En débat
Après la manif du 25...
« La manif du 25 » : c’est sous cette dénomination qu’elle restera gravée dans les mémoires. Manif de joie, de vie, manif prémonitoire dont l’affiche proclamait :
« ensemble, défendons les droits des femmes ». Quasiment personne ne manquait à l’appel. Personne ? Si, la direction confédérale CFDT... quand on vous disait que cette manif était prémonitoire. Pour préserver les droits des femmes, conquis de haute lutte durant tout le vingtième siècle, et particulièrement depuis mai 68, 149 associations, partis, syndicats, groupes collectifs, se sont rassemblés sous l’impulsion de la Coordination des associations pour le droit à l’avortement et à la contraception (CAD AC).
La CADAC, depuis sa création en 1990, lutte pied à pied pour battre en brèche, dénoncer, juguler les attaques contre les droits des femmes sur l’avortement et la contraception. Attaques qui se manifestent aussi bien par le biais des commandos intégristes et fascistes que le gouvernement et Chirac voulaient amnistier à l’été 95, que par le manque de financement et de statut des CI VG et des personnels qui les composent ou encore, par le déremboursement de certaines pilules. Mais, dès le début de la préparation de la manifestation, les premières organisations signataires, conscientes des dangers que faisaient peser aussi sur les droits des femmes le plan quinquennal sur l’emploi et la loi cadre sur la famille de Balladur décidaient d’élargir, sur proposition de la CADAC, les mots d’ordre de la manifestation au droit à l’emploi, à la lutte contre l’ordre moral et à la revendication d’une réelle égalité entre femmes et hommes.
Pour la première fois en France, l’unité la plus large se réalisait autour de l’idée qu’attenter aux droits des femmes, c’était attenter aux droits de tous. Cette unité nouait enfin les liens qui n’avaient jamais pu se nouer dans les années soixante-dix, à l’apogée du mouvement de libération des femmes. A l’époque les rapports entre le mouvement féministe et le mouvement ouvrier était en grande partie conflictuels : le mouvement féministe, en soulevant les contradictions qui existent au sein du mouvement ouvrier allait, selon certains, le diviser et l’affaiblir. Cette
© Joël F. Volson idée n’a plus cours à l’heure actuelle. La suite du mouvement l’a entièrement prouvé, de façon patente : les pourfendeurs des droits des femmes sont ceux qui veulent organiser la régression sociale et faire reculer les acquis de tous. Comme en écho, la Conférence de Pékin, largement médiatisée, l’avait proclamé quelques mois avant.
« Les droits fondamentaux des femmes et des petites filles sont partie inaliénable, intégrante et indivisible de tous les droits de la personne humaine et des libertés fondamentales. » (Au passage, notons qu’il a fallu attendre la quatrième et dernière conférence de l’ONU sur les femmes pour que soit adoptée une déclaration aussi élémentaire...).
Pour tenter de résoudre la crise globale du système capitaliste et faire reculer le chômage, le patronat et le gouvernement préconisent pour la nième fois de renvoyer les femmes à la maison pour les faire procréer. D’une pierre deux coups : ils résoudraient aussi de ce fait le soi-disant problème de la natalité. (Les derniers chiffres publiés sont d’ailleurs assez savoureux, la natalité remonte). Leur tentative a fait long feu : les femmes veulent rester présentes sur le marché du travail, pré- sence qui est la garantie, même si elle est bien maigre, de leur autonomie financière.
L’ensemble de la manif du 25, femmes et hommes mêlés, le proclamait implicitement : « il est légitime que les femmes travaillent, elles n’ont pas à libérer d’emplois qui seraient alors occupés par des hommes ».
La manif du 25 prouve aussi que les idées féministes, à savoir que les femmes ont des droits, ont continué à cheminer dans la tête des gens, même si elles étaient édulcorées, atténuées, érodées. Il était permis d’en douter. Durant des années, s’affirmer féministe, c’était prêter le flan à la dérision, à la moquerie. Le mouvement féministe, qui avait su emporter haut la main des victoires si importantes, a été isolé, divisé, affaibli, émietté, comme l’ensemble des mouvements sociaux, organisations, syndicats et partis politiques. Seules certaines ont résisté, tentant de maintenir coûte que coûte une apparition publique du mouvement. De ce fait, on assiste aujourd’hui à un paradoxe : une manifestation gaie, vivante, colorée, qui rassemble 40 000 personnes, femmes et hommes, pour préserver les droits des femmes, et de l’autre côté, comme en parallèle, on a un mouvement des femmes affaibli, fatigué, atone qui n’est plus que l’ombre de lui-même. Un des enjeux qui se pose à nous à l’heure actuelle est donc celui-là : le mouvement des femmes sera-t-il à même de comprendre la dynamique qui s’est enclenchée lors de la préparation de la manif du 25 ? Pourra-t-il profiter des forces mises en mouvement par la mobilisation pour se questionner, s’interroger et partant, se reconstruire, se vivifier ? Il est compréhensible qu’il existe des hésitations, des méfiances : avec certaines forces politiques, les liens ont été très tendus durant des années. Mais la réelle force du mouvement des femmes serait de comprendre que la situation a évolué, que les militantes et militants du PC et de la CGT, pour ne citer qu’eux avec qui les rapports étaient les plus conflictuels sont en recherche, en devenir, pétris de contradictions...
