En septembre 1995, à Pékin, aura lieu la quatrième conférence mondiale de l’ONÜ sur les femmes. Elle a été précédée par des conférences des différentes « régions économiques » de l’ONÜ. Comme il est devenu courant, en marge de ces conférences, se tiendra un forum des ONG (organisations non gouvernementales). Lors des trois précédentes conférences mondiales, ce type de forum avait réuni de très nombreuses femmes.
En sera-t-il de même cette fois-ci, et que peut-on en attendre ?
C’est à Mexico, lors de l’Année internationale des femmes, en 1975, que s’est tenue la première conférence sur les femmes. Elle avait permis l’adoption en 1979 de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes : sur 180 Etats membres des Nations unies, 138 y ont adhéré à ce jour. Lors des suivantes, l’accent a été plus particulièrement mis, à Copenhague, sur l’éducation, l’emploi et la santé ; à Nairobi, sur la promotion, l’affranchissement des femmes et l’exercice de leurs droits humanitaires. Cette fois-ci, les objectifs définis sont les suivants : adopter une plate-forme d’action axée sur certains grands problèmes qui font obstacle à la promotion des femmes dans le monde : éducation, santé, vie économique, sociale et politique, image des femmes dans les médias, élimination de la violence à leur encontre. Les représentants des gouvernements du monde entier, du 4 au 15 septembre 1995, vont tenter de se mettre d’accord sur une plate-forme d’action en faveur de la promotion des femmes, sous la devise « Egalité, Développement et Paix ». Au vu de la situation des femmes vingt ans après la première conférence, on ne peut rester que très dubitatif face à ce genre de réunion au sommet. Mme Mongella, secrétaire générale de la conférence, a elle-même mis en garde contre une plate-forme d’action qui serait une victoire factice pour les femmes, si les moyens financiers et les mécanismes appropriés n’étaient pas trouvés pour sa mise en œuvre : « Si les institutions... ne sont pas adaptées et ne mettent pas en place un mode d’application, il n’y aura pas de suite. En termes institutionnels, il n’y a presque pas eu de suivi à la conférence de Nairobi et... beaucoup d’absence de progrès vient de là. » Aujourd’hui, plus que jamais, il est évident que les femmes sont un enjeu politique, économique et idéologique, et les « intérêts des Etats » priment avant tout. Ainsi, pour la France, une mission de coordination a été mise en place en décembre 1993. Animé par Hélène Gisserot, un comité national comprenant des représentants des pouvoirs publics, des coordinations d’associations féminines, des élus et des personnalités « qualifiées » d’horizons divers, a élaboré un rapport, Les Femmes en France 1985-1995, adressé à l’ONU en juillet 1994. Si la description de la situation actuelle des femmes est très intéressante, les solutions préconisées sont le reflet de celles proposées par notre gouvernement {cf. l’article sur le rapport officiel dans ce même numéro). Elles ne peuvent nous satisfaire.
Notons que depuis vingt ans, la propagande religieuse s’est intensifiée, et de nombreux Etats à constitution religieuse mènent un véritable travail de lobby contre les femmes. Le Pape et des imams de diverses obédiences cherchent, souvent hélas avec succès, à imposer leur discours réactionnaire. Rappelons que le Vatican n’est, souvent, officiellement qu’un observateur dans ce genre de réunions mais qu’il ne se prive pas d’exercer de fortes pressions, comme on a pu le constater lors de la Conférence mondiale sur la population et le développement du Caire.
Quatre conférences régionales se sont tenues pour préparer la conférence de Pékin, suivies d’une réunion de synthèse qui a eu lieu à New-York en mars 1995. Les quatre régions sont l’Asie-Pacifique, l’Amérique latine et le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Europe. Les découpages onusiens peuvent prêter à sourire quand on sait que l’Europe recouvre aussi bien l’Europe de l’Est que l’Amérique du Nord (Etats-Unis et Canada). La conférence européenne s’est tenue à Vienne en octobre 1994. La délégation française était représentée en dehors d’Hélène Gisserot et des administratifs, par quatre représentantes des coordinations d’associations féminines, la CLEF (Coordination du lobby européen des femmes), où se retrouvent certaines féministes mais qui est dominée par des associations féminines, le CNFF (Conseil national des femmes françaises), vieille organisation datant du début du siècle, le CNIDFF (Centre national d’information et de documentation des femmes et des familles), institution gouvernementale, qui n’est pas particulièrement active dans la défense des droits des femmes. Bref, la représentation française était à l’image de ce que l’on pouvait attendre du gouvernement Balladur, alors en place. Un certain nombre d’ONG sont accréditées pour assister aux réunions gouvernementales, pour la France, par exemple, l’Alliance des femmes pour la démocratie ou Jeunes Femmes (une association d’origine protestante). On sait d’ores et déjà que les rares avancées qui ont pu avoir lieu dans la rédaction des textes finaux de Vienne ont été gommées à New York.
L’Ofiü et les femmes, dus par le quotidien britannique The Guardian.
Les décisions doivent être prises à l’unanimité, ce qui a permis, à Vienne, à la représentante de Malte de mettre un veto à la proposition faite par un groupe suisse d’inscrire le droit à l’avortement comme droit humain fondamental. De nombreuses organisations officielles ne semblent pas vouloir aller au-delà du texte adopté lors de la conférence du Caire sur la population selon lequel « la nécessité de la planification s ’intègre dans le contrôle de la démographie, élément essentiel du développement ». Le texte final officiellement présenté à Pékin n’est, à ce jour, pas encore disponible, tout laisse penser qu’il sera vraiment minimaliste.
