En 1992, les parlementaires reconnaissaient une violence jusqu’ici niée en adoptant une série de lois définissant un nouveau délit de Harcèlement sexuel, dans le code pénal et dans le code du travail.
Quelles que soient les limites de ces dispositions légales, que nous allons analyser plus précisément sur la base de l’expérience de contrôleurs et d’inspecteurs du travail, il était très important que soient reconnus institutionnellement comme violence des actes qui ne sont ni un viol ni une agression sexuelle.
Le moins qu’on puisse dire c’est qu’au niveau médiatique l’évolution souhaitée n’a pas eu lieu. L’affaire qui a le plus occupé les médias a été celle... d’hommes ayant subi un harcèlement de la part d’une femme employeur, comme s’il s’agissait de rééquilibrer la situation ! Quand on sait que ce type de cas représente moins de 1 % des cas de harcèlement sexuel, que des milliers de femmes sont chaque année victimes de cette violence, que des dizaines s’engagent avec difficulté dans les procédures judiciaires dans un silence tonitruant, on est pour le moins étonné !
Ne pas en minimiser la gravité
Les textes utilisent une notion tout à fait critiquable, puisque le code pénal est ainsi rédigé « le fait de harceler autrui en usant d’ordres, de menaces ou de contraintes, dans le but d’obtenir des faveurs de nature sexuelle... ». Le code du travail reprend cette même expression . Elle n’est pas seulement « vieux jeu », marquée par le siècle dernier, elle est contradictoire avec l’esprit même visant à sanctionner le harcèlement sexuel. La faveur, dit le petit Larousse, est « un bienfait qui avantage quelqu'un ». C’est bien le sens communément compris aujourd’hui. Or des actes de nature sexuelle concédés sous la pression, les ordres, les menaces sont des violences, des contraintes, bref, rien à voir avec une faveur, sauf à penser qu’ils pourraient être des faveurs sans le consentement de la femme. Comme si le code pénal appelait le vol un don, indépendamment de la contrainte.
Au-delà du vocabulaire, il s’agit pour nous d’éviter de minimiser le harcèlement sexuel, et de s’opposer à l’idéologie machiste dominante de la nécessaire séduction dans le contexte français de la « galanterie ». Cette conception de la séduction ne fait qu’entériner la domination de l’homme dans le choix des relations sexuelles entre les individus. Bien évidemment les individus, y compris dans l’entreprise, peuvent décider d’avoir des relations personnelles amoureuses, mais librement et réciproquement choisies.
Nous devons donc soutenir toutes les propositions de modification du texte, comme celle faite par l’AVFT, pour remplacer ces termes.
Des traumatismes graves
Les femmes qui ont subi des mois, parfois des années durant, un harcèlement permanent de leur patron, de leur chef, sans avoir le moyen de le faire cesser sont niées en tant qu’individues, comme est niée la femme violée, agressée physiquement. Psychologiquement, les traumatismes sont de la même importance. La femme harcelée n’est pas considérée comme une personne décidant librement des relations autres que professionnelles : elle est transformée par ce qu’elle peut subir, parfois quotidiennement, sans pouvoir réagir.
Pour essayer d’échapper au harcèlement, très souvent ces femmes transforment complètement leur apparence physique en abandonnant dans leurs vêtements, leur coiffure, leur maquillage, tout ce qui pourrait apparaître comme « aguicheur ». Cette modification de la libre expression a des conséquences aussi sur la vie extraprofessionnelle. Nous avons ainsi rencontré plusieurs cas de femmes ayant eu un enfant pour échapper au harcèlement d’un chef, car elles avaient observé qu’il cessait d’agresser les femmes enceintes, et les mères. Egalement cela a des effets sur les relations de couple : les situations de harcèlement sexuel provoquent très souvent des ruptures, l’homme ne supportant pas le changement de comportement de sa compagne qui n’ose pas s’expliquer de peur de sa réaction.
Bref, le harcèlement sexuel est une agression très forte dans la mesure où la femme, sauf à perdre son travail, est obligée chaque jour d’aller sur le terrain du harceleur.
Quelle est l’efficacité de la loi pour lutter contre ?
Code du travail, code pénal, une articulation délicate
Dans le code pénal, le harcèlement sexuel (art 222-33 code pénal) est la troisième sous-section de la section « Des agressions sexuelles » dont le premier est « Du viol », le second « Des autres agressions sexuelles ». C’est donc clair : le harcèlement est constitué de tous les actes visant à abuser sexuellement de la femme en dehors du viol et des « agressions sexuelles autres que le viol ».
Dans le code du travail, il n’y a aucune différenciation entre les niveaux de harcèlement, on parle simplement du harcèlement sexuel comme notion non définie. Les faits susceptibles de causer le harcèlement y sont plus étendus, puisqu’à la liste du code pénal « le fait de harceler autrui en usant d’ordres, de menaces, ou de contraintes » le code du travail ajoute l’exercice « des pressions de toute nature », notion plus extensive (art 1 122-46 code du travail).
Par contre le code du travail ne permet de procès-verbal que si le harcèlement a eu des conséquences sur l’embauche, la rémunération, la formation, l’affectation, la qualification, la classification, la promotion professionnelle, la mutation, la résiliation ou le renouvellement du contrat de travail, les sanctions disciplinaires (art L 123-1 du code du travail). Il ne s’agit pas ici de discuter du problème juridique, mais des conséquences pour les femmes harcelées. Il n’est en effet pas indifférent pour une femme d’avoir recours à l’inspecteur du travail ou à la police pour traiter d’un harcèlement sexuel.
