Le convoi bloqué deux jours à Split.
Lorsqu'à la fin du mois d'août, Isabelle nous a raconté son voyage à Tuzla avec des syndicalistes de SÜD-PTT et des syndicalistes anglais, la situation était très différente de ce qu'elle est aujourd’hui, aussi bien au plan militaire que politique. L'expédition qu'ils venaient de terminer avait duré quelques semaines (fin juillet -début août), et avait coïncidé avec la fin de l’exode désespéré des habitants de Srebrenica et de Zepa, deux « enclaves démilitarisées » par la FORPRONÜ et livrées aux milices nationalistes du général Mladic. C’était également le début de l'offensive de l'armée croate en Krajina, accompagnée, elle aussi, d’une brutale « épuration » ethnique, à l'encontre de la population serbe cette fois... Depuis, les événements se sont précipités et tout le monde sent que l'on est arrivé à un tournant : bombardements de l’OTAN, signature à Genève du plan concocté par le gouvernement américain, offensive militaire victorieuse croato-bosniaque, négociations marathon sur les conditions d'application du plan de « paix », accord de cessez-le-feu sous conditions (retour du gaz et de l’électricité à Sarajevo), projet de conférence internationale. Certains pourraient penser que, dans ces conditions, les problèmes de solidarité sont aujourd'hui totalement dépassés. Ce n’est pas l’avis des militants de SÜD que nous avons rencontrés au mois de septembre et qui s'activent plus que jamais. En effet, sur le terrain, tout n'est pas joué. Par ailleurs, c'est maintenant que va s'ouvrir une bataille politique décisive pour l'avenir de la Bosnie-Herzégovine. Quelle paix va s'imposer en fin de compte ? Une paix fondée sur le partage territorial entre nationalistes et la séparation forcée des populations sur une base ethnique ? C’est ce que semble préparer le plan de « paix » de Genève, pour ce que nous pouvons en savoir. Ou bien s’agit-il, comme on le souhaiterait, d'une paix ouvrant la voie à la réconciliation des populations divisées par la terreur des milices nationalistes ? Cela supposerait, à tout le moins, le jugement et la condamnation des fauteurs de guerre et des responsables des massacres, le retour de tous les réfugiés chez eux, le respect des libertés démocratiques élémentaires. On n’en prend pas le chemin malheureusement ! Dans un tel contexte, Tuzla, ville symbole qui a su résister jusqu’à maintenant à toutes les pressions nationalistes, et où vivent encore ensemble des Tziganes, des Serbes, des Croates, des Juifs, des Hongrois, des Musulmans, peut servir d’exemple. Mais l'équilibre humain et politique de Tuzla est fragile et menacé. C’est pourquoi, plus que jamais, ses habitant(e)s ont besoin de notre soutien matériel et politique.
Le convoi bloqué deux jours à Split
Isabelle, de Nancy, nous rappelle les particularités de la ville de Tuz-la qui ont été à l’origine des premiers convois de solidarité : « Tuzla est une ville minière au Nord de la Bosnie-Herzégovine, située dans la partie dite libre du pays, c’est-à-dire sous contrôle de l’Armija, l’armée bosniaque. C’était, jusqu’à maintenant, une ville encerclée par les milices serbes de Bosnie. L ’aéroport est resté fermé malgré les engagements de l’ONU de le réouvrir et la route du Nord, qui relie Tuzla à Zagreb, était impraticable parce que sous le contrôle des nationalistes serbes. L ’approvisionnement a parfois été si difficile que les habitants de Tuzla ont connu la famine au cours de l’hiver 1993-1994. La situation est bien meilleure aujourd ’hui.
La particularité politique de Tuzla, c ’est d ’avoir élu un maire clairement anti-nationaliste au début des années 90, et depuis, les habitants d’origine serbe, croate et les Musulmans (c ’est ainsi que se désignent les Bosniaques) vivent ensemble et veulent pouvoir continuer à le faire.
