La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Quoi de neuf sur la parité ?

· Cahiers du féminisme, n° 73, été 1995 · p. 12 · 1 075 mots

Deux publications nous donnent Voccasion de revenir sur le débat « pour ou contre une loi sur la parité ». D’une part, une brochure publiée par les associations Démocratie-Parité (5, rue Alsace-Lorraine, 75019 Paris) et Parité-Infos (14 bis, rue Jean-Ferrandi 75006 Paris)1 ; et, d’autre part, le deuxième volet de Nouvelles Questions féministes2, consacré au débat sur la parité et intitulé :

« La parité : contre ».

La brochure intitulée La Parité des femmes et des hommes dans la vie publique se présente comme un « guide pratique en 25 questions et réponses ». C’est un exposé très clair de la philosophie des partisanes de la loi ; on y trouve par ailleurs cet aveu sans fard : « La loi sur la parité hommes-femmes entraînera-t-elle des dispositions particulières pour assurer la représentation dans les assemblées de catégories discriminées, de communautés, de minorités ? » (question 18) ; Réponse : « Pas du tout. Les femmes ne sont ni une communauté, ni une minorité, ni une catégorie sociale. (...) Les femme ne sont pas une catégorie puisqu’elles sont... dans toutes les catégories. Elles représentent la moitié du peuple souverain, elles sont l’une des deux composantes de l’humanité. » Il ne s’agit donc pas pour elles de faire intégrer, dans le fonctionnement des institutions, un nouveau principe de démocratie généralisable à d’autres groupes opprimés, et de s’inscrire ainsi dans une perspective universaliste, mais de faire reconnaître par une loi un principe d’exception, c’est-à-dire un privilège. Or les femmes sont bien une catégorie sociale, même si elle traverse toutes les autres ; d’ailleurs comme le rappelle E. Varikas (NQF , n° 2, 1995, p. 96), les femmes ne sont pas les seules dans ce cas : « Mais il y a d’autres groupes (discriminés sur la base de leur couleur, leur “race ”, leur culture, leur religion ou origine ethnique) qui traversent les classes et les catégories sociales, même s ’ils ne constituent pas la moitié de chacune d 'elles. » Revendiquer cette « exception », c’est vouloir, de manière opportuniste, préserver un consensus minimum entre les partisanes de cette loi en évitant d’aborder le cas d’autres opprimées, c’est également semer l’illusion suivant laquelle les femmes (en raison de leur appartenance à un même sexe) pourraient avoir un point de vue commun sur la société. Ainsi, elles écrivent : « Comment imaginer, lorsqu ’il y aura autant de députées que de députés, qu ’un gouvernement ne comprenne que 5 % ou 10 % de femmes ? que la différence des salaires entre les femmes et hommes reste la règle (...) faute d’une législation efficace ? Ou que l ’on puisse revenir en arrière sur la contraception et l’IVG » (réponse 1 9). Pourtant, il est bien évident que les avancées ou les reculs en matière d’IVG ou de contraception sont très liés à la coloration politique de l’Assemblée ainsi qu’à la capacité des femmes progressistes d’exercer une solide pression sur les députés des deux sexes, par leur mobilisation propre.

Le numéro de NQF se compose de trois articles dont l’ensemble apporte un éclairage très intéressant à la question de la parité et de la loi.

Dans le premier, Michèle Le Doeuff, sur le mode de la conversation et avec un humour grinçant, taille en pièces la proposition de loi pour la parité. Selon elle, cette campagne qui fait délibérément silence sur les dossiers les plus brûlants concernant l’oppression des femmes, constitue une véritable « farce démagogique » (p. 34) : « Nous demander une délégation de pouvoir sur la base d’une seule identification de sexe dont rien ne dit qu’elle serait réciproque ni opérante, c ’est nous enfoncer encore plus dans l ’aliénation : à qui, sinon à des femmes, oserait-on proposer un marché pareil ? C’est un geste oblatif qui est sollicité : " donnez-nous le pouvoir, et on ne vous promet rien” (...) » (p. 31). Au terme de son article, M. Le Doeuff met en évidence la conception de la représentation à l’œuvre chez les partisanes de la loi : non pas une représentation fondée sur la « délégation » de pouvoir exercée par des mandataires élu(e)s, pour un temps déterminé, pour leurs idées et pour remplir certains mandats (du moins théoriquement) mais une « représentation-spectacle » (p. 53) dont le ressort est l’« identification » : « L ’aveu, c ’est qu ’au fond, la parité reviendrait à offrir aux femmes, y compris à celles qui subissent discriminations à .l ’embauche, viols (familiaux ou non), violences conjugales, déni de droit quand elles demandent une IVG (etc.), une compensation de type symbolique ou imaginaire (entendez donc “illusoire ”), parce qu ’ elles pourraient trouver enfin une identification positive dans le Parlement » (p. 53). Un article nourri de toute la verve de l’auteure et de sa connaissance du monde anglo- saxon qui lui inspire une autre tactique pour féminiser les assemblées : des collectifs de femmes féministes, actives, menant campagne pour des candidates choisies en fonction de leurs programmes, leur rappelant leurs engagements, faisant pression sur les partis de leur choix etc.

C’est Eleni Varikas qui signe le second article : elle démonte parfaitement la logique dans laquelle s’inscrit le projet de loi sur la parité, quoi qu’en disent ses partisanes : celle de la représentation par groupe. Or ce type de représentation ouvre la porte à tous les corporatismes : « Réduire la vie de la cité à une juxtaposition de vues fragmentées et corporatistes, à l’affrontement institutionnalisé de lobbies ou de groupes de pression, ce n ’est pas seulement livrer les individus et les groupes les plus fragilisés au droit du plus fort. C’est également capituler devant une vision, de plus en plus dominante aujourd’hui, qui postule l’irréductibilité radicale de points de vue particuliers, enfermant les individus dans des identités homogènes, figées essentielles » (p. 95). En tant qu’historienne, E. Varikas conteste également la présentation nostalgique que fait E. Viennot du « pouvoir » des femmes de l’Ancien Régime. Dans un article intitulé « La loi sur la parité : une solution en trompe l’œil »3 , je critique, quant à moi, la philosophie de la différence qui sous-tend le projet de loi sur la parité, je mets en cause également les alliances préconisées par les partisanes de cette loi et je conclus en proposant, à titre indicatif, l’élection d’une « chambre nationale pour les droits des femmes »... Une brochure et un dossier, donc, à ne pas manquer.

Josette Trat

Notes

  1. 1 . Pour se procurer cette brochure, écrire à l’une ou l’autre de ces associations, en leur adressant un chèque de 30 F.
  2. 2. NQF, volume 16, n° 2, 1995. Pour le commander, écrire à : c/o Delphy, IRES-CO, 59-61 rue Pouchet, 75849 Paris Cedex 17 ou le commander à la librairie La Brèche, tél : 43.67.63.57. Prix au numéro 140 F.
  3. 3. La résolution majoritaire de la LCR sur cette question (et publiée dans ce numéro) s’est inspirée largement de l’argumentation de cet article.

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