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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Notes de lectures

La «différence sexuelle» aux sources de la pensée

· Cahiers du féminisme, n° 77, été 1996 · p. 44-45 · 1 922 mots

En janvier 1996, le livre de Françoise Héritier1, publié aux éditions Odile Jacob, rencontrait un écho médiatique rarement égalé. Le Figaro (le 3/1/96) lui consacrait une pleine page, avec ce titre aux allures de provocation : « Françoise Héritier : “Entre Vhomme et la femme, la norme n’est pas l’égalité” ». Pour ce journal, de toute évidence, les féministes devraient renoncer à leurs chimères. Quels sont les éléments de réflexion que nous livre F. Héritier dans son livre ? Le combat des féministes pour l’égalité et un changement de société en est-il invalidé d’une manière ou d’une autre ?

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le livre de Françoise Héritier n’est pas une réflexion systématique sur les rapports de pouvoir entre les sexes mais un recueil d’articles assez disparates publiés depuis une dizaine d’années par l’auteure, soit dans le cadre de son activité de recherche, soit dans le cadre de son activité d’« experte », puisqu’elle a été sollicitée, à de nombreuses reprises, pour éclairer le point de vue de commissions d’éthique diverses concernant, par exemple, les nouvelles techniques de procréation. Il a le très grand mérite de rendre accessible à un grand public des travaux réservés jusque là à quelques initiés. C’est aussi l’occasion pour nous de faire un voyage assez rare dans l’espace des systèmes de représentations symboliques dans différentes sociétés. Un voyage exotique et fascinant pour tous les profanes.

Quels sont les thèmes essentiels abordés par F. Héritier ? D’abord une réflexion sur le social et le métier d’anthropologue. F. Héritier est « matérialiste ». Pour comprendre les règles du fonctionnement social, il faut prendre en considération les contraintes auxquelles se trouve confrontée toute société parmi lesquelles et principalement pour F. Héritier, celles qui s’enracinent dans le biologique : « Je me considère donc comme matérialiste : je pars véritablement du biologique pour expliquer comment se sont mis en place aussi bien des institutions sociales que des systèmes de représentations et de pensée, mais en posant en pétition de principe que ce donné biologique universel, réduit à ses composantes essentielles, irréductibles, ne peut pas avoir une seule et unique traduction, et que toutes les combinaisons logiquement possibles, dans les deux sens du terme -mathématiques, pensables -, ont été explorées et réalisées par les hommes en société » (p. 23). Plutôt que de collectionner les différences d’agencement qui sont apparues dans les sociétés au cours de l’histoire, il lui paraît plus important, en tant qu’anthropo-logue, de mettre à jour les « invariants » du fonctionnement social et d’essayer de comprendre pourquoi certaines formules possibles n’ont jamais été actualisées. C’est ce travail qu’elle nous présente, dans deux domaines principaux, ceux de la parenté et des représentations symboliques.