Un premier convoi de solidarité ouvrière avait été organisé à l ’automne 1993, à l’initiative de mineurs anglais qui, lors de leur longue grève de 1985, avaient bénéficié de la solidarité des mineurs de Tuzla qui n’avaient pas hésité à leur verser un jour de salaire par mois pendant tout le conflit. D ’autres convois, organisés notamment par International Workers Aid, ont suivi. »
En réponse à l'appel de Tuzla
Annick Coupé, responsable nationale de SUD-PTT, nous explique pourquoi et comment son syndicat a été amené à s’investir dans le convoi qui s’est rendu à Tuzla cet été.
« Nous faisons partie des rares structures syndicales qui ont accueilli les syndicalistes de Tuzla lors de leur passage à Paris au début de l’année 1995. Le contact a été établi par le biais de l’association Secours ouvrier pour la Bosnie qui elle-même avait des liens avec des syndicalistes anglais qui avaient déjà organisé des convois. Lorsque les représentantes de l’Union des syndicats du district de Tuzla sont venus à Paris, ils ont beaucoup insisté sur leur volonté de défendre la réalité multiculturelle et pluriethnique de leur ville et de leur pays. On a senti que c ’était très fort et très vivant pour eux. En dehors de la solidarité syndicale, r c’est une raison qui nous a semblé suffisamment importante pour justifier que le mouvement syndical s ’implique dans la solidarité avec la résistance bosniaque. Le combat qui est mené là- bas, contre le racisme, contre la “purification ” ethnique a à voir avec le combat mené ici contre le racisme et l’extrême droite. De plus, si nous les laissons isolés face aux tentatives de “purification ” ethnique, il y a un risque de voir se développer les intégrismes. Il y a des agresseurs et des agressés, il y a un risque et une volonté de “purification ” ethnique. Tout cela nous fait froid dans le dos. Cela suffit à justifier notre engagement même si, sur le reste, nous n ’avons pas d’analyse précise, ce qui est normal pour un syndicat.
L ’engagement de la Fédération SUD n ’a pas pour autant permis de faire un travail de masse très large sur la question. Nos adhérent(e)s ont subi comme les autres, depuis des années, les discours officiels renvoyant dos à dos victimes et agresseurs, qui amalgament nationalité musulmane et religion musulmane, musulmans et intégristes. Au sein de notre fédération, il n’y a pas encore eu de grande dynamique, il faut le reconnaître. C’est de manière volontariste que nous nous sommes engagé(e)s dans ce convoi en réponse à l’appel des syndicalistes de Tuzla. Nous avons donc monté ce projet avec la CGT-ONIC (Office national des céréales), des étudiants de l’UNEF-ID, entre autres. Ce n’était pas simple pour nous, car nous n ’avions aucune expérience de ce type. Nous avons eu l’idée d’apporter des céréales à Tuzla pour permettre à l’industrie de Tuzla de tourner, pour faire tourner les minoteries. Certes, c’était une aide alimentaire directe mais aussi un moyen pour que Tuzla ne se transforme pas en une ville d’assistés, comme les syndicalistes de Tuzla nous l’avaient expliqué. Nous avons ainsi affrété, en commun avec d’autres, un camion très impressionnant de trente-huit tonnes. Il a fallu six mois pour concrétiser le projet.
En tout, quatre postiers syndicalistes (pas de femmes, malheureusement) ont participé au convoi. L ’expérience a été positive et maintenant, on
Dans les rues de Tuzla...
va pouvoir réaliser un vrai travail de popularisation. »
Un convoi international divers
Cet été, le convoi international pour Tuzla a rassemblé près de soixante-dix personnes. Il a permis d’acheminer près de cent tonnes de produits alimentaires divers, des médicaments et du matériel informatique et pédagogique pour l’université de Tuzla qui est l’université la plus importante aujourd’hui en Bosnie-Herzégovine. Dans le convoi, la composante britannique était majoritaire. Il y avait parmi eux, des militants de Workers Aid for Bosnia, des syndicalistes (postiers, mineurs, enseignants, étudiants), mais aussi des musiciens, des journalistes...
