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Si toutes les femmes du monde...
Flaques de sang « Il y a de grandes flaques de sang sur le monde où s’en va-t-il tout ce sang répandu est-ce la terre qui le boit et qui se saoule ... »
A lire le rapport sur les droits des femmes dans le monde établi par Amnesty International1 (janvier 1995), qui lance une campagne en faveur des droits des femmes, on a le vertige. Le sort qui leur est réservé dans les quelque 75 pays qui constituent la géographie de ce sombre catalogue semble être un sort de sang.
Le témoignage de celles qui demandent justice, revendiquent leurs droits, dénoncent la discrimination, la violence, les tortures et les viols, reste une source unique pour mettre en lumière la persistance du sexisme à travers le monde.
« J’avais beau en avoir entendu parler maintes et maintes fois, je n ’étais absolument pas préparée à une telle épreuve.
« C ’est quelque chose que je garde vivant en moi.
« Je continue de saigner abondamment.
« Cela a été fait non pas par un seul homme, mais par plusieurs. (...)
« En plus, c’était comme un spectacle, des tas de gens sont venus regarder. »
(Témoignage d’une femme kurde, membre des Pechmerga, vers la fin des années 80.)
Le sang des femmes coule pendant les guerres. Mais il ne coule pas comme celui des hommes. A la violence s’ajoute toujours l’ignominie, à la douleur, la honte. En tant que transposition des inégalités qui sont le lot des femmes en temps de paix, le viol reste donc une arme de choix en temps de guerre.
Dans l’Etat indien de Jammu-et-Cachemire, les femmes victimes d’un viol choisissent de se taire pour pouvoir continuer à faire partie de leur communauté : les célibataires craignent de ne pouvoir se marier, les femmes mariées redoutent d’être abandonnées. En Irak, un décret, promulgué en 1990, autorise les hommes à exécuter les femmes de leur famille « pour raisons d’honneur ». En cas de viol, au Pakistan, la charge de la preuve incombe à la victime. Si elle ne parvient pas à prouver qu’elle n’était pas consentante, elle risque d’être reconnue coupable de rapports adultères. Ceux-ci font encourir une exécution par lapidation. En 1988, deux femmes violées par des policiers dans un commissariat de Lahore ont failli subir ce sort tragique. Si finalement elles ont été reconnues non « coupables », les policiers responsables n’ont pas été inquiétés.
Le viol est une forme de torture infligée aux femmes un peu partout dans le monde. Il arrive parfois que des femmes soient violées simplement parce que les policiers ou les soldats qui en ont la garde estiment en avoir le droit.
Après la guerre, les agresseurs reconnaissent parfois devoir réparations à leurs victimes. Les crimes sexuels, eux, sont rarement reconnus. Les autorités japonaises ont cessé de nier que des « femmes-réconfort » ont été victimes de prostitution forcée
Dessin de Pessin paru dans la Chronique d’Amnesty n° 76, mars 1993
Dessin de Pessin paru dans la Chronique d’Amnesty n° 76, mars 1993.
auprès des soldats nippons pendant la Seconde Guerre mondiale, mais elles refusent toujours toute indemnisation aux 1 00 000 à 200 000 femmes concernées.
En temps de paix, l’oppression sexuelle des femmes est démontrée dans certaines occasions. En septembre 1992, des détenues d’une prison pour femmes de Géorgie (Etats-Unis) ont brutalement révélé qu’elles subissaient depuis des années des viols, des sévices sexuels, des avortements forcés et qu’elles étaient contraintes à la prostitution par les surveillants. En Turquie, les femmes détenues pour des raisons politiques sont menacées d’« examens de virginité forcés » et parfois de « viol s’il s’avère qu’elles ne sont pas vierges ». En Europe, les femmes d’origine non européenne sont elles aussi victimes, parfois, de violences de la part de policiers. Une Française d’origine tunisienne a été violée par deux policiers italiens et aurait subi des violences sexuelles de la part d’un policier français en juillet 1993, à la frontière italo-française. Un certain nombre de cas de traitements cruels et dégradants se seraient produits au Royaume-Uni contre des femmes étrangères réfugiées ou en situation irrégulière.
