La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Algérie : La vie malgré tout

· Cahiers du féminisme, n° 77, été 1996 · p. 31-32 · 1 486 mots

Entretien avec Sanhadja Akrouf.

Si toutes les femmes du monde...

lui mé -

Algérie

La vie malgré tout

Sanhadja Akrouf habite en France depuis trois ans. A plusieurs reprises, dans les Cahiers, elle nous a confié ses impressions sur la situation algérienne. Elle vient d’ effectuer un voyage de deux semaines dans sa famille, quelques mois après les élections qui ont vu la victoire du président Zéroual et des tenants de la manière forte. Elle a passé plusieurs jours à Alger, Sétifet dans son village de lfest de l Algérie. Nous lui avons demandé quels changements elle avait observés depuis son précédent voyage.

Sanhadja -La population semble moins stressée, plus rassurée. Même si cela ne va pas forcément dans le sens des démocrates, il faut reconnaître que les élections de novembre ont permis de rassurer la population. Le résultat a été une gifle pour les intégristes qui auparavant utilisaient beaucoup la formule « nous sommes les représentants du peuple ». Le deuxième élément remarquable est l’attitude des femmes. Tout le monde s’accorde sur ce fait, à Alger ou à Sétif, même les plus machos le reconnaissent, ce sont les femmes qui se sont montrées les plus déterminées. Elles sont sorties tôt le matin, en masse pour aller voter, alors que les hommes ne se sont déplacés que vers midi. Pour aller voter, elles n’avaient pas de sac, on a pu ainsi voir dans la rue de très nombreuses femmes avec juste une carte d’identité à la main.

Aujourd’hui, de plus en plus de femmes enlèvent le voile. Il y a sûrement deux raisons à cela : d’une part, elles subissent moins la pression intégriste, d’autre part, personne ne veut être assimilé aux terroristes intégristes.

♦ D’après les informations que nous pouvons avoir en France, il ne semble pas que la situation soit modifiée en ce qui concerne les attentats et la violence quotidienne. Qu ’en penses-tu ?

Sanhadja -Il semble, en effet, que la violence ait repris récemment, mais elle ne s’est jamais vraiment arrêtée, sauf un peu avant les élections. Ceci suscite, de fait, deux types d’interrogations dans la population, soit le pouvoir est impliqué dans cet engrenage de violences puisqu'il peut le maîtriser quand il le veut, soit il a épuisé toutes ses ressources de contrôle durant un mois et il ne peut pas aller au-delà.

Il semble que les terroristes, je ne dis pas les islamistes, soient minorisés, rejetés, y compris par les courants radicaux islamistes. D’un autre côté, les groupes d’auto-défense, les « patriotes », souvent armés par la police locale sont vraiment présents, surtout dans les petites villes. Le pouvoir s’est donné tous les moyens pour que cette forme d’auto-défense existe, notamment par les émissions de TV. De fait, la population est très contente de ne plus être menacée, de ne plus être rackettée. Les gens sont rassurés par l’armée mais sans illusion.

Les attentats font partie du quotidien. Les préoccupations des gens se sont déplacées à nouveau sur les problèmes habituels, notamment le coût de la vie.

♦ Quels problèmes rencontre la population ?

Sanhadja -J’ai été effrayée par la cherté de la vie, j’ai l’impression que depuis l’été les prix ont flambé. La baguette valait 6 dinars, elle en vaut maintenant 10, alors que le SMIC est à 4 000 dinars. Il n’y a plus les pénuries des années quatre-vingt, on peut trouver tout ce que Ton veut, de l’huile, du beurre, mais l’huile vaut 300 dinars, de même que le kilo de viande, l’oignon, qui est un aliment de base chez nous, vaut 70 dinars ; le kilo d’oranges, pourtant produites chez nous, vaut de 120 à 150 dinars. La misère commence à prendre racine en Algérie. L’argent est utilisé pour la consommation immédiate.

Il existe un autre problème crucial : celui de la distribution de l’eau. Il a toujours été présent par manque d'infrastructures, mais il devient infernal dans certains quartiers de la plupart des grandes villes. L'eau n'est distribuée désormais que par un seul robinet en bas des immeubles, à certaines heures de la journée ou de la nuit, connues dans le quartier par le bouche à oreille, par exemple de trois à six heures du matin. Les femmes se réveillent donc dans la nuit et font la queue avec leurs bidons. Leurs conditions de vie sont ainsi très dégradées, elles se bagarrent entre elles, mais personne n’a jusqu’à présent organisé de riposte collective.