Une petite délégation de l’Etat espagnol comprenait trois militants de Aju-da Obrera a Bosnia à laquelle s’étaient joints deux militants portugais. Deux Irlandais d’une association humanitaire participaient également au convoi. Il y avait même des représentants d’une association musulmane indienne vivant en Angleterre.
Côté français, la délégation comprenait treize personnes : des militants du Secours ouvrier pour la Bosnie, quatre syndicalistes de SUD PTT (Eric, Jean-Charles, Philippe, Dominique), un représentant de l’UNEF-ID, deux membres de l’Association lorraine de solidarité et pour la paix en ex-Yougoslavie (dont Isabelle de Nancy).
Enfin s’étaient joints au convoi, Alain du Collectif contre la purification ethnique de Paris, Jean de SOS-Balkans, un chauffeur expérimenté, Olivia et Roberto, un autre chauffeur du Collectif de Caen et un journaliste de Reporters sans frontières. Une délégation pour le moins diversifiée. . . Des sections syndicales comme la CFDT-Valéo de Lyon avaient apporté leur concours financier. L’Ecole émancipée, tendance de la FSU, avait aussi apporté une contribution financière.
La CGT-ONIC surtout s’était mobilisée pour obtenir des tonnes et des tonnes de céréales.
Les tribulations de trois « candides »
Lorsqu’Eric, Jean-Charles et Philippe nous racontent leur voyage, ils revivent, c’est certain, l’excitation et l’émotion d’une équipée qui, comme le dit Eric, les a « dessalés » : « Simples militants de base de SUD, on n ’était pas des professionnels des problèmes de l’ex-Yougoslavie. On a débarqué là-bas comme des candides avec des schémas et des images plein la tête. La réalité n ’a rien à voir avec ce qu ’on répète sans arrêt à la télé, en particulier sur les “Musulmans ”. A Tuzla, les “Musulmans” en question ont appris récemment qu ’ils étaient “musulmans ”. Ils sont aussi laïcs que nous et n ’ont rien de militants intégristes. Seules quelques femmes portent le foulard ou la tenue islamiques. » Pour eux tous, le choc de la guerre a été brutal et a commencé dès Zadar en Croatie : « C ’était le premier contact avec un pays en guerre, rappelle Eric. Des impacts de balles partout, des maisons détruites et des villages fantômes tout autour. Tout le monde est en treillis et il y a des check-points partout. C’est l’ambiance de guerre qui vous frappe de plein fouet. » A Split en revanche, toujours sur la côte Dalmate, point de rendez-vous de tous les membres du convoi, l’expérience est totalement différente. La guerre semble lointaine et ne pas perturber la vie “normale ”, à ceci près que c’est le siège de “l’imposante base britannique de l’ONU”, se rappelle aussi Isabelle : « D’immenses bâtiments, très onéreux, paraît-il, des soldats qui ont l’air de tourner en rond et des centaines de véhicules. » Comme le remarque Eric : « Il y a là une débauche de matériel neuf incroyable ! » Et il ne peut s’empêcher d’ironiser : « S’ils alignaient tout leur matériel sur la route, ils pourraient arrêter la guerre rien qu ’avec les bouchons qu ’ils provoqueraient ! »
Ils devront rester à Split deux jours à attendre les autorisations délivrées par les autorités croates, indispensables si l’on veut reprendre la route en direction de la frontière avec la « Fédération croato-musulmane ».
