Comme chaque année , à la veille de la publication du bilan démographique de l’INSEE, nous avons eu droit aux discours alarmistes sur la dénatalité, la « décomposition » de la famille et le problématique travail des femmes. Comme d’habitude, l’on a proposé que les femmes puissent bénéficier d’un congé payé de deux ans pour élever « leurs » enfants...
Ainsi, le Figaro publiait dans son édition du 8 janvier un appel intitulé « SOS jeunesse », initié comme prévu par la très médiatique E. Sullerot, le démographe bien connu P. Chaunu, et l’inévitable P. Rossillon, directeur de la revue Population et avenir, nataliste s’il en fut. Le plus amusant dans cet appel, c’est qu’il ne prétend défendre ni l’ordre moral ni le nationalisme, ni le retour des femmes à la maison. Son objectif serait seulement de permettre aux femmes d’avoir le nombre d’enfants désirés, et du même coup, de rééquilibrer la pyramide des âges « alarmante ». Ce serait aussi un moyen de garantir les retraites, cela va de soi !
Ce qui va moins de soi, c’est que parmi les signataires, figurait, paraît-il, Jean-Pierre Chevènement qui se présente souvent comme un critique de gauche du programme du PS. Nous avons attendu, en vain, un démenti !
Dans le même temps, Jacques Chirac, dans son rôle de président de la République, et au retour de son voyage à Rome (cf. édito) distribuait médailles d’or et d’argent aux vaillantes mères de six et sept enfants, au cours de son voyage dans la France profonde. Il saisit, lui aussi, l’occasion de déplorer « l’insuffisance démographique » et d’affirmer sans rire, que davantage d’enfants, c’était, à coup sûr, moins de chômage !
Dès le 1 1 janvier pourtant, Libération annonçait une remontée de l’indice de fécondité en 1995 (nombre moyen d’enfants par femme) et révélait que les citadines font dorénavant plus d’enfants que les femmes des régions rurales et ce, depuis 1990. Le cadre de vie en grande banlieue (équipements, espaces verts), la taille des logements expliqueraient ce renversement de tendance.
En novembre déjà, une autre enquête faisait apparaître que 71,7 % des mères ne s’arrêtent pas de travailler... (Libération du 7 novembre 1995).
Le 8 février, l’INSEE confirmait que l’indice de fécondité avait atteint 1,7 enfant par femme en 1995 contre 1,65 en 1994, et qu’il y avait eu 19 000 naissances en plus au cours de la dernière année. Parmi ces naisances, 36 % sont intervenues hors mariage, un chiffre record, 70 % de ces enfants ayant été reconnus par le père à la naissance. 1
Une autre tendance se confirme également, liée peut-être à la précarisation de l’emploi, le fait que l’âge moyen à la naissance du premier enfant tend à reculer : 28,8 ans aujourd’hui...
Pas de quoi s’affoler donc. . .
C’est pourtant le moment qu’a choisi J.-P. Chevènement pour récidiver et défendre le principe d’une autre « politique familiale » au nom de la « République » et de la « démocratie », rien que cela ! (Cf. Libération du 1 3 février 1996).
Pour lui aussi, il faut davantage de jeunes pour combattre le vieillissement « accéléré » (sic) et la « stagnation économique » mais, comme il est « ennemi de l’ordre moral », il propose simplement un congé « parental » (notez la différence !) et un salaire parental sur le modèle de la Suède qui, paraît-il, est un paradis féministe. Après le congé, la « réinsertion » dans l’entreprise serait obligatoire. L’insertion comment ? On ne sait pas.
Mais comme J.-P. Chevènement est de gauche, ne l’oublions pas, il est également favorable à l’ouverture de crèches, à l’entrée en maternelle dès deux ans et « pour encourager la natalité dès le premier enfant ». Il veut construire des logements sociaux. Tel est le programme de J.-P. Chevènement qui veut faire face à la crise des banlieues en luttant contre « la désagrégation de la cellule familiale » et en favorisant la « stabilité du couple ».
Telle est la contradiction d’une logique abstraite qui veut à tout prix défendre « le substrat démographique » d’une République consensuelle où se retrouveraient ensemble au gouvernement, les amis de J.-P. Chevènement et ceux de Philippe Séguin.
Mais que peut signifier cette notion de « substrat démographique » sinon un objectif ouvertement nataliste et nationaliste qui ne peut qu’aller à l’encontre des droits et des libertés des femmes. Notre démarche est toute autre. Loin de nous lamenter sur le taux de natalité qui n’a rien d‘ inquiétant, nous nous préoccupons des besoins des femmes en tant que mères, travailleuses et citoyennes. Cela suppose de remettre en cause radicalement tous les aspects de la politique du pouvoir actuel aussi bien économiques que sociaux. Toute politique d’encouragement à la natalité a toujours couvert une politique réactionnaire de pression sur les femmes pour qu’elles retournent au foyer. Patronnée par Chirac ou Chevènement, les femmes n’en voudront pas.
Claire Bataille