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En France, si vous saviez...

Portraits de femmes en famille

· Cahiers du féminisme, n° 78, automne 1996 · p. 11-15 · 4 515 mots

Entretien avec Aïssatou, Bébé, Fatoumata, Mariama, Rokhaya.

Pour le précédent numéro des Cahiers du féminisme , Madjyguène, déléguée des sans-papiers en lutte , nous avait expliqué comment les femmes s'étaient imposées dans ce combat. Depuis , quatre mois ont passé , éprouvants mais aussi réconfortants. Marie-Claude et Frédérique , militantes du 18e arrondissement de Paris se sont impliquées jour et nuit dans le soutien aux familles. Dans cette action de solidarité qui dure depuis plus de six mois maintenant, elles ont gagné la confiance de tous, hommes et femmes. Après l'expulsion de l'église Saint-Bernard, les liens se sont encore resserrés. Ces contacts personnels permanents ont permis les différents entretiens qui suivent. Ils confirment s'il en était besoin, la détermination absolue des femmes africaines à se battre jusqu'au bout, jusqu'à la régularisation de tous. Ils dressent, par la même occasion, un tableau nuancé de ces femmes qui sont d'origines diverses, ont des situations familiales très différentes et malgré tout, arrivent à maintenir entre elles une solidarité à toute épreuve. Un grand merci à Marie-Claude et à Frédérique qui ont réussi à recueillir pour nous ces entretiens, réalisés sur le dernier lieu occupé à Paris, le local du CE de la BNP.

Bébé est sénégalaise, a un enfant et, a été déléguée ; Fatoumata est guinéenne, Rokhaya est la « petite sœur » de Bébé. Elle a deux enfants et attend son troisième. Maintenant, elle est divorcée et sans-papiers. Avec Marie-Claude et Frédérique, elles ont fait ensemble le bilan de la lutte en tant que femmes.

Fatoumata -Le soir de l’expulsion de Saint-Bernard, on nous a libérées, nous, les femmes. On était peut-être cinquante. On nous a déposées à différentes portes de Paris.

Celles qui se sont retrouvées Pont de Sèvres ou Porte de la Chapelle ont décidé de continuer la lutte.

Malgré les souffrances et à cause de la colère aussi, on a décidé de rester ensemble et de ne pas rentrer chez nous. On est donc resté sur place. France 3 est arrivée puis le SAMU social. Ils ont essayé de nous convaincre de rentrer chez nous à cause des enfants, de la nuit, du vent. Nous avons refusé: « Qu ’est-ce qu ’on va faire à la maison ? Nos maris sont au centre de rétention. » On est resté ensemble.

Rokhaya -C’est la lutte qui a donné la force à toutes les femmes. Moi, c’est d’abord à la télé que j’ai vu qu’il y avait une lutte. Depuis, je me suis décidée à venir voir ma sœur pour soutenir les femmes et me battre en tant que citoyenne et mère de deux enfants nés en France. Pourquoi me cacher ? Pourquoi ne pas lutter avec les autres femmes pour obtenir les mêmes droits que les autres ?

Bébé -Mais au début de la lutte, à Saint-Ambroise, le 18 mars, les hommes considéraient que les femmes n’avaient pas le droit à la parole, qu’elles devaient rester soumises et obéir. Nous, on a dit non. C’est nous qui portons les enfants, et nos enfants, à cause des lois Pasqua, ils sont ballotés, ni Français ni Africains... Pourtant, nous ne sommes pas des clandestines. Nous sommes toutes venues avec des visas. Nous sommes sans-papiers mais pas « clandestines ». Je ne veux pas entendre ce mot !

Fatou -Pour moi, c’est pareil. Surtout que mon grand-père et mon père se sont battus pour la France. En tant que colonisés par ce pays, ils ont beaucoup souffert, comme tant d’autres. Cela nous donne des droits ainsi qu’à nos enfants nés en France. Nous devons avoir les mêmes droits que les autres ici.

Frédérique -Et l’avertir de vos enfants , comment le voyez-vous ?