Le code du travail plus facilement utilisable mais...
Nous avons été confrontés à un cas où cette difficulté a eu des conséquences. Il s’agissait d’une jeune apprentie victime d’attouchements sexuels de la part de son employeur. A côté de ces agressions, il se comportait comme un excellent formateur, aux dires même de l’apprentie. Tant que ses agressions n’avaient pas de relations avec les points précités, difficile d’agir pénalement au niveau de l’inspection du travail qui ne sanctionne que les infractions au code du travail. Il a fallu qu’elle agisse seule, avec dépôt de plainte en infraction au code pénal pour que l’employeur soit condamné (peine de prison avec sursis et amende). Au niveau de l’inspection du travail l’enquête avait permis de constater que l’employeur ne niait pas les faits (c’est ce qui se passe le plus souvent !) et qu’il convenait de lui interdire tout recours à des apprenties. Le recueil des déclarations de l’employeur par l’inspecteur du travail a bien évidemment servi lors de l’audience, mais il fallait pour y aller une action volontaire de la jeune femme.
On voit bien là les limites du Code du travail qui n’apprécie pas le harcèlement en tant que tel, par lui-même comme une agression suffisamment grave à elle seule pour justifier la sanction.
De fait il faut que la femme soit doublement agressée pour que le procès-verbal de l’inspecteur du travail soit possible : dans sa dignité par le harcèlement et dans son travail.
Il faut que les contrôleurs et les inspecteurs du travail soient motivés
Le travail répressif habituel qu’ils font est basé sur le constat : ils constatent de visu une situation illégale et en demandent par divers moyens l’arrêt. Pour le harcèlement il n’y a jamais de constat, mais une enquête, des témoignages, la construction d’une conviction, ce qui est très différent : il faut donc changer radicalement de façon de faire.
Il est nécessaire pour cela d’avoir une écoute des femmes salariées qui permette l’expression de la situation, c’est-à-dire une motivation minimale. Nous avons constaté que souvent les femmes qui viennent commencent par exposer d’autres problèmes, liés le plus souvent au harcèlement, mais ne s’expriment réellement dessus qu’à partir du moment où elles sont dans une situation de confiance. Parfois même est avancé uniquement un problème juridique, comme la prise de congés payés par exemple, et c’est seulement en discutant avec elles qu’on démasque pour quelle raison l’employeur s’acharne sur la salariée.
Nous avons constaté à plusieurs reprises qu’elles commençaient à réellement s’exprimer quand il leur avait été indiqué que les agents de l’inspection du travail sont soumis à un secret absolu et qu’ils ne doivent en aucun cas déclarer à l’employeur, au tribunal quelle salariée les a sollicités si elle en fait la demande (convention OIT n°81). Bien évidemment le silence obligé interdit souvent la suite, mais il a l’avantage de laisser à la femme le soin de décider à quel moment les déclarations faites auront une suite, ce qui n’est pas le cas avec une plainte déposée à la police qui enclenche automatiquement une suite pénale.
Il est donc indispensable pour répondre réellement à la question posée par la femme, et pas superficiellement, d’avoir une ouverture d’esprit, une qualité d’écoute particulières.
L’inspection du travail est dans la plupart des cas l’institution contactée en premier, car perçue comme la plus proche et la moins agressive. Si globalement elle répond moins mal que les autre institutions, elle n’est en aucun cas une garantie. Il y a, comme partout, des phallocrates qui ne se préoccupent que des problèmes déjà formalisés par les femmes, ceux qui s’en soucient peu et tout bêtement ceux qui ne prennent pas le temps au milieu de la surcharge du travail.
Mais il y en a qui sont motivés et qui essaient d’agir au mieux.
La parole des femmes pousse à l'action
En outre les femmes sont de plus en plus actives sur ce terrain, le harcèlement commence à sortir de la zone de non-droit, du silence, où il était cantonné. Il y a des femmes qui viennent et qui expriment une telle agression qu’elles obligent les institutions à réagir. C’est là une donnée fondamentale. Un procès, un article dans la presse locale, une émission radiotélévisée, provoquent dans les semaines qui suivent des visites de femmes qui veulent agir, ou qui tout simplement ne veulent plus supporter, veulent parler.
Enfin Josiane ! Au tribunal moi ? Moi qui vous considérais comme ma fille !
Nous avons même rencontré plusieurs femmes venant avec ou sans leur compagnon, qui demandent une action d’abord amiable pour se débarrasser du problème sans quitter l’entreprise. Dans ce cas, la démarche active des femmes change les relations hommes/femmes dans l’entreprise. Même si de telles procédures n’ont pas de publicité puisque leur réussite clôt les poursuites judiciaires, elles sont importantes car elles empêchent que le harcèlement des femmes par les hommes devienne la norme de relations sur le lieu du travail. C’est plus facile si la direction de l’entreprise intervient pour faire cesser l’agression, ce qui arrive parfois, ou encore dans des unités petites où la solidarité entre les femmes est telle que le comportement de toutes collectivement façonne les relations hommes femmes. Particulièrement significatif est le cas d’une secrétaire d’une trentaine d’années dans une petite boîte d’une dizaine de salariés nous disant « J’ai toