La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Notes de lecture

Polars : Contre les machos

· Cahiers du féminisme, n° 77, été 1996 · p. 42-43 · 1 637 mots

Quand on s'aventure dans le monde du polar anglo-saxon , on a la surprise de constater que les femmes y sont présentes -ce n'est pas nouveau -mais que le féminisme n'en est pas absent non plus ! Loin de là.

Le personnage du « privé » de Série noire, archétype du machiste entre tous -pieds sur le bureau, cigarette au bec, brutalité protectrice -est devenu récemment, chez certaines auteures une femme, indépendante, obstinée, non dénuée de sens de l’humour et, ce qui ne gâte rien, féministe. Ce sont les détectives Hannah Wolfe, de Sarah Dunant, Vie Var-shawsky, de Sara Paretsky, Carlotta Carlyle, de Linda Bames, Kate Branni-gan, de Val Mac Dermid, ou Lauren Laurano, de Sandra Scopettone.

La détective progressiste

Le plus amusant,’ c’est qu’on retrouve souvent, dans l’ambiance et le style de ces auteures, un certain nombre des conventions du genre chez leurs homo-logis masculins depuis Chandler ou Hammett : « privé » à moitié dépourvu de clients, regardant tomber la pluie par les carreaux sales, ayant du mal à joindre les deux bouts, ou partageant avec des associés tout aussi désabusés que lui une agence miteuse au bord de la faillite. Affaire qui débute sous des apparences pas claires, impression d’être menée en bateau, etc. Et enfin scepticisme par rapport à la société -qui sont les bons, qui sont les méchants, on ne sait plus bien, -même si elle finit par s’engager malgré elle, dans le feu de l’action, du côté des moins mauvais...

Mais à tout cela s’ajoute souvent, et c’est ce qui fait le style particulier de ces bouquins, une vision du monde sarcastique, filtrée à travers les difficultés quotidiennes des femmes. Voici comment Hannah Wolf débute sa journée : « Sur le chemin de la cuisine, j ’enjambai la tringle à rideau et le morceau de plâtre tout à côté du sol. Mais une aube nouvelle se levait, et je refusai de me sentir humiliée par le souvenir de mes erreurs d’antan. (...) Ayant parfaitement placé la vis en face de la marque sur le support de la tringle, j’étais bien décidée à prouver que, depuis l’invention du tournevis, hommes et femmes sont égaux en tout. » Quelques péripéties plus loin, « J’étais presque en bas lorsque le patriarcat reprit ses droits : la vis jaillit du mur, entraînant la tringle et un grand morceau de plâtre. » 1

Parfois, le parcours de la combattante est plus amer. Dans « Tout ce qui est à toi », c’est l’expérience de Lauren Laurano, amenée à se procurer un ordinateur pour les besoins de son enquête (alors qu’elle n’y connaît rien)2. Il faut lire, c’est un morceau d’anthologie, sa confrontation avec le vendeur arrogant et machiste. C’est à se tordre de rire, mais la colère n’est jamais loin. De même, quand Hannah Wolfe note, croisant de nuit des coureurs qui l’interpellent « Je les regardais s ’éloigner, un peu songeuse : alors que les hommes sont à l’aise dans l’espace qui les entoure, les femmes donnent souvent l’impression d’être des visiteuses sans ticket. »3

Dans tout ces romans, le statut des femmes dans la société est omniprésent, et souvent articulé avec d’autres formes d’oppression ou de violence sociale. Chez Sara Paretsy, le mari qui bat sa femme fricote avec des requins de l’immobilier4. Lauren Laurano, lesbienne, se heurte sans cesse non seulement au machisme mais à l’homopho-bie. On retrouve dans toutes ces histoires des préoccupations sociales et antiracistes : la constatation permanente d’un paysage social et économique dévasté, séquelles du reaganisme et du thatchérisme.

L'avocate réactionnaire

Mais le plus remarquable est que la dimension féministe se retrouve dans des romans par ailleurs beaucoup plus conventionnels sur les autres plans. Il s’agit de scénarios qu’on pourrait qualifier de « féministes-individualistes », dont certains ont juste la qualité -mais aussi l’efficacité dans la construction et le suspense -, de thrillers à la Mary Higgins Clark. Ce qui n’est pas forcément négligeable en vacances par exemple...

Dans cette catégorie de romans, ce n’est plus tant en général la figure de la détective privée, que celle de la femme pourvue d’un poste à responsabilité ou de commandement (juge, flic, médecin légiste, avocate) ou en vue (journaliste), isolée face à sa hiérarchie, face aux hommes avec qui elle travaille. En général elle ne mène aucun combat de principe, mais cherche juste à faire prévaloir son point de vue, à découvrir la vérité ou à pouvoir faire la preuve de ses compétences.

Ces femmes ont souvent en commun avec les « détectives-féministes » de la première catégorie de refuser dans leur vie personnelle un rôle préparé pour elles par leurs familles et leurs proches : un mari, des enfants, un renoncement à leur carrière toujours présenté comme inévitable en particulier aux Etats-Unis ; elles jouent le rôle de brebis galeuse par rapport à leur entourage, et vivent, soit seules parfois avec des liaisons masculines épisodiques (comme Kay Scarpetta, l’héroïne de Patricia Cornwell), soit de façon plus durable avec un compagnon qui souvent finit par se lasser de leur obsti- nation dans la vie professionnelle et de leur non-conformisme dans la vie privée : « La prochaine fille qu ’il rencontrerait », pense Peter en quittant Jane Tennison, l’héroïne de Lynda La Plante, « serait jolie, jeune et sans projets, et il s ’assurerait qu ’elle savait cuisiner, qu ’elle aimait les enfants et que repasser ne lui faisait rien » 5 ; elles sont parfois munies d’une sœur qui a « choisi » le foyer, collectionne les recettes de cuisine et passe ses journées cloîtrée avec ses enfants, et d’un beau-frère macho à souhait.