Bébé -En tant qu’immigré(e)s, nous demandons notre régularisation pour pouvoir aller travailler comme tout le monde, éduquer nos enfants pour que demain, ils ne soient pas condamnés à vivre dans la rue. Certaines femmes aujourd’hui sont obligées de se prostituer pour les nourrir. Nous ne voulons pas de cela !

Frédérique -Expliquez-nous comment vous avez organisé vos propres actions, comme l’occupation du hall de la Mairie du 18e arrondissement, par exemple ?

Bébé -Entre femmes, il existe une entente qu’on ne voit pas chez les hommes car ils sont très orgueuilleux. Nous, on ne prend pas de décision sans contacter les femmes. On décide entre nous de ce que nous allons faire, puis on va le dire aux hommes. Si on devait attendre que les hommes soient d’accord, on y serait encore ! On décide et on occupe le même jour. On se regroupe avec les enfants et on y va. A la dernière minute, on prévient les hommes qu’on est à tel endroit. C’est toujours les femmes qui commencent la lutte, en Afrique comme en Europe !

Frédérique -Comment avez vous pu surmonter pendant tout ce temps les problèmes de la vie quotidienne, la fatigue, etc. ?

Bébé -Les obstacles les plus difficiles, c’est avant que la lutte prenne de l’ampleur qu’on les a connus. Mais à ce moment là, on n’avait pas le choix, on ne pouvait pas reculer. C’était dur de prendre la parole, que ce soit dans un mégaphone ou devant une caméra ou à la radio. J’ai accordé la première interview à Libération ainsi qu’à la télé. Maintenant, tout le monde veut parler ! Mais il faut insister sur le fait que les délégués n’ont jamais pris de décision à notre place. Ce sont toujours les familles qui ont pris les décisions. Les délégué(e)s, c’est la base qui les a élu(e)s ; ils ne sont que les porte-paroles et lorsqu’ils prennent la parole en public, ils ne font que rapporter les décisions que nous avons prises.

Marie-Claude -Vous pouvez préciser, ce qu ’est pour vous « la famille » ?

Fatou -Et bien, justement, la famille, c’est la base.

Rokhaya -En fait, c’est l’ensemble des gens qui sont là, dans la lutte. Avant, on ne se connaissait pas ; on ne savait pas que l’autre était en situation irrégulière. Aujourd’hui, nous sommes devenus une famille. Nous nous parlons et pouvons compter sur le soutien des autres. Nous nous aimons et nous nous soutiendrons jusqu’à ce que nous ayons atteint notre objectif. Ensuite, nos enfants deviendront amis. . .

Fatou -Même dans dix ans, on n’aura pas oublié ce qui s’est passé ; Jamais on ne l’oubliera.

Bébé -Parce que cela fait partie de l’histoire de la France.

Marie-Claude -Est-ce que maintenant vous arrivez à vous faire entendre davantage des hommes ?

Rokhaya -Oui, bien sûr, on arrive même à les convaincre. Avec la lutte, ils ont bien vu que les femmes n’étaient pas bêtes et étaient prêtes à aller jusqu’au bout.

Bébé -Ce sont les femmes qui leur ont donné le courage de se battre pour les droits de leurs enfants. Pour ma part, j’ai toujours été indépendante, en Afrique comme en France. Je me suis toujours battue. En Afrique, j’avais mon magasin de produits cosmétiques. Ici, je ne veux pas que l’avenir de mes enfants soit hypothéqué. Mon mari, lui, est en situation régulière et il m’a soutenue dès le début de la lutte. Mais quand il a essayé de faire pression sur moi pour que j’arrête, j’ai dit non, et je resterai jusqu’à ce que j’obtienne ce que je veux.

Marie-Claude -Mais toutes les femmes ne sont pas comme toi !

Bébé -Peut-être, mais maintenant, les femmes qui sont dans la lutte n’obéissent plus, et ce n’est pas leur mari qui peut décider pour elles, si elles restent ou rentrent à la maison. Auparavant, les hommes avaient peur que leur femme soit en situation régulière. Ils se disaient : « Peut-être qu ’elle va me lâcher, en trouver un autre ou me faire quitter la maison et récupérer tous les droits liés aux enfants. » Certains pensent aux allocations familiales. Auparavant, les femmes n’osaient pas aller les toucher. Maintenant, elles le font en considérant qu’elles y ont droit en s’étant battues pour les droits de leurs enfants.

Marie-Claude -Et toi Rokhaya, tu attends un bébé. Plusieurs femmes ont accouché à Pajol, à l’hôpital ou à Saint-Bernard, au cours de la lutte. Comment avez-vous pu supporter de telles conditions, dans un moment où on aurait plutôt besoin d’être dorlotée ?

Rokhaya -C’est dur, mais cela l’a toujours été pour les femmes africaines qui ont des enfants en France. Fatiguée et sans droits, tu n’arrêtes pas de faire des va-et-vient entre la PMI et l’assistante sociale, pour pouvoir obtenir une aide médicale. On a toujours souffert. Moi, pour les deux bébés que j’ai déjà eus en France, il a fallu que je coure à droite, à gauche, pour obtenir de quoi les nourrir. Nos enfants sont différents des autres. Ils sont fatigués. On le voit dans les PMI. Ils ne sont pas comme les autres. Ils ont toujours souffert, comme leur maman. C’est pourquoi la plupart des femmes préfèrent supporter les conditions difficiles de la lutte que de retourner chez elles sans être régularisées. Ce serait pire pour elles. Certaines restent sans manger pendant une journée. D’autres peuvent être obligées de se prostituer pour nourrir leurs enfants. Et puis, les femmes sont obligées de se battre plus que les hommes. Un homme peut toujours avoir d’autres enfants, d’autres épouses. . .

En France, les femmes africaines souffrent plus que les hommes. Moi-même, parfois, quand j’allais à la PMI, j’avais honte. Quand on me demandait ma carte de Sécurité sociale et que je ne l’avais pas, j’avais honte. J’avais honte de demander qu’on me donne les médicaments parce que je n’avais pas de papiers et que cela entraînait des tas d’autres problèmes.

Bébé -Mais il faut dire aussi, que le soutien de l’opinion publique nous a donné le courage de continuer la lutte. On sent encore ce soutien. Il faut donc continuer pour que tout le monde soit régularisé.

Fatou, étudiante, dix-neuf ans « En une nuit, j'ai mûri d'un coup »

Fatou est étudiante et sénégalaise. Elle dispose d’un titre de séjour valable jusqu’en novembre 1996. Ce qui l’a poussée à rejoindre le mouvement ? D’abord l’angoisse pour sa mère 1 qui était dans le mouvement depuis le début, dont elle est restée sans nouvelles à plusieurs reprises, et qu’elle a même cru, une fois, expulsée. Par la suite, elle s’est intéressée à tous les sans-papiers et, malgré ses cours, elle allait « rue Pajol » tous les soirs et restait à discuter avec les femmes jusqu’au dernier métro. Elle était dans l’église Saint-Bernard au moment de l’expulsion, en août dernier. Elle nous a raconté ce qui l’a le plus marquée :

Dans les premiers mois de la lutte, j’étais étonnée que les femmes n’assistent pas davantage aux assemblées générales, que les hommes disent que les femmes n’avaient pas besoin d’y aller puisqu’ils y allaient, eux. Par contre, j’ai tout de suite admiré le courage des femmes. Je ne pouvais pas m’imaginer vivre comme elles, avec des enfants, dans une situation pareille. C’est ce courage qui m’a rapprochée d’elles. Et puis, il y avait les enfants. Ils me faisaient penser à mon frère que j’ai laissé en Afrique.