La valence différentielle des sexes

F. Héritier s’intéresse tout particulièrement, dans plusieurs de ses articles, à ce qu’elle appelle « la valence différentielle des sexes ». C’est la dominance du masculin sur le féminin. Cette valeur différentielle, elle la retrouve non seulement dans la manière dont les activités masculines sont valorisées (y compris dans des sociétés matrilinéaires) aux dépens des activités féminines ; dans la manière dont la stérilité est considérée « comme une simple affaire féminine dans la majeure partie des systèmes de représentations des sociétés humaines » (p. 129) ; dans le fonctionnement même des systèmes de parenté enfin. F. Héritier nous montre comment tout système de parenté (elle distingue six grands types terminologiques) est amené à traiter sur le plan symbolique trois rapports biologiques « élémentaires ». Elle les résume ainsi : « Il y a seulement deux sexes. Leur rencontre est nécessaire pour procréer et la procréation entraîne une succession de générations dont l ’ordre naturel ne peut pas être inversé. Un ordre de succession des naissances au sein d’une même génération fait reconnaître au sein des fratries des aînés et des cadets. En fait, ces rapports naturels expriment tous les trois la différence au sein des rapports masculin/féminin, parent/enfant, aîné/cadet » (p.57). Parmi les six grands systèmes types terminologiques de parenté, F. Héritier nous montre que le rapport frère/sœur n’est pas toujours traité de la même manière : « Certains systèmes de parenté l’entendent à parts égales (...) Dans d’autres systèmes, un vecteur orienté fait que la sœur est nécessairement toujours une cadette (...) même si elle est l ’aînée de la paire de germains qu’elle forme avec son frère (...■)■ » (p. 65). Or, on ne trouve jamais la situation symétrique : « On ne trouve aucun système de parenté qui, (...), aboutirait à ce qu’on puisse établir qu ’un rapport qui va des femmes aux hommes, des sœurs aux frères, serait traduisible dans un rapport où les femmes seraient les aînées et où elles appartiendraient structurellement à la génération supérieure » (p. 67). Comment expliquer cette « valeur différentielle des sexes » ? Selon F. Héritier, il faut rechercher cette explication dans le rapport différencié des hommes et des femmes à leur corps et en particulier à la perte de substances, tel le sperme ou le sang : « On sait qu ’Aristote explique la faiblesse inhérente à la constitution féminine par son humidité et sa froideur, dues aux pertes de substance sanguine que les femmes subissent régulièrement sans pouvoir s ’y opposer ni freiner le cours des choses. Les hommes ne perdent leur sang que volontairement, si l ’on peut dire : dans les occasions qu’ils ont recherchées, comme la chasse, la guerre, la compétition. La perte de substance ne touche donc pas les individus de la même manière. La perte de substance spermatique est aussi contrôlable, et bien des systèmes sociaux et idéologiques préconisent et organisent ce contrôle. Bref, il se pourrait que ce soit dans cette inégalité-là : maîtrisable versus non-maîtrisable, voulu versus subi, que se trouve la matrice de la valence différentielle des sexes (...) » (p. 26).

La domination masculine universelle ?

Cette « ultime énigme », F. Héritier l’avait déjà abordée dans un article bien connu des féministes datant de 1979, et publié dans les Cahiers du GRIF en 1985-1986, intitulé « Le sang des guerriers et le sang des femmes ». C’est le seul d’ailleurs de F. Héritier centré directement sur l’analyse des rapports de domination des hommes sur les femmes. Dans ce texte, elle rappelle les critiques formulées à l’encontre des théoriciens évoluton-nistes du xixe siècle comme Lewis Morgan (et F. Engels qui s’en était largement inspiré). Ces chercheurs avaient confondu deux choses : la matrilinéarité (la filiation par les femmes) et le matriarcat. Dans les sociétés matrilinéaires, les enfants appartiennent à la lignée maternelle mais l’autorité revient le plus souvent aux oncles maternels. Si, dans ces sociétés, les femmes bénéficient d’un statut nettement plus enviable que dans les sociétés patrilinéaires et patriarcales, elles n’en sont pas moins exclues d’un certain nombre de domaines. F. Héritier cite l’exemple de la société iroquoise (tribus indiennes d’Amérique du Nord, matrilinéaires et fortement égalitaires) où les femmes disposaient bien d’un droit de veto contre les expéditions guerrières, quand celles-ci ne leur agréaient pas, mais n’avaient pas directement voix au chapitre ; en effet, elles n’étaient pas représentées au « Grand Conseil des six nations iro-quoises » (p. 213-214) et c’est un homme qui représentait les femmes ou plutôt certaines d’entre elles, les « matrones », probablement les femmes âgées (et ménopausées) au « Conseil des Anciens de chaque nation ». Pour F. Héritier, on peut donc toujours débusquer un « domaine réservé » d’où les femmes sont exclues, quelles que soient les sociétés étudiées.

Qu’est-ce qui explique, selon elle, le caractère « semble-t-il » universel de la domination masculine, même si celle-ci peut prendre des formes radicalement différentes en fonction des sociétés étudiées ? Parmi les chasseurs -cueilleurs, sociétés réputées sans domination, on observe par exemple « des variations allant de quasi-égalité des deux sexes chez certains groupes indiens de pêcheurs (comme les Anas-kapis du Canada) au quasi-esclavage des femmes chez les Ona (ou Selk’nam) de Terre de Feu » (p. 215). Ce n’est en rien une infériorité « naturelle » des femmes qui expliqueraient leur domination mais plutôt la logique du fonctionnement social lui-même. Pour F. Héritier, en effet, conformément aux analyses de Claude Lévi-Strauss, les « deux piliers » de la domination masculine résident dans le « contrôle social de la fécondité des femmes et la division du travail entre les sexes » (p. 231). Mais ces analyses elle-mêmes ont déjà fait l’objet de nombreuses critiques aussi bien en France que sur le plan international. En France notamment, Nicole-Claude Mathieu2, dans un rapport pour l’UNESCO en 1985, a rappelé les travaux de chercheuses démontrant l’existence de mariages primaires où les femmes « échangeaient » les hommes, ce que C. Lévi-Strauss lui-même avait admis sans l’analyser. Maurice Godelier également a critiqué l’analyse de C. Lévi-Strauss : « La parenté, en tant que telle, n ’implique nullement pour fonctionner la domination des hommes sur les femmes. Lorsque celle-ci existe dans la société, elle pénètre le fonc-tionnemment des rapports de parenté et les met au service de sa propre reproduction.3 » On pourrait dire exactement la même chose de la division du travail qui, si elle existe dans toutes les sociétés connues, n’en présente pas moins une très grande diversité et n’implique pas en elle-même une hiérarchisation des tâches. Reste cette « énigme » ultime de la « valence différentielle des sexes ». Sur ce plan l’explication de F. Héritier ne nous convainc pas non plus. Pourquoi les humains en société auraient-ils valorisé le « contrôle » de leurs substances corporelles ? N’est-ce pas évaluer le fonctionnement de l’ensemble des sociétés à l’aune de notre propre système de valeurs ? Pourquoi, par ailleurs, le pouvoir « exorbitant » des femmes à procréer n’aurait-il pas été la base d’une survalorisation du féminin ? Loin d’expliquer la domination, cette prévalence masculine est plutôt, nous semble-t-il, un symptôme de cette domination qu’il s’agit précisément d’expliquer. De ce point de vue, F. Héritier n’apporte aucune réponse satisfaisante aux questions qui sont toujours en suspens concernant les « origines » de la domination. Et peut-être sa conception du « matérialisme » est-elle fort restrictive ? Ne faudrait-il pas prendre en compte également dans le fonctionnement des sociétés, non seulement les réalités biologiques auxquelles sont confrontées les êtres humains, mais également les moyens d’existence qu’ils doivent trouver ou produire pour survivre et les rapports sociaux qui en découlent ? F. Héritier l’admet volontiers mais n’en tient aucun compte dans ses analyses. C’est pourtant de la combinaison de ces différentes « con-traintes » fondamen-dales que peut émerger, nous semble-t-il, un début de réponse4. Il nous semble toujours aussi étonnant que F. Héritier répète à loisir que l’on trouve, chez les chasseurs-cueilleurs, des sociétés où il existe une quasi-égalité entre les sexes et dans d’autres une violence inouie à l’encontre des femmes, sans s’interroger sur ce qui peut expliquer cette différence. Sans doute faut-il s’intéresser aux « invariants » que l’on retrouve dans toutes les sociétés, mais il nous semble également, que de la confrontation des formes « limites » que prend la domination dans telle ou telle société pourrait naître une réflexion fructueuse.

En tout état de cause, quels que soient l’état des débats et les hypothèses retenues pour expliquer les « origines » de la domination masculine, cela n’invalide en rien le combat des féministes pour l’égalité entre les sexes. Cela peut tout au plus nous inciter à débusquer non seulement les formes grossières de l’oppression qui persistent encore largement aujourd’hui, mais également ses manifestations les plus subtiles qui mettent en cause les représentations symboliques.

Josette Trat

Notes

  1. 1. Masculin/féminin, la pensée de la différence, 332 p., éditions Odile Jacob, 1996.
  2. 2. «Critiques épistémologiques de la problématique des sexes dans le discours ethno-anthropologique », dans L ’Anatomie politique, éditions Côté-femmes, 1991.
  3. 3 «Sexualité, parenté et pouvoir », La recherche, n° 213, septembre 1989.
  4. 4. Pour une analyse critique d’Engels et son actualité, cf. «Engels et l ’émancipation des femmes », par J. Trat, dans les actes du colloque sur Engels, à paraître aux PUF, 1996.

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