Ainsi, on trouve dans ces romans, même s’ils ne sont pas toujours aussi explicitement féministes que ceux de la première catégorie, une forte conscience du machisme ambiant, de la violence verbale ou physique faite aux femmes dans la famille, et de l’ambiance de harcèlement et de discrimination au travail, particulièrement flagrants aux Etats-Unis. Mais, au contraire des premiers, cette conscience peut coexister avec la naïveté du rêve américain de réussite sociale individuelle, et même parfois avec des positions tout ce qu’il y a de plus réactionnaires : le cas extrême est celui de Joy Fielding, qui dépeint Jessie Ferguson, substitut du procureur6, menant avec acharnement son réquisitoire contre un violeur, bravant les préjugés des jurés et de ses collègues pour lesquels la femme violée, par sa tenue, avait cherché ce qui lui est arrivé. Elle part en guerre contre l’ambiance de « chasse aux femmes » qu’elle décèle autour d’elle et se fait de nombreux ennemis. La question de l’oppression des femmes est omniprésente dans tout le livre. Et cependant, elle affirme n’avoir aucun état d’âme pour demander la peine de mort... A certains égards, si l’expression ne nous apparaissait pas ici comme un non-sens, on pourrait parler d’une sorte de « féminisme conservateur » dans certains de ces ouvrages !

Cependant, il ne faut pas généraliser ce trait : ainsi, Patricia Cornwell, dont l’héroïne, médecin légiste, est aussi un rouage de la machine judiciaire, semble conserver une attitude beaucoup plus critique par rapport à celle-ci.

Sarah Dunant, Poison mortel

Les héritières d’Agatha Christie

D’une certaine façon, on peut dire que sans fondamentalement modifier leur vision du monde, l’existence du féminisme, d’un mouvement de femmes, perturbe même certaines des « reines du crime » traditionnelles : ainsi Ruth Rendell y revient de façon répétitive dans toute son œuvre, parfois avec incrédulité et scepticisme, mais la question n’en est pas moins présente. Parfois, c’est de façon un peu caricaturale comme dans « Les corbeaux entre eux », où des féministes réunies en une sorte de société secrète ont décidé de se faire justice elle-même. Mais même-là, l’existence d’un problème n’est pas niée par 1’ inspecteur Wexford, pourtant peu enclin à la sympathie envers elles. Alors qu’il l’accuse d’avoir au départ provoqué l’homme qu’elle a blessé parce qu’il tentait de la violer, l’une des jeunes filles répond « Ma seule provocation, c ’était d ’être là et d’être une femme. » Et son avocate renchérit : ce qu’elle a voulu dire, « c ’est qu ’une femme ne peut pas se trouver en certains endroits en toute impunité. C’est exactement ce qu’elle voulait prouver, et elle y est parvenue » 7 . L’inspecteur ne trouve rien à répondre... Le même Wexford, en arrière plan de tout une série d’intrigues, contemple avec surprise et consternation l’une de ses deux filles refuser le rôle familial traditionnel où elle est enfermée. Enfin, dans le dernier ouvrage de Ruth Rendell, « Simi-sola », 8 par ailleurs excellent, le sujet de l’oppression des femmes intervient également, de façon moins maladroite, en même temps que celle du racisme qui forme le cœur de l’intrigue.

Ruth Rendell n’est pas le seul exemple. Dans « Chambre froide »,9 de Minette Walters, trois femmes vivant ensemble et objet d’une enquête criminelle résistent au harcèlement de tout un village. Il est impossible de citer tous les titres et toutes les auteures, mais ce qu’il faut noter, c’est que cette dimension est totalement absente de la littérature policière ou de la Série noire françaises, qui pourtant par certains aspects montrent des préoccupations politiques ou sociales plus directes. Mais il est vrai que les femmes y sont très peu présentes...

Sophie Joanny

Autres titres

Sarah Dunant, Beauté fatale, Calmann-Lévy, 1996.

Sandra Scopettone, Je te quitterai toujours, Fleuve Noir, 1996.

Linda Bames, Un Disque très dur. Traduits en français au Masque et aux Editions du Masque.

Patricia Cornwell, Et il ne restera que poussière, Une peine d’exception, Post mortem, Mémoires mortes, La séquence des corps.

Val Mac Dermid, Le dernier soupir, Retour de manivelle, Crack en stock.

Rochelle Majer Krich, La Partie continue

Sara Paretsy : Chronique d’une mort assurée, Au point mort, Qui s’y frotte s’y brûle, Sous le feu des protecteurs.

Valérie Wilson Wesley : Quand la mort vient.

Sandra Scoppettone, Tout ce qui est à toi...

Notes

  1. 1. Sarah Dunant, Poison mortel, p 8, Le Livre de Poche, 1993.
  2. 2. Sandra Scopettone, Tout ce qui est à toi, p. 138, Fleuve Noir, 1995.
  3. 3. Sarah Dunant, op. cit., pp 141-142.
  4. 4. Sara Paretsky, Angle mort, Editions du Masque, 1995
  5. 5. Lynda La Plante, Suspect numéro un, p.277, Le Masque, 1995.
  6. 6. Joy Fielding, Ne me racontez pas d’histoire, Pocket, 1993.
  7. 7. Ruth Rendell, Les corbeaux entre eux, pp 143-144, Le Masque, 1986.
  8. 8. Ruth Rendell, Simisola, Calmann-Lévy, 1995.
  9. 9. Minette Walters, Chambre froide, Pocket.

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