En fait, ces femmes étaient comme des sœurs pour moi. Mais on a eu du mal à parler ensemble au début. Je suis sénégalaise et la plupart sont maliennes. Elles ne comprennent pas bien le français. Mais de véritables liens familiaux ont fini par se créer. Si un enfant pleurait, je devais le consoler. Après les réunions, les femmes me questionnaient : « Fatou qu ’est-ce qu’on t’a dit à la réunion, viens nous raconter, toi qui comprends. » Alors, je leur expliquais, puis je leur demandais ce qu’elles en pensaient. Elles n’hésitaient pas à me donner leur avis, et on discutait. On se soutenait mutuellement.

Ainsi, même si elles n’exprimaient pas publiquement leur opinion, elles discutaient entre elles les interventions des hommes. La présence de femmes comme Madjyguène ou comme moi soulevait des questions. « Pourquoi fais-tu des études, qu’attends-tu pour être mariée ? » Quand je leur disais que je voulais terminer mes études et que je me marierai quand je l’aurai décidé, elles étaient étonnées.

Mais quand elles ont vu Madjyguène s’imposer et se faire élire comme déléguée, elles se sont senties solidaires.

Elle-même les a beaucoup aidées à prendre des décisions. Elle les a toujours invitées à participer aux assemblées générales.

De leur côté, les hommes ont dû s’incliner devant le courage des femmes. Pourtant d’habitude, les hommes Africains ne respectent pas tellement leurs femmes. Mais là, ils ont dû changer. J’ai vu des choses inimaginables auparavant : le mari de Fadiga familles, à la fouille comme au reste. Ce n’était pas le moment de les abandonner. J’ai donc inventé n’importe quoi pour rester avec les femmes ; que j’étais mariée, que j’avais un enfant de six mois. Quand ils m’ont demandé mon nom, j’ai donné le premier qui me passait par la tête. Tout cela, pour moi n’avait aucune importance ! Je ne voulais pas qu’ils sachent comment je m’appelle. Pour moi, cela aurait été changer les couches de son nouveau-né, le mari de Taco prendre dans ses bras sa fille qui pleurait et la cajoler. C’est la lutte qui a engendré le partage des tâches.

A Saint-Bernard, je ne croyais pas vraiment à l’expulsion. Personnellement, je ne risquais pas de me retrouver à Dakar du jour au lendemain. Mais quand les flics sont rentrés, je me suis dit qu’ils allaient tous devoir repartir. Alors j’ai fait ce que j’ai pu pour aider les femmes à s’organiser. Là encore, j’ai été frappée par leur courage. Par exemple, Fadiga est restée totalement sereine. De son côté, Khadi n’a pas arrêté de crier pour laisser exploser sa colère. Les enfants aussi ont réagi de manière très différente : Idrissa avait l’air complètement affolé alors que l’enfant de Taco continuait à jouer et à rire.

Quand on est arrivé à Vincennes, j’étais prête à tout pour rester avec les une trahison de leur révéler mon identité. C’est comme ça que je me suis retrouvée avec un procès sur le dos. Mais ce n’est pas grave. Ce que je ne voulais surtout pas, c’est qu’ils soient expulsés et que ce soit la défaite.

Pendant la fouille, des réflexions me sont venues sur les lois Pasqua et la personne humaine. J’aurais eu honte d’être à la place des flics, et je me suis dit qu’en tant qu’êtres humains, nous n’avions rien en commun avec eux. En un an, c’est comme si dix ans, au moins, étaient passés. J’ai mûri d’un seul coup, sans le vouloir. Tout a changé pour moi, ma façon de réfléchir, de voir la vie, mon avenir. J’ai changé intérieurement et dans mon corps aussi. Je suis passée de la petite fille à la femme adulte sans transition.

« Traitement de faveur » pour Aïssatou, femme de délégué

Curieusement , les journalistes ont pu librement enregistrer l'expulsion de l'église Saint-Bernard. D'où ces images traumatisantes à la une des quotidiens et sur les chaines de télé. Pour se « rattraper », le gouvernement a voulu faire croire que les femmes et les enfants avaient été « libérés » dès que possible et très bien traités, que les couples dont les jeunes enfants étaient nés en France, ne seraient pas expulsés, etc. Libération (du 29 septembre 1996) et d’autres journaux ont déjà eu l'occasion de prouver le contraire. Le témoignage de Aïssatou, l'épouse de Babacar Diop, délégué des sans-papiers, est particulièrement instructif.