Dans les années soixante-dix, malgré tous les barrages qui lui étaient opposés, le mouvement des femmes, par sa radicalité, par sa remise en cause des rapports hommes-femmes, avait su être un facteur de subversion qui n’avait épargné aucun parti et organisation de gauche et d’extrême-gauche (Révolution, LCR, mais dans la gauche citons aussi « Elles voient rouge » au sein du PC et « Mignonne, allons voir sous la rose » au sein du PS).
Aujourd’hui, le paysage syndical, par exemple, a totalement changé : la CFDT qui était sensible aux mouvements sociaux, est désormais totalement recentrée, la CGT n’est plus ce bloc monolithique contre lequel le mouvement des femmes se heurtait. Mais surtout, de nouvelles forces apparaissent, telles que SUD-PTT, CRC-Santé-Services sociaux, la FSU, qui ont très concrètement participé à la préparation de la manifestation du 25, et intègrent d’emblée le féminisme comme une dimension de leur combat.
A un moment où commence à s’amorcer, ce que, si l’on veut reprendre de vieux débats, la tendance lutte de classes du mouvement tentait de réaliser, c’est-à-dire un début de jonction avec le mouvement ouvrier, le mouvement des femmes aura-t-il un repli frileux et prudent ? Ou sera-t-il capable de relever le défi, tout en saisissant, évidemment les motivations et les limites des forces politiques en jeu ? Car, il ne faut pas non plus pécher par naïveté : chaque force politique trouve son compte à s’emparer du combat des femmes. Mais quelle est la force politique la plus susceptible de tirer partie de ce combat, si ce n’est le mouvement des femmes lui-même ? Il est évident que beaucoup de chemin reste à parcourir. Malgré le succès de la manifestation du 25, malgré la participation nombreuse des femmes au mouvement social, peu de revendications spécifiques sont apparues. Par exemple, l’idée que ce sont les femmes qui seraient les plus touchées s’il fallait, public comme privé, cotiser quarante annuités pour arriver à la retraite, a peu émergé. Et pourtant, elles s’arrêtent pour élever les enfants, on leur impose le travail à temps partiel, donc des cotisations partielles, etc. !
Ce qui montre qu’il n’y a pas un effet immédiat et automatique entre une grosse mobilisation pour défendre les droits des femmes et l’inscription, la prise en compte de leurs revendications spécifiques dans un mouvement social.
Suzy Rotjman
Appel à des Assises nationales pour les droits des femmes
Répondant à l’appel de la CADAC, 149 organisations associatives, syndicales et politiques, relayées par 56 collectifs de ville, ont assuré le succès de la manifestation nationale pour les droits des femmes qui s’est déroulée le 25 novembre à Paris. La présence de plus de 40 000 personnes dans la rue indique l’écho profond rencontré dans la population par les revendications des femmes concernant le droit de choisir, le droit à l’emploi et une réelle égalité entre les femmes et les hommes. Elle témoigne aussi qu’une prise de conscience s’est opérée : les droits des femmes enfin reconnus comme étant les droits de tous. Signe annonciateur des luttes du mois de décembre par sa cohésion unitaire et ses contenus revendicatifs, le combat féministe a trouvé une légitimité nouvelle en inscrivant sa particularité dans le combat pour la justice sociale et les libertés démocratiques.
En effet, depuis des années, les femmes sont une cible privilégiée pour tous ceux qui militent en faveur de la régression sociale : pourfendeurs de la protection sociale et du service public, défenseurs de la natalité par le biais du « mariage et de la constitution de familles stables », partisans du retour à la maison, promoteurs de l’ordre moral, intégristes de tout poil... Ceux qui prient et s’enchaînent devant les hôpitaux et les cliniques sont les mêmes qui veulent appliquer la préférence nationale à Toulon, Orange ou Marignane. Ceux qui instituent l’allocation parentale pour le deuxième enfant afin de retirer les femmes du monde du travail et les inciter à procréer sont les mêmes qui remettent en cause le service public, cassent la Sécurité sociale et veulent rentabiliser les dépenses de santé. Dans un bel ensemble, de l’extrême droite à la droite réactionnaire classique, les droits de femmes sont remis en cause.
La dynamique unitaire qui a permis l’organisation de la manifestation du 25 novembre propose de se donner un nouvel objectif : la tenue d’Assises nationales pour les droits des femmes, à l’orée de l’année 1997, préparées par des Assises régionales. Au cours de l’année 1996, les collectifs et organisations participants auraient pour tâche de dresser un état des lieux de la condition réelle des femmes et de leurs revendications dans la perspective d’une synthèse lors d’Assises s’inscrivant dans une dynamique de lutte.
Pour assurer la réussite de cette initiative et des revendications dont elle sera porteuse, un collectif national pour les droits des femmes s’est constitué.
Une rencontre nationale des collectifs locaux, des organisations associatives, syndicales et politiques est proposée les 23 et 24 mars 1996 à Paris. Elle permettra de :
-tirer toutes et tous ensemble le bilan du 25 novembre ;
-définir plus précisément les objectifs des Assises nationales et régionales ainsi que des modalités de fonctionnement du collectif.