Isabelle connaîtra à Split les premières difficultés d’être femme dans un convoi français essentiellement masculin (deux femmes sur treize). « Le peu de femmes au sein de la délégation française se fera sentir cruellement quand certains se laisseront aller à des propos et des comportements typiques de “baroudeurs”. A l’occasion, nous rappelerons que nous ne sommes pas là pour le Paris-Dakar ni
Une usine de chaussures qui tourne grâce aux femmes..., par Isabelle Gérard
Jenny Mees, militante belge de International Workers Aid, en mission à Tuzla depuis plusieurs mois, nous a fait rencontrer deux animatrices de l’association Cœur à cœur qui regroupe les femmes travaillant à la mine Kreka de Tuzla. Elles nous ont accueilli(e)s avec un café, selon la coutume, et nous ont présenté leurs activités (cf. encadré p. 41). Leurs conditions de vie sont pour le moins précaires. Les travailleurs des mines (hommes et femmes), comme les enseignant(e)s, reçoivent un salaire dérisoire (40 DM par mois) quand ils en reçoivent un. La plupart du temps, ils doivent se contenter d’un paquet d’alimentation distribué par la direction de l’entreprise qui est encore sous contrôle de l’Etat. . .
Nous aurons le privilège de visiter l’usine de chaussures Aïda qui dépend de la mine Kreka de Tuzla, guidé(e)s par la sous-directrice, ingé-nieure en géologie, ancienne membre du PC yougoslave. Six cents femmes travaillent dans cette usine qui produit 4 500 à 5 000 paires de chaussures par jour. Le cuir est importé d’Italie et les chaussures sont exportées en Italie ou en Hollande.
Les salariées de l’usine ne recevant aucun salaire, les coûts de fabrication sont imbattables. Pas difficile de comprendre pourquoi, dans ces conditions, les importateurs européens sont intéressés par l’économie de guerre de Tuzla.
Nous sommes étonné(e)s de voir partout des portraits de Tito. Notre guide nous explique qu’il est toujours très « aimé » car, de son temps, il n’y avait pas la guerre et on pouvait mener une vie normale. . .
L’ambiance dans l’usine semble plutôt décontractée : pas de discipline féroce, on plaisante facilement, semble-t-il, entre cadres et ouvrières.
L’usine, en revanche, est vétuste et les conditions de travail difficiles : production taylorisée et surtout problèmes de sécurité. Par exemple, les femmes qui travaillent à l’encollage ne portent pas de masque et les émanations sont si toxiques qu’au bout de deux ou trois ans, elles sont obligées d’arrêter de travailler à cause des brûlures aux poumons !
Malgré cela, des gamins circulent partout dans les ateliers parce que les écoles sont fermées pendant les vacances.
Les bénéfices de l’entreprise sont exclusivement consacrés à la fabrication des chaussures pour l’armée. Tout pour le front !
Conséquence paradoxale : alors que la fabrique de chaussures dépend de la mine, les femmes qui travaillent à la mine n’ont pas de chaussures pour l’hiver.
C’est pourquoi l’association de femmes Cœur à cœur nous invite à recueillir les fonds qui permettraient aux quatre cent cinquante femmes de la mine de se procurer les chaussures qui leur manquent.
Ce n’est pas grand chose pour nous, c’est indispensable pour elles !
Isabelle Gérard
A l’usine de chaussures de Tuzla.
