu’ils soient bien payé(e)s. Ce genre d’équipements et services doivent être de véritables services publics.
2. Démocratiser la vie politique.
Plus la vie politique reste le privilège de quelque -uns, moins les femmes ont de chances de pouvoir y participer réellement tant la compétition devient inégale. Nous proposons donc (parmi d’autres mesures) :
-d’abord la reconnaissance de la qualité de citoyen(ne), à toute personne vivant et travaillant en France, quel que soit son pays d’origine, ce qui implique le droit de vote pour les immigré(e)s ;
-ensuite, le bouleversement profond des institutions de la Ve république : élection de l’Assemblée nationale au suffrage direct et à la proportionnelle intégrale, dès la prochaine législature. Dans les pays Scandinaves où la représentation des femmes dépasse les 30 %, la proportionnelle est de règle, comme c’est le cas également pour les élections européennes. Grâce à la proportionnelle et sur la base d’un décision politique de plusieurs partis de présenter des listes paritaires, les femmes représentent 30 % environ des élu(e)s français au Parlement européen, après les élections de 1994 (...);
-l’interdiction du cumul des mandats (...) ;
-de nouvelles prérogatives pour les citoyen(ne)s dans la cité et sur les lieux de travail (...).
3. Un comité national pour l’égalité des femmes et des hommes.
Mais tout cela est insuffisant pour répondre à la question de la persistance d’inégalités malgré l’ affirmation de principes égalitaires dans le préambule de la Constitution. Il s’agit en plus de proposer des modifications sur le plan des principes constitutionnels pour permettre la combinaison de deux principes : celui de l’égalité des droits entre toutes les personnes et celui de la prise en compte d’oppressions spécifiques car l’abandon de l’un ou l’autre principe aboutit soit à réaffirmer un universalisme abstrait, soit à l’affirmation agressive d’identités communautaires.
Pour permettre la prise en compte des intérêts collectifs des femmes, nous proposons l’élection, par exemple, d’un Comité national pour l’égalité des femmes et des hommes. Ce comité pourrait être composé de représentantes élues (voire de représentants) des associations féministes et féminines sur la base de leurs programmes respectifs concernant l’égali- té des femmes et des hommes. Ce comité pourrait être consulté pour avis sur tous les sujets concernant l’égalité entre sexes et pour mettre son veto à tout projet de loi qui ferait obstacle à l’égalité ou porterait atteinte aux droits des femmes. Il est évident que ce comité ne constituerait pas une garantie en soi pour l’égalité entre femmes et hommes, mais il aurait au moins l’avantage de mettre cette question au cœur du débat politique, d’en faire un axe incontournable du débat public et d’aider en cela à la mobilisation des femmes elles-mêmes. Ce comité pourrait très bien être le prolongement d’Etats généraux pour l’égalité, organisés sur les lieux de travail et/ou dans les municipalités.
4. La mobilisation des femmes en tant que force collective.
Il n’y aura pas de changements possibles dans cette société sans la participation des femmes, à tous les niveaux. Les femmes ont combattu ensemble pour obtenir de nouveaux droits comme celui à la contraception et à l’avortement, libres et remboursés. Elles ont lutté et luttent encore pour se faire reconnaître comme salariées à part entière. Pour défendre les acquis des luttes passées menacés par les projets de la droite et la montée des intégrismes religieux, pour conquérir de nouvelles libertés, les femmes doivent retisser les liens de la solidarité et de la mobilisation pour faire entendre leurs voix, partout : sur les lieux de travail, dans la rue, dans leurs associations, dans les syndicats et les partis politiques. Dans les syndicats, par exemple, il s’agit de relancer le débat sur leur féminisation, sur les revendications à défendre sur le plan de la formation continue, de l’activité professionnelle, sur le rôle de commissions femmes éventuelles, etc. Nous devons faire le bilan des reculs et des avancées qui sont apparus dans les différents syndicats dans lesquels nous militons.
On le voit, la bataille pour l’égalité des femmes et des hommes sur le plan politique peut être l’occasion d’une bataille plus générale pour une réelle citoyenneté (...). Mais elle n’aura de sens que si nous sommes capables de faire la preuve de notre détermination à faire avancer la mixité dans notre propre organisation (...).
Notes
- 1. Les Femmes en France, 1985-1995, rapport officiel pour l’ONU, La Documentation française, 1 994.
- 2. Cf. «Les impasses de l’égalité », par Eliane Vogel-Polsky, dans Parité-Infos, Hors série n°l, mai 1994.
- 3. Cf. Le Temps de la différence, par Luce Irigaray, Livre de poche, 1989.