La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Une réunion pour comprendre et espérer

· Cahiers du féminisme, n° 77, été 1996 · p. 32-33 · 1 524 mots

Le collectif grenoblois de soutien aux réfugiés politiques algériens a réussi samedi 4 mai dernier son initiative de « forum solidaire » suivie d’un « café littéraire » intitulé « Algérie : quel espoir ? ». Plus de trois cents personnes ont assisté aux ateliers sur l’école, la jeunesse, le syndicalisme, la presse et les femmes puis à la table-ronde sur les conditions démer-gence d’une Algérie démocratique et plurielle.

L’atelier sur « la place des femmes dans la société algérienne » était animé par Dalila Meziane, avocate, réfugiée en France et Zebeida Chergui, sociologue, membre de la ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté (LIFPL)1.

Ce débat, auquel une trentaine de personnes a participé, a été remarquable par la qualité des échanges et leur tonalité : dans une atmosphère respectueuse de la parole de chacun, les tenantes traditionnelles de la position « éradicatrice » ont assez nettement glissé vers l’autre position, celle que nous avons soutenue dans les Cahiers du féminisme depuis le début de la crise algérienne actuelle. Ainsi personne n’a plus défendu la thèse de la responsabilité unique de l’intégrisme islamique. Quand Dalila Meziane, en introduction, dénonça la situation des Algériennes, premières cibles de l’intégrisme islamique en Algérie, premières à être sans statut dans les pays d’accueil, elle précisa aussitôt que le Code de la famille a été « la dot donnée par le pouvoir à l’intégrisme islamique ». Elle a dénoncé le silence de Zeroual après les élections du 16 novembre dernier qui ont vu le vote massif des femmes. Ainsi, à la lettre ouverte du 17 mars 1996, demandant l’abrogation du Code de « l’infamie »2, le pouvoir n’a répondu que par le mépris. Pire, à l’occasion du 8 mars, le gouvernement a réitéré son refus de lever les réserves à sa signature de la convention de Copenhague de 1979 contre les discriminations entre hommes et femmes, particulièrement dans les articles qui appellent à un réaménagement des lois du statut par-sonnel dans ces pays-là.

Zebeida Chergui qui a toujours dénoncé les dangers d’une position éradicatrice, a décrit la situation des orga-

Solidarité femmes algériennes

nisations féministes dans le cadre de la préparation des législatives et par rapport à la dégradation économique : « les plus lucides font l’amer constat qu’elles ont servi de caution au pouvoir ». Zebeida démontra alors comment la « question femmes » a été instrumentalisée par le pouvoir pour diaboliser l’intégrisme et pour servir de vitrine démocratique aux yeux de l’occident, le temps d’une bataille électorale. Ainsi, le pouvoir a laissé se diffuser une profusion d’images atroces sans pour autant protéger la population civile : quand les terroristes menaçaient de mort les étudiantes ou les élèves se rendant à l’université ou au lycée, pas un militaire n’apparut autour des établissements scolaires.

Le conservatisme et les agressions contre les femmes ont mis en péril l’insertion sociale des femmes algériennes, qui fut pourtant un postulat dès le lendemain de l’indépendance. L’école mixte est actuellement surpeuplée ; tandis que 56,66 % des analphabètes sont des femmes, 27 % des filles entre six et treize ans ne sont pas scolarisées selon les statistiques officielles. Les jeunes filles sont les premières exclues du fait de ce conservatisme qui gagne du terrain et de la misère accablante. Le recul des acquis est également sensible dans le travail féminin : représentant plus de 50 % de la population totale, elles ne forment que 9 % de la population totale active et parmi les femmes, il n’y a que 4,4 % d’actives. Elles ont toujours été surtout présentes dans le secteur étatique (santé, enseignement, tertiaire). Or, elles sont passées de 36 % en 1989 dans l’enseignement public à 33 % en 1991.

Elles subissent de plein fouet la désarticulation de l’économie comme-dans d’autres pays en guerre, mais aussi la prétendue « restructuration de l’économie sous la houlette du FMI » qui correspond à une réelle déstructuration de l’économie algérienne : le taux de chômage a grimpé à 27 % de la population totale, l’inflation s’est développée, le pouvoir d’achat s’est effondré tandis que la fiscalité s’est alourdie. Cela se traduit par le développement des emplois à domicile, de la prostitution, de la mendicité. Tandis que l’Etat privatise au prix de licenciements massifs, les terroristes rackettent les commerçants et les paysans et des affairistes trouvent le moyen de s’enrichir. Cette « clochardisation » de l’économie détourne la population des luttes.

Répondant à la question de la responsabilité de l’islamisme dans la situation des Algériennes, Zebeida a expliqué comment l’islamisme est un effet, pas une cause. Dans le contexte d’un pays méditerranéen, musulman, à forte tradition agraire, le pouvoir algérien n’a pas atténué l’idéologie religieuse, à T indépendance, mais l’a utilisée en instrumentalisant aussi l’histoire de la lutte anticoloniale : il a « tenu » le peuple à travers l’éducation religieuse et la glorification de la résistance. Il a ensuite développé une « pensée unique », mêlant le collectivisme populiste, le nationalisme et le communautarisme religieux. Tant que le pays a pu vivre de la rente pétrolière, ce discours était bien accueilli : avec la fin de ces rente et le développement de la crise économique, la population démunie, acculturée, appauvrie s’est engouffrée dans la surenchère religieuse et est devenue plus nationaliste que le pouvoir lui-même.

Dans le débat, il a été question de la place des femmes dans le syndicalisme, des questions posées à la Conférence de Pékin comme facteur ou non d’évolution des consciences, et de la place des Algériennes dans l’espace public. Si les analyses furent diversifiées sur ces sujets, tout le monde s’est accordé pour conclure que la tâche de l’heure consistait à dénoncer toute la barbarie dont les Algériennes étaient actuellement victimes, -là-bas -les viols, les tueries, et -ici comme là-bas -les exclusions, la précarité, l’absence de statut.

Action et libre parole

Zebeida Chergui, le lendemain du forum, nous a expliqué le fonctionnement de la commission Algérie de la LIFPL, son action et ses liens avec la LIFPL.

Zebeida a rappelé que la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté est une très vieille institution, créée à l’initiative de femmes horrifiées par la guerre3. A Grenoble, la section s’est dévelopée au lendemain de la guerre du Golfe, avec la rencontre de femmes d’horizons variés, refusant toutes cette guerre. Ce qui caractérise cette section, c’est d’une part la liberté de parole, dans le respect des opinions exprimées, d’autre part la présence autour de la même table, sous les mêmes banderoles, dans des actions militantes communes de femmes immigrées et françaises : ces deux qualités permettent à la LIFPL d’être reconnue, de se renforcer et d’agir sur le terrain.

La commission Algérie est née à la suite d’une réunion du bureau international de la LIFPL à Tokyo en 1994, où l’importance du sujet est apparue comme manifeste. Un an plus tard, la commission grenobloise proposait un document à la réunion préparatoire de la LIFPL pour Pékin : le débat ne fut pas simple, avec par exemple, des femmes palestiennes pour qui l’Algérie reste toujours un symbole anti-impérialiste et des femmes israéliennes. Il fut fructueux et une plate-forme a été en fin de compte adoptée par toute l’organisation internationale. Cette année, la commission a préparé une exposition présentée à l’occasion du 8 mars une première fois, puis à ce forum du mois de mai 4. Dans un premier volet, explique Zebeida, nous dénonçons le Code de la famille, auquel nous opposons les « cent propositions de Pékin », texte élaboré par des juristes maghrébins ; dans un deuxième volet nous établissons un état des lieux socio-économique et dans un troisième temps nous rappelons que le combat des Algériennes n’a pas démarré avec le développement du FIS, en faisant l’historique des luttes de femmes en Algérie depuis 1965.

Pour conclure, en dénonçant la situation des femmes en Algérie, et des Algériennes en France, nous exigeons l’arrêt de la répression d’Etat comme la cessation des crimes terroristes, nous dénonçons le nationalisme abject, et demandons l’abrogation du Code de la famille aux côtés de toutes les associations de femmes algériennes actuellement en débat, toutes tendances confondues, en vue de la préparation des élections législatives.

Isabelle Forest

Plate-forme Algérie LIFPL Helsinki, août 1995

Cent trente ans de colonisation ont désagrégé l’identité algérienne. Les trente ans de parti unique qui ont pris la suite du régime colonial ont muselé la société civile à travers l’enseignement, la justice, la culture et les médias, entraîné le marasme économique et favorisé la montée de l’islamisme, expression d’une révolte populaire contre des dirigeants corrompus ;

La LIFPL, attachée plus que jamais au débat démocratique nécessaire face aux haines de tous bords, soumet cette plate-forme au débat de toutes celles et tous ceux qui en Algérie et dans le monde cherchent une issue à la crise, et particulièrement aux nombreuses organisations de femmes algériennes en lutte pour leurs droits ;

La LIFPL salue la résistance du peuple algérien, et exprime son soutien aux forces de progrès qui cherchent une issue à la crise ;

La LIFPL affirme les exigences suivantes :

-l’arrêt des massacres perpétrés par les groupes armés islamistes ;

-l’arrêt de la répression gouvernementale contre les civils.

Notes

  1. 1. LIFPL, branche Isère, BP. 35. Maison des quartiers, 95, galerie de l’Arlequin, 38100 Grenoble.
  2. 2. Cahiers du féminisme n° 75-76, p. 49. Unies contre le Code de la famille.
  3. 3. En 1919, au congrès de Zurich, par des femmes de divers pays (Etat-Unis, Grande-Bretagne, Pays-Bas, Autriche, Tchécoslovaquie, etc.). Les bases de la LIFPL avaient été cependant jetées dès 1915, au Congrès international des femmes réuni à La Haye.
  4. 4. Cette exposition est conçue pour être diffusée. S’adresser à Mme Berthet. Tél. : 76 40 10 79. Participation financière : 200 F (plus frais de transport).

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