A l’usine de chaussures de Tuzla
pour rapporter des trophées, mais en tant que militant(e)s venu(e)s manifester notre solidarité à une population qui résiste. »
Un Etat dans l'Etat
A la frontière croato-bosniaque, nouvelle attente. Des centaines de camions d’aide humanitaire stationnent sur le bord de la route. La frontière est contrôlée par des miliciens nationalistes croates du HVO qui ont revêtu l’uniforme de l’armée croate. « C’est comme si nous n’entrions pas en Bosnie-Herzégovine, ni dans la fédération croato-bosniaque (créée en 1993) mais en Herceg-Bosna, véritable Etat croate dans l ’Etat, nous dira Isabelle. Les douaniers sont parfaitement antipathiques, ajoute-t-elle, et ont visiblement pour consigne de faire traîner les formalités en longueur à ce point de passage quasi unique pour l’approvisionnement de la Bosnie. »
Les contrôles des milices du HVO se répéteront jusqu’à Mostar. Eric raconte avec beaucoup d’émotion sa découverte de Mostar-Est, côté bosniaque, par différence avec Mostar-Ouest, côté croate : « Je ne voudrais pas employer de grands mots mais c'est une vision dantesque : une ville pilonnée, concassée, hachée, comme passée au rouleau compresseur ; des traces de la guerre partout : des immeubles criblés d’impacts quand ils ne sont pas purement et simplement détruits, à la dynamite sans doute. Des véhicules abandonnés, encore là... On sent l’acharnement à détruire cette ville superbe ; c ’est à pleurer. »
Mostar-Est, ville martyre
« Ce sont les maisons bosniaques qui ont été détruites et non les croates qui sont toujours debout, bien aménagées, avec des jardins et des drapeaux croates pour les signaler.
Ce sont les nationalistes serbes qui ont commencé à s ’attaquer à la ville en 1992, puis les nationalistes croates en 1993. Les communautés croate et musulmane vivaient ensemble auparavant. Cela a dû être une sorte de Saint-Barthélemy, avec les croix sur les portes pour désigner les victimes...
Aujourd’hui, les jardins publics sont transformés en cimetières. C’est d’autant plus bouleversant que la quiétude et la vie se dégagent, malgré tout, de ces ruines... »
Aujourd’hui, la ville est administrée par un maire allemand désigné par l’Union européenne dans le cadre de la mise en place de la Fédération croa-to-musulmane. Mais les populations des deux parties de la ville restent séparées. Par exemple, proposition avait été faite d’une manifestation commune à l’occasion de la journée internationale du 8 mars. Les femmes de Mostar-Est en avaient accepté le principe, celles de Mostar-Ouest, partie croate, ont refusé l’initiative, qui n’a pas eu lieu.
Des pistes, pas de routes...
Après une journée à Mostar, pour aller à Tuzla, il faut emprunter des pistes. Eric, qui a conduit un des camions trente-huit tonnes, se souvient très bien de ces deux jours de route plus périlleux : « Cette piste est un ancien chemin muletier élargi en route par l’ONU pour permettre le passage des convois. Les carcasses de camions dans le ravin sont là pour témoigner du courage des chauffeurs bosniaques pour assurer le ravitaillement de la population... La ligne de front se rapproche et les check-points sont de plus en plus nombreux. » Mais comme nous le dira Isabelle : « Autant les hommes du HVO étaient arrogants, désagréables, autant ceux de l’Armija (armée bosniaque) sont courtois, cordiaux, accueillants. Bien sûr, ils savent que nous sommes là par solidarité mais ces hommes et ces quelques femmes (car il y en a) se comportent à notre égard davantage comme les militant(e)s d’une armée de “résistance” au service de la population que comme des militaires ordinaires. Par exemple, l’Armija nous aidera lorsque nous en aurons besoin dans les quelques passages difficiles. Et puis, au sein de l’Armija, des femmes sont armées, comme à Tuzla, pour remplir un rôle de “snippers anti-snippers”, même si elles occupent surtout des postes administratifs. »
Epuisés mais heureux d’avoir su et pu surmonter tous les obstacles du voyage, les membres du convoi arrivent à Tuzla le 4 août au petit matin. Première déception pour Eric qui ne s’attendait pas à rencontrer des douaniers bosniaques aussi « tatillons et butés » qu’en France. Ils vont, dit-il, « dépiauter » les camions. On sent qu’il n’a pas encore digéré ces contrôles qui vont les bloquer une demi -journée dans la zone de transit. Deuxième douche froide pour Eric lorsqu’ils arrivent sur le lieu prévu pour le déchargement. Personne pour les accueillir ni les aider à décharger ! Fikreta, la représentante des syndicats locaux expliquera plus tard que le convoi était attendu la veille et que par ailleurs, un attroupement pour accueillir le convoi aurait constitué une cible de choix pour les snippers installés sur les collines environnantes (le 25 mai, des dizaines de jeunes avaient été ainsi massacrés). Enfin, la mobilisation au front désorganise les syndicats...