Le vendredi 23 août, après l’évacuation de l’église Saint-Bernard, on nous a tous conduits au centre de rétention de Vincennes. Nous avons tous été entendus. Ils avaient séparé les célibataires et les gens mariés. Ils avaient mis Babacar avec les célibataires. Ils pensaient qu’il n’était pas marié car j’avais toujours refusé d’être près de lui quand il y avait les caméras et les journalistes.

Ensuite, quand j’ai dit que j’étais sa femme et qu’il a pris sa fille dans ses bras, ils l’ont obligé à rester avec les célibataires en lui demandant de me rendre l’enfant. Tant qu’ils ont pu, ils ont fait semblant de croire qu’il était célibataire, et chaque fois qu’il essayait de rejoindre les familles, on le rappelait à l’ordre.

En fait, ce qu’ils voulaient, c’était l’expédier au plus vite par le premier avion ! D’ailleurs, lorsqu’il est sorti de Saint-Bernard, le chef de la police a déclaré : « Voilà le meneur ! » Leurs intentions étaient donc claires. Le problème, c’est que les pères de famille ne devaient pas être expulsés. Comme Babacar a insisté, ils sont venus m’interroger et m’ont demandé les preuves de notre mariage. Ils ont tout vérifié.

Ensuite, ils ont séparé les hommes et les femmes mariés, les femmes restant avec les enfants. Quand j’ai demandé des nouvelles de Babacar, on nous a répondu de ne pas nous inquiéter, que nos maris nous seraient rendus avant le soir et qu’on pourrait rentrer chez nous avec eux !

On nous a alors retenues dans un local où il y avait des matelas, des couches, du lait, à manger pour les enfants. Deux femmes flics nous gardaient mais refusaient de nous laisser prendre nos affaires personnelles sous prétexte que l’endroit où elles se trouvaient était trop loin et que ce serait trop fatiguant. . .

A ce moment-là, j’avais mes règles et on ne m’a pas laissée me changer jusqu’au lendemain matin. Comme j’avais un mal de crâne atroce, un médecin m’a quand même donné des gélules. A huit heures et demi du soir, on m’a demandé si je comprenais le français. J’ai répondu oui, et un civil m’a demandé d’informer les autres qu’on était toutes libres, qu’on pourrait partir dans cinq minutes, le temps que les cars qui devaient nous conduire aux portes de Paris, puissent arriver. Au moment de sortir, deux commissaires sont venus demander qui était madame Diop. Je me suis présentée. En retour, « vous, vous ne partez pas, ordre du préfet ! »

Traitement de faveur

Pourquoi ? Pour me permettre paraît-il, de voir mon mari, le lendemain, à la Préfecture où il se trouvait. Ils allaient m’y conduire. Je pourrais y prendre une douche ainsi que ma fille, y manger, m’y reposer et dormir. Je leur ai répondu que tout cela, je pourrais le faire chez moi sans problème. En fin de compte, on m’a dit que je ferai ce que le préfet avait décidé et que je passerai la nuit au dépôt de la Préfecture à Paris, où je trouverai des sœurs « très gentilles ». Cela, c’était vrai. Elles étaient même écœurées de me voir là avec ma petite fille de vingt-sept mois.

Le plus drôle, c’est qu’au moment de mon admission à la préfecture de Paris, le vendredi soir, le brigadier de garde qui assurait le secrétariat, a exigé un document administratif prouvant que je devais être retenue au dépôt. Les flics n’en avaient pas. Il a alors catégoriquement refusé de me garder, que, sinon, ce serait illégal et qu’il fallait donc me ramener ! L’autre a protesté en disant qu’il risquait de se faire engueuler, vu que c’était le préfet lui-même qui avait demandé qu’on me retienne à la Préfecture de Paris. Alors le brigadier n’a plus rien dit. C’est là que j’ai compris que tout s’était réglé par un coup de fil du préfet. Pourtant, ils n’avaient pas le droit de me garder. Je n’avais rien fait de mal, et en tant que femme mariée avec enfant, j’aurais dû être libérée avec les autres. Mais c’était certainement un moyen de faire pression sur Babacar et de l’intimider. Du moins, c’est ce qu’ils croyaient !