Les militantes politiques et les syndicalistes paient parfois de leur vie le prix de leur prise de parole. Marsinah, Indonésienne de vingt-cinq ans, a été assassinée pour avoir pris la tête d’un mouvement de grève dans son usine de fabrication de montres. Margarida, présidente du syndicat des ouvriers agricoles d’un des Etats du Brésil, fut abattue, en 1993, sur ordre probable des planteurs de canne de sa localité. Il semble que la brutalité des dirigeants soit plus grande lorsqu’ils, ont affaire à des opposantes femmes.
Dans certains pays, la discrimination est inscrite dans la loi elle-même. En Egypte, un homme qui tue sa femme adultère n’encourt aucune peine, tandis que des Egyptiennes qui agiraient de même risqueraient la peine de mort. Au Bangladesh, une femme déclarée adultère a été enterrée jusqu’à la poitrine avant d’être lapidée à mort par le conseil islamiste de son village, en janvier 1993. En Iran, celles qui enfreignent les règles vestimentaires doivent recevoir 74 coups de fouet.
Partout des voix féminines s’élèvent pour dénoncer, des femmes s’organisent, manifestent, résistent. Le recul de la discrimination et de la violence est suspendu tout entier au développement de cette action collective.
Solange A miel
Tradition et mutilations, par S. A
« La quantité de chair enlevée dépend de la dextérité de l ’exécutrice. La fillette hurle, et bien qu ’elle soit fermement maintenue, elle se tord de douleur. L ’exécutrice essuie le sang qui coule de la blessure et la mère, bientôt imitée par les invitées, vérifie le travail, allant parfois jusqu ’à inspecter à l ’intérieur avec ses doigts. »
Les descriptions rapportées par les organisations internationales des mutilations génitales féminines montrent que cette tradition est une torture. En outre, l’Association médicale mondiale note quV elles constituent un préjudice permanent pour la santé. Parmi les complications graves figurent les hémorragies, les infections, le saignement d’organes adjacents. Plus tard, apparaissent des infections chroniques, des complications obstétriques et urologiques ».
Or, excision et infibulation concernent 110 millions de femmes de par le monde, souffrant de lésions graves, tout au long de leur vie adulte. Elles se pratiquent dans une vingtaine de pays africains, dans certaines régions d’Asie et du Moyen-Orient, et en Europe dans certaines communautés d’immigrés. L’opération s’effectue à la maison, sans la moindre anesthésie, et les femmes, sauf la victime du jour, font plus que coopérer à leur propre dommage : l’auteur de la mutilation est une mutilatrice.
Elle n’invoque pas seulement la nécessité pour la femme de se soumettre à un rituel d’entrée dans l’âge adulte, sans lequel la jeune fille serait rejetée de la communauté. Des motifs divers et variés dicteraient ces amputations : une femme non excisée ne serait pas en mesure d’accoucher, ses organes, sales par nature, le resteraient, son clitoris agresserait autrui. Aucune obligation religieuse ne peut valablement servir d’argument, car, dans les pays concernés, des musulmanes, des coptes, des catholiques, des protestantes, des animistes et des non-croyantes sont excisées.
La lutte de certains gouvernements, les campagnes de sensibilisation et l’amplification du débat sur la question auraient actuellement l’effet désastreux d’abaisser l’âge auquel les parents font opérer leur fille, afin de précéder ses dénégations. Mais les principales intéressées, les Africaines en première ligne, ont marqué des points ces dernières années, en obtenant qu’une femme puisse demander le statut de réfugiée pour échapper aux mutilations génitales imposées dans son pays et aux persécutions encourues pour refus de s’y soumettre.
Elles considèrent leur combat contre l’excision comme irréversible, en dépit des thèses de certains ethnopsychiatres qui, bréviaire des « blessures symboliques » en main, se contorsionnent pour voir dans ces pratiques autre chose qu’une des formes les plus crues de l’universelle oppression des femmes.
S. A.
Notes
- 1. Femmes, une égalité de droit. Amnesty International, 4, rue de la Pierre-Levée, 75553 Paris cedex 11. Tél. : 49 23 11 11.