La Mosquée de Mostar.
La Mosquée de Mostar
Des syndicats, oui, mais pas indépendants
Eric n’a pas été totalement convaincu par ces arguments et croit plutôt aux méfaits de la bureaucratie... Philippe, lui, n’avait, semble-t-il, aucune illusion : « J’étais certain qu’il n’y aurait ni fanfare ni drapeaux à notre arrivée. » Il reconnaît qu’il a fallu insister pour obtenir de l’aide pour décharger le camion. Chacun y va de son explication. Pour Eric, et il a certainement raison, « aujourd ’hui, il n ’y a plus de pénurie grave à Tuzla. Chaque semaine, deux convois de l’ONU livrent des quantités importantes de nourriture et de produits de base. Alors, nous, avec nos quatre-vingt boîtes de petits pois, on ne peut pas rivaliser sur ce terrain... »
Philippe et Eric sont d’accord aussi pour stigmatiser le fonctionnement bureaucratique des syndicats là-bas ; la manière dont ils ont été reçus à la poste confirment pour eux qu’il n’y a pas de syndicats indépendants et que cela fonctionne encore selon « l’ancien système ». Philippe fait rire tout le monde en racontant cette visite : « Nous, on espérait pouvoir être reçus par les syndicalistes de base. En fait de syndicat et de syndicalistes, on a d ’abord été reçus par le directeur et le sous-directeur de la poste qui nous ont offert le café. Ensuite, nous sommes passés à table; un repas grandiose accompagné de grands discours du directeur et de congratulations. Les seuls vrais travailleurs des postes, à ce moment, c ’était nous ! Un militant anglais des postes et télécommunications y est allé de son couplet sur l’internationalisme prolétarien et l’union de tous les peuples. Comme il aurait pu le prévoir, c ’est le type de discours qui agace plutôt un chef et même le représentant des syndicats de
Musulmans, orthodoxes et catholiques réunis dans la mort.
toute la Bosnie-Herzégovine présent au repas... »
Philippe s’est contenté de demander avec insistance et devant l’aéropage interloqué : « Quand verrons-nous les travailleurs, c ’est-à-dire, pour être clair, quand pourrons-nous visiter la salle de tri et rencontrer les préposés au travail ? »
Musulmans, orthodoxes et catholiques réunis dans la mort
Résistance
Philippe garde un souvenir ému de cette visite qui eut lieu deux jours plus tard : « On a visité le centre de tri, le bureau de distribution assez bien tenu. Parmi les employé(e)s, il y avait beaucoup de gens âgés, des retraité(e)s qui ont été rappelé(e)s, des femmes et des hommes blessés en convalescence. Le centre qui a la charge de toute la région de Tuzla, fonctionne à 60 % de ses capacités. Nous avons discuté avec un jeune, Osman, blessé plusieurs fois déjà, et qui attendait d’être rétabli pour retourner au front. Il a insisté surtout sur les problèmes techniques du centre. Ils manquent aussi bien d ’uniformes que de camions, de mobylettes, de vélos pour faire les tournées, que de fibres optiques, de prises de téléphones ou d’ordinateurs pour les guichets. Les femmes au guichet nous l ’ont dit à plusieurs reprises. Elles sont parfois obligées de revenir à des opérations manuelles faute de matériel informatique. On devrait pouvoir les aider sur ce point... »
Eric met les points sur les « i » sur la nature de l’aide qu’ils pourront fournir, pour ne pas créer d’illusions et poser clairement les enjeux : « En matière d'aide, on ne pourra jamais faire concurrence à l’ONU ou aux organisations humanitaires professionnelles ni même à l ’aide massive et non désintéressée de l ’Arabie Saoudite. Ce ne sont pas nos vingt tonnes d'huile ou nos dix vélos qui pourront changer la situation en Bosnie. En revanche, en tant que syndicalistes, par notre action, nous pouvons contribuer à ouvrir le débat sur la solidarité qui peut aider à modifier le rapport de forces en faveur des Bosniaques qui refusent la logique de la purification ethnique. » Jean-Charles enchaîne : « Tous ceux avec qui nous avons discuté à Tuzla nous ont dit la même chose : ils ne comprennent pas cette guerre dramatique. Ils ne veulent pas de la séparation ethnique qui n ’a aucun sens pour les familles mixtes, majoritaires à Tuzla. »