Finalement, j’ai passé la nuit à la Préfecture, et ce n’est que le lendemain matin que j’ai pu prendre une douche et me changer. Vers huit heures, deux brigadiers se sont pointés pour me ramener de nouveau à Vincennes mais, là-bas, ils ont dit que, puisqu’ils n’avaient pas de dossier sur moi, ils ne pouvaient pas me garder et qu’il faudrait me reconduire à la Préfecture et que j’allais passer en jugement. Avant de repartir, on m’a envoyé une employée de l’Office des migrations internationales (OMI) qui m’a demandé de signer un papier par lequel je reconnaissais accepter le retour au pays contre de l’argent. Elle a parlé de six mensualités de 2 500 F par mois, puis elle a conclu : « Avec votre mari et votre enfant, cela vous fera environ 10 000 F, une somme suffisante pour faire quelque chose chez vous. » Heureusement, j’ai refusé de signer quoi que ce soit, sinon on était foutus !

On m’a dit que j’allais passer en jugement à onze heures du matin et on m’a reconduite à la Préfecture. Pendant toute la matinée, on a essayé de me faire peur. On me faisait passer d’un étage à l’autre, d’une cellule à une autre, sans rien m’expliquer. On venait me chercher et on m’ordonnait « suivez-moi ». Même les sœurs n’y comprenaient rien. J’ai fini par pleurer. J’étais fatiguée et ma fille, Fatou, dormait dans mes bras. Finalement, j’ai pu la coucher. En guise de réconfort, avant de passer devant le juge, un gendarme m’a dit que si ma fille se réveillait et pleurait, je ne pourrais pas remonter la prendre !

J’ai pu rencontrer un avocat vers 14 heures et il s’est arrangé pour me faire passer la première devant le juge. Celui-ci a déclaré : « Je ne comprends rien au cas de madame Diop. J’ai entre les mains un document de la Préfecture pour qu ’on la mette en rétention, mais j ’en ai un autre qui demande de la libérer avec son mari. En conséquence, je la libère ainsi que son mari. Madame Diop, vous êtes libre ! »

Après tout ce j’avais enduré, je n’y croyais plus ! Mais il a fallu encore deux heures avant que je sois vraiment libre car il y avait toutes les formalités administratives. Quant à Babacar, qui avait protesté parce qu’il n’avait pas pu me voir, il a reçu une dizaine de coups de matraques et a souffert du dos pendant une semaine. Je ne voudrais pas revivre une nouvelle épreuve !

Soutien des féministes aux femmes sans-papiers

Bref portrait de Mariama

Mariama a 26 ans. Elle est guinéenne. Elle a deux enfants. Signe particulier : elle n’est pas mariée. En France, depuis 1992, elle était sans-papiers depuis 1993. Elle est très heureuse car elle fait partie de ceux et celles qui ont obtenu des papiers, mais pour trois mois seulement, jusqu’à la fin du mois de novembre. Son compagnon, lui, avait déjà des papiers. Pour mesurer sa détermination, il suffit de rapeler que son fils a été malade par trois fois au moment de l’occupation des locaux de la rue Pajol, qu’il a dû être hospitalisé mais que, malgré tout, Mariama ne s’est pas découragée et a continué la lutte.

Modeste, elle considère que la solidarité morale et matérielle a été décisive pour tenir. « Par exemple, les femmes qui, comme vous, ont pris notre linge, nous l ’ont lavé et repassé, nous ont donné le courage de continuer. D’autres nous ont apporté à manger, des habits, etc. D ’autres enfin se sont occupées de nos enfants, les ont emmenés en promenade... Toutes, vous nous avez soutenues. Ce sont des souvenirs que je garderai jusqu ’à ma mort ! »

Quand on discute avec elle de son statut de femme non mariée, elle est très claire : « Je suis très heureuse qu ’on soit ensemble sans être mariés, et les enfants on les a faits ensemble, en accord ! »

Est-ce en accord aussi avec son compagnon, guinéen comme elle, qu’elle a participé à la lutte ? « Oui, il m ’a beaucoup aidée et m ’a encouragée à continuer la lutte pour obtenir mes papiers. »

Et pour l’avenir, envisage-t-elle d’épouser son compagnon ? « Oui, j’espère bien me marier avec lui, mais si je vois que ça ne va pas, qu’il me laisse seule, j ’en chercherai un autre. . . Mais aujourd’hui, il me laisse faire ce que je veux, pas comme certains hommes mariés africains qui sont un peu durs. On s’entend bien mais parfois ça ne va pas, comme dans tous les couples ! »

Solidaires de cette lutte des sans-papiers, des immigré(e)s, depuis ses origines, nous saluons la conscience civique qui s’est élevée partout contre l’injustice, et surtout la détermination, l’unité exemplaire et le courage des hommes et des femmes qui ont mené ce combat, et le poursuivent. Les femmes y ont joué un grand rôle, malgré les difficiles conditions où elles vivent, et nous tenons à souligner ce fait.

Les femmes étrangères subissent en France une oppression particulière et nous défendons avec elles des revendications, dans ce cadre de cette lutte globale, car la législation française sur les étrangers s’ajoute aux lois et coutumes des pays d’origine pour institutionnaliser une inégalité entre hommes et femmes et un statut inférieur, précaire et dépendant pour les femmes.

-Les femmes épouses d’un étranger en situation irrégulière sont souvent contraintes à résider en France de façon irrégulière car leur mari n’a pu obtenir légalement le regroupement familial à cause des conditions de plus en plus strictes pour cela;

-celles qui obtiennent cependant un titre de résident en raison de leur situation conjugale peuvent se le voir retirer en cas de séparation;

-les femmes vivant sous le régime ‘de la polygamie ne sont pas reconnues en France dans leurs droits sociaux et se voient souvent opposer un refus de titre de séjour ou de renouvellement de titre de séjour; or ce ne sont pas les femmes elles-mêmes qui sont responsables de la polygamie, beaucoup s’y opposent, mais sont contraintes au mariage par les pressions familliales et sociales. Leur dénier leurs droits individuels ne les aidera pas à sortir de ces situations!

La clandestinisation imposée par les lois françaises sur l’immigration est particulièrement dommageable pour les femmes car elle leur interdit de travailler, de gagner leur vie, de sortir, et les réduit à une dépendance totale dans le cadre de la famille.

Nous revendiquons pour les femmes étrangères un statut autonome, c’est à dire le droit au séjour et le droit au travail en tant qu’ individu et non dans la dépendance d’un père ou d’un mari, ce qui est la base pour qu’elles aient les libertés fondamantales de choisir leur mode de vie.

Nous vouions l’application réelle en France du droit d’asile tel que défini par les conventions internationales, et notamment son application aux femmes victimes de violences ou de persécution « en raison de leur appartenance à un groupe social », c’est à dire leur sexe, notamment le droit d’asile pour les femmes qui refusent pour elles ou leurs filles les mutilations sexuelles (déjà des femmes ont obtenu le droit d’asile au Canada et aux USA à ce titre), le mariage forcé, les contraintes imposées par les intégrismes religieux, etc., et qui ne trouvent pas d’aide auprès des autorités mêmes qui imposent ces violations des droits de l’être humain.

Collectif féministe de solidarité avec les « sans-papiers »

Coordination féministe CADAC

Maison des femmes

Assemblée des femmes de Paris

Cahiers du féminisme

Notes

  1. . Fatou est la fille de Madjyguène.
  2. le 25 août 1996

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