L’ONU et les femmes, dus par le quotidien britannique The Guardian
Forum des ONG : une tribune pour les féministes ?
Les forums des ONG qui précèdent toutes les conférences peuvent-ils combler tous ces manques, contrecarrer des décisions contraires aux intérêts de la majorité des femmes ? La majorité des organisations non gouvernementales ne sont pas des organisations féministes, certaines même sont franchement réactionnaires. Il semble que la présence des intégristes religieux (notamment en Amérique latine) se soit renforcée dans ce genre d’associations. Néanmoins, le rôle des ONG s’est accru ces dernières années, et le débat sur leur utilité mériterait d’être approfondi. Le caractère privé de ces organisations peut être contesté quand on sait que 40 % des recettes des ONG pour les pays riches viennent de subsides publiques. Le lien avec les gouvernements locaux ou donateurs est loin d’être négligeable. De multiples contradictions les traversent sur le terrain politique, surtout en ce qui concerne la situation des femmes ; la pauvreté, fléau pour les femmes, est souvent le résultat d’un processus politique, dans ce cas, la question se pose pour les ONG : faut-il soulager uniquement la douleur ou faut-il œuvrer activement à la transformation de la société, doit-on choisir un moyen terme ou l’immédiateté pour ses actions ? Les organisations du Sud et du Nord sont souvent très différentes. Peut-être, les conséquences de telles conférences sont plus grandes dans les pays sous-développés. Tout cela permet de dire qu’il est certainement très intéressant d’avoir une confrontation avec les représentantes de ces associations qui agissent sur le terrain mais que nous ne pouvons nous faire des illusions sur les possibilités d’actions coordonnées à l’échelle de continents dans le cadre d’un forum sous l’égide de l’ONU. De réelles divergences politiques divisent l’ensemble de ces organisations.
L’exemple du forum de la conférence Europe montre que les limites sont très rapidement atteintes. Toute organisation qui avait les moyens de se payer le déplacement pouvait participer à ce forum et seules quelques associations d’Europe de l’Est ont eu leurs frais remboursés. Ainsi, se sont retrouvés à Vienne des groupes plus féminins que féministes, peu militants et encore moins impliqués dans les luttes. On peut imaginer que dans d’autres régions moins favorisées économiquement, la sélection par l’argent est encore plus forte. De même, des féministes avaient imaginé d’organiser un « train pour Pékin », embarquant à chaque gare de nouvelles femmes. C’était une idée séduisante, mais qui peut rester aussi longtemps absente et qui peut se payer un tel voyage ? La suprématie des organisations anglo-saxonnes et américaines se révèle aussi dans le choix de la langue des commissions : l’anglais, ce qui entraîna une protestation en séance plénière des participantes espagnoles. Dans ce genre de forum, on retrouve des militantes quasi professionnelles de grosses ONG américaines. Les contradictions s’expriment malgré tout. Ainsi, dans l’atelier avortement, les copines de la CAD AC (Coordination pour le droit à l’avortement et la contraception) durent batailler ferme pour faire adopter le droit à l’avortement gratuit, celui-ci étant difficilement compatible avec le système de santé américain. La difficulté pour les 1 500 participantes réparties dans de nombreux ateliers d’avoir une vision globale et de contrôler le texte final rend le fonctionnement démocratique aléatoire, où les habituées prennent in fine les déci-
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Pékin : lieu contestable et contesté
Enfin, un nouveau problème lié au choix du pays par les autorités de l’ONU vient de se révéler. Le gouvernement de Pékin est certainement très content d’avoir les retombées politiques et économiques d’une telle conférence internationale mais n’est pas prêt à faire les concessions nécessaires. Le forum des ONG est prévu à plus de 60 kilomètres de Pékin sans quasiment aucune possibilité de rencontrer les associations de femmes locales, avec très peu de contacts avec le monde extérieur. Moins de cinquante ONG seront accréditées, ce qui limite beaucoup les échanges possibles. On sait, d’ores et déjà, que de nombreux visas seront refusés. Au lieu des 30 000 femmes initialement attendues, il semble plus probable que la Chine n’autorisera l’entrée que de 1 700 femmes. Des interdits purs et simples guettent les délégations tibétaines et taïwanaises ainsi que les associations lesbiennes. La préparation se révèle très insuffisante et de nombreuses associations féminines et féministes ont protesté auprès d’Hélène Gisserot sur la poursuite d’une telle opération et lui ont demandé de transmettre à l’ONU la demande de retarder d’un an cette conférence et de la déplacer vers l’Australie ou vers Bruxelles. Il est désormais certain que les féministes seront minoritaires à Pékin et cela même dans le forum des ONG.
D’autres voix et opinions doivent s’exprimer. Ainsi Amnesty International, à l’occasion de cette conférence, vient de publier un rapport sur ce qu’endurent les femmes dans quelques 75 pays en distinguant trois situations qui les mettent particulièrement en péril : les guerres et les conflits armés, la répression de leurs activités militantes et les conséquences de la discrimination sexiste. Amnesty entend collaborer avec des organisations (indépendantes) des droits des femmes qui ont mené des actions à la base. Peut-être, serait-il plus efficace pour toutes les féministes d’essayer de s’exprimer ainsi indépendamment. Il est utopiste de penser que les associations féministes puissent seules organiser une telle rencontre, mais il faut dans chaque pays essayer de se servir de l’écho médiatique qu’une telle conférence aura très certainement. Se servir des institutions sans se faire récupérer ou se faire absorber est toujours un exercice très difficile.
Marie-Annick Vigan