Il y a mille ans exactement que Sei-Shonagon a écrit ses Notes de l'oreiller '. Elle était une des dames d’honneur de l’impératrice du Japon.
A cette époque, où les royaumes de notre Occident sortaient à peine et péniblement de la plus grossière barbarie, avec leur noblesse de chevaliers, soudards brutaux et illettrés, le Japon vivait, dans un empire unifié, enfin en paix, une ère de haute culture. La cour impériale, installée à Kyoto, était devenue, pour un temps d’ailleurs assez bref, un lieu de luxe et de mœurs raffinées.
Dans de telles périodes, les femmes de la classe dominante réussissent à parvenir à une certaine émancipation du joug patriarcal. Il en ira ainsi dans l’Occitanie du xne siècle, puis, progressivement, en Europe, à partir de la Renaissance2. Alors s’élèvent enfin des voix de femmes qui opposent aux chants de guerre et de mort des voix d’amour, de sensibilité, de civilisation vraie. Il y a là une constante qui incline à penser à ce que pourrait être une humanité où domineraient les valeurs que le patriarcalisme a établies comme « féminines », en leur donnant un signe négatif par rapport aux valeurs « viriles ».
Sei-Shonagon était la contemporaine de Mura-saki Shikibu qui inventa le roman3. Elles étaient rivales. La seconde trouvait le style de la première relâché. Il en va souvent ainsi de deux talents qui s’opposent.
Et rien, en effet, n’est plus opposé à l’ampleur, à la complexité de l’intrigue et à l’analyse profonde de Murasaki Shikibu que la légèreté, les esquisses, les tableautins de Sei-Sho-nagon.
Elle a prétendu que c’était à son corps défendant qu’elle avait été publiée. Mais n’est-ce pas coquetterie ? Elle a dit aussi que c’était par le hasard du don, par l’Impératrice Sadako, d’un paquet de feuilles de papier blanc dont elle fit son oreiller, qu’elle s’était mise à y écrire ses « bagatelles ».
Bagatelles ! il est vrai, mais si alertement saisies, avec une si fine sensibilité, que tels le bel insecte ou la fleur surpris et fossilisés dans un écoulement d’ambre translucide, ses propos nous parviennent aussi vivants que s’ils étaient d’hier, flashes auquels les mille ans n’ont rien fait perdre de leur vivacité de coloris, de sensation et d’émotion. Et cela bien que les mœurs nous soient étranges, comme d’un autre monde. Mais il y a aussi là tout le Japon que l’on aime -et dont on voudrait pouvoir espérer que le modernisme n’est pas en train de le tuer -avec son sentiment le plus délicat de la nature -des fleurs, des effets de neige et de lune... -exprimés, transmis par de petits poèmes anciens ou nouveaux, une notion de la valeur qui n’est pas marchande, mais tient d’abord à la beauté, surtout de celle qui est fragile, impermanente. ..(« J’aime les choses incertaines et vagues », écrit-elle) Les préjugés mêmes de cette élite, ses superstitions et son code moral nuisent à peine aux mœurs délicats de cette cour où, l’hiver, l’entourage de l’impératrice se serrait autour d’un brasero, où l’on n’aperçoit des samouraïs que ramant en chantant, et où l’ empereur s’endort, après une nuit de veille, appuyé à un pilier de la salle.
Y-a-t-il dans ces textes une idéalisation de cette société ? Malgré quelques notations critiques, somme toute assez modérées 4, on peut penser que Sei-Shonagon, jeune alors qu’elle écrivait ses Notes , malgré son espièglerie et un esprit incisif qui lui attira des inimitiés, voyait, avec naïveté, son monde quelque peu trop rose. Et l’on peut en trouver la preuve dans sa fin, entraînée par la répudiation de l’impératrice Sadako qu’elle suivit dans sa retraite, puis, après la mort de celle-ci, dans une chute dans la solitude et une misère qui l’aurait même amenée à mendier. Son paradis de liberté (elle s’était même refusée au mariage) avait duré dix ans !
Michel Lequenne
« Belle sur une cigogne », Miyagawa Choshun
« Belle sur une cigogne » Miyagawa Choshun
Notes
- 1 . «Bibliothèque cosmopolite », éd. Stock.
- 2. Cahiers du féminisme, n°10 : «Les Femmes troubadours » ; n°34 : «Louise Labbé ».
- 3. Cahiers du féminisme, n° 11.
- 4. Ainsi, cette note : «Quand je vois des femmes du peuple avancer dans la mer pour récolter des algues ou pêcher des poissons, quand je les vois plonger, se baisser..., je me dis avec inquiétude : qu ’arriverait-il si le cordon qui retient leur vêtement à la hanche venait à se rompre ?... Que les hommes fassent ce. métier, je l’admets, mais des femmes, cela me choque. Cependant, j’aperçois des hommes qui, pendant que les femmes travaillent, restent paisiblement dans leur bateau et chantent. »