En revanche, le transport urbain qui était, il y a dix ans, complètement carrent, a été amélioré pour le même prix qu’avant, avec la mise en place de bus sous gestion privée. Ce n’est pas complètement réglé puisqu’il est à nouveau envisagé de construire un métro, projet qui a déjà englouti des milliards en corruption.

♦ Comment s’en sortent les Algériens ?

Sanhadja -La seule façon de s’en sortir reste le système D, malheureusement et heureusement. Tout d’abord, les familles vivent ensemble, il n’est pas rare de trouver quatre ou cinq adultes sous le même toit, qui ont donc un seul loyer. Le logement est devenu un problème ingérable, il n’est plus du tout pris en charge par l’Etat.

Les gens veulent s’en sortir par tous les moyens. Il y a des personnes qui, par exemple, achètent des Renault espace et les aménagent en taxis collectifs, la place valant cinq dinars au lieu de vingt. Ce que Ton a appelé en Algérie, le « travail des jeunes », est favorisé par le pouvoir. En fait, il s’agit le plus souvent de laisser faire la débrouillardise, sans beaucoup de contrôle : tu peux acheter un kiosque, devenir chauffeur de taxi, faire du commerce. Tout le monde fait du commerce, que Ton ait fait des études ou pas, c'est le « trabendo ». J’ai l’impression parfois qu’une partie de la population est « trabendo » et que l’autre achète. Des produits achetés à bas prix en France sont revendus quinze ou vingt fois plus cher (plaque de chocolat, etc.).

Mais les jeunes qui n’ont pas d’argent pour investir un minimum n’ont plus qu’à s’adosser au mur. Le chômage est très important. On a même suggéré que les femmes pourraient laisser leur place aux jeunes.

Un autre phénomène dont j’ai entendu parler et qui semble se développer, serait une forme de prostitution pratiquée par les jeunes femmes. Pour sortir, manger dans des restaurants chers, elles seraient prêtes à coucher avec n’importe quel mec, sans autre compensation, sans lendemain. On voit ainsi, des hommes rôder autour des cités universitaires.

On constate cependant que la vie reprend peu à peu malgré la menace terroriste mais sous la forme d’une vie au jour le jour, sans projet à long terme.

♦ Il y a eu une grève de la fonction publique en février. As-tu eu des échos ?

Sanhadja -L’UGTA qui, jusqu’à présent jouait la carte antiterroriste en soutenant quasi-inconditionnellement le pouvoir, en négociant certains licenciements, ou certaines ouvertures libérales, a organisé cette grève de deux jours, poussée par la base. En effet, le pouvoir avait décidé de ponctionner certains fonctionnaires pour en payer d’autres, cela a été perçu comme une taxe illégale.

La grève ayant été massivement suivie, le gouvernement a accepté de transformé sa proposition de ponction des salaires sur onze mois en un emprunt obligataire, avec intérêts sur une durée de trois mois. La direction du syndicat est donc revenue à des revendications plus radicales, mais cela ira-t-il plus loin ?

♦ Où en sont les associations de femmes ?

Sanhadja -Cela reprend aussi. Le 8 mars est un moment très fêté en Algérie, très médiatisé ; il a été très fêté cette année, même à Bab El Oued, quartier tenu par les islamistes.

L’Association pour l’émancipation des femmes d’Alger dont j’étais adhérente, qui a été absente longtemps de la scène sociale, commence à nouveau à se réunir. Elle a fait deux bulletins, un pour le 8 mars, un pour le 1er mai. Les copines, une dizaine, ont retrouvé une certaine assurance puisqu’elles se voient. Elles ont le projet d’approfondir le thème du travail en réponse à un projet gouvernemental de restructuration du travail qui remet en cause les acquis, préconise la privatisation de certains services, etc. Leur but est de rédiger des textes qu’elles enverront aux syndicats et aux femmes travaillant dans les entreprises.

RAJ (Rassemblement algérien des jeunes) a eu aussi une activité autour du 8 mars, ses adhérents ont fait une grève de la faim pour protester contre des interdictions de se rassembler et pour obtenir le financement de locaux.

Le RAFD (Rassemblement algérien des femmes démocrates) fait principalement un travail anti-intégriste. C’est elles qui ont relancé le débat autour du Code de la famille, qui n’a jusqu’à présent pas été remis en cause par Zéroual.

On voit aussi de plus en plus de femmes s’organiser localement pour résoudre des problèmes quotidiens, comme dans les lycées. Pour les profs, c’est vital de se retrouver et de se parler.

Propos recueillis par Claire Bataille et Marie-Annick Vigan

Une erreur sur cette page ?