Philippe renchérit : « L ’armée bosniaque est aussi la seule armée au monde où des Juifs et des Musulmans combattent côte à côte... » Dans les discussions, on a aussi parlé syndicalisme à Tuzla. Jean-Charles se souvient d’avoir expliqué à plusieurs reprises comment fonctionnent les syndicats en France, comment fonctionne SUD-PTT. Mais en temps de guerre, il est difficile de maintenir ou de reconstruire des structures de base, indépendantes et démocratiques qui plus est !
Tandis que certains ont rencontré des mineurs, d’autres comme Jean-Charles ont rencontré des femmes de mineurs et visité l’usine de chaussures associée à la mine (cf. le compte-rendu). D’autres, enfin sont allés à l’université où des tonnes de bouquins, de documentation scientifique et d’ordinateurs ont été livrées, collectées par l’Association de Lorraine.
Isabelle rappelle : « A l’université, des étudiants, certains en uniforme, nous ont aidés à décharger le matériel. Le président de la fac était en uniforme également. Tout le monde nous a remercié pour notre contribution. Les enseignants et les étudiants font tout ce qu ’ils peuvent pour maintenir l’université en état de marche malgré la guerre et le manque de moyens. Les étudiants alternent les périodes d’étude et les périodes de mobilisation, un mois à l’université puis un mois au front par exemple. Malgré les pressions, l’université de Tuzla reste farouchement multiethnique. Elle met son point d ’honneur à accueillir les étudiants des villes sous contrôle des nationalistes serbes, les réfugiés, ceux de Sarajevo comme ceux de Srebrenica. En conséquence, les étudiants s ’entassent à cinq ou six par chambre, parfois plus, à la cité universitaire. Ils veulent réellement poursuivre leurs études dans leur pays. C’est aussi un défi pour le pays qui ne veut pas perdre sa jeunesse. Il y a maintenant un projet d’ “université d ’été ” à Tuzla concocté en collaboration avec plusieurs universités européennes. L ’échéance retenue pour réaliser ce projet est l’été 1996. Une manière de faire vivre l’université de Tuzla en collaboration avec l’extérieur. »
Le problème des réfugié(e)s
Quant aux réfugié(e)s, de Srebrenica en particulier, personne dans le convoi n’a pu les rencontrer, leur parler. Des milliers de réfugié(e)s vivent dans les communes avoisinantes. Au moment du passage du convoi, de nombreux réfugié(e)s de Srebrenica étaient encore sous des tentes à l’aéroport. Pour tous les membres du convoi, il est clair, aujourd’hui, que l’accueil des réfugié(e)s pose un problème à la ville de Tuzla. Quarante mille réfugié(e)s de Srebrenica ont débarqué d’un seul coup sur ordre du gouvernement d’Izetbegovic dans une ville de soixante-dix mille habitant(e)s. Même pour une ville très hospitalière comme la ville de Tuzla, le problème matériel est énorme. Mais il y a aussi un problème politique. La municipalité de Tuzla, résolument multiethnique est maintenant encerclée de cantons dont les représentantes sont en majorité nationalistes et membres du SDA. La crainte existe de voir Tuzla déstabilisée politiquement par l’arrivée de milliers de réfugié(e)s d’origine paysanne plus sensibles, à cause de leurs terribles souffrances entre autres, aux thèses séparatistes développées par des nationalistes musulmans membres du SDA par exemple. Selon Jean-Charles et Isabelle, des cas d’exactions contre des citoyens serbes de Tuzla, perpétrées par des réfugié(e)s, auraient été enregistrés dernièrement à Tuzla. Voilà qui inquiète les autorités de la ville aujourd’hui. La guerre, les souffrances, les privations, l’isolement alimentent les logiques nationalistes.
La solidarité comme celle des syndicalistes de SUD ou des associations et l’arrêt des bombardements peuvent aider à préserver l’esprit multiethnique de Tuzla.
Tous les membres du convoi en sont convaincus. C’est pourquoi ils sont prêt(e)s à repartir à la première occasion, expérience en plus. En attendant, ils sont disposés à témoigner.
A lire en complément : N° 395 d’octobre 1995 d 'Inprecor -35F. -Dossier Bosnie-Herzégovine.
Solidarité avec les femmes des mines Kreka de Tuzla
L’association Cœur à cœur a été créée au début de la guerre par des femmes salariées de la mine Kreka à Tuzla. Elle regroupe les 1 000 femmes de la mine dont 450 travaillent actuellement, les autres étant sans emploi.
Les femmes de la mine occupent majoritairement des postes d’employées, d’agents de service mais certaines sont aussi ingénieures, psychologues, sociologues, rédactrices pour le journal de l’entreprise.
Elles ne perçoivent aucun salaire depuis trois ans. Elles reçoivent uniquement un paquet d’alimentation chaque mois de la direction de l’entreprise, propriété d’Etat.
L’association organise la solidarité entre les femmes de la mine et développe actuellement des contacts et des activités avec les femmes des autres régions de Bosnie réfugiées à Tuzla.
-70000 F pour 450 paires de chaussures
L’association lance un appel en Europe :
« Un de nos problèmes les plus urgents est que nous n ’avons plus de paires de chaussures qui puissent tenir le prochain hiver. Nous avons à parcourir de longs trajets à pieds et sans chaussures correctes, c ’est une véritable épreuve de force. »
Elles nous demandent de soutenir leur projet de faire fabriquer des chaussures par l’entreprise Aida qui appartient à la mine. Cette entreprise locale pourrait assurer la production des chaussures nécessaires (taille. . .), de bonne qualité, en ne faisant payer que le prix des matières premières.
Une paire de chaussures revient à environ 150 F. Nous avons donc besoin de 70 000 F pour faire fabriquer dans un premier temps 450 paires de chaussures pour les femmes qui travaillent.
Apporter un soutien matériel aux femmes de Cœur à cœur, c’est soutenir la résistance au nationalisme pour une Bosnie-Herzégovine pluri-ethnique et multi-culturelle.
Le projet est soutenu par :
-International Worker Aid
-Association Lorraine pour la paix et la solidarité en ex-Yougoslavie
-Secours ouvrier pour la Bosnie
Pour tout contact à Tuzla :
Asocijacija Radnica « Rudnika uglia-Tuzla » Women Association « Coal Mines-Tuzla » SRCEM SRCU -Heart to Heart Mujesira Dzambic Tél. : 9338775-215-362 Fax : 9938775-821-422
Les Cahiers du féminisme s’associent à la campagne de solidarité matérielle avec les femmes des mines de Kreka de Tuzla.
Faire parvenir vos chèques au compte de l’Association lorraine de Solidarité et pour la paix en ex-Yougoslavie, au Crédit mutuel enseignant, compte n° 605 279 46 32, rue Gustave Simon, 54000 Nancy avec la mention « pour Tuzla »
Notes
- Claire Bataille, le 7 octobre 1995
- Propos recueillis par Claire Bataille et Marie-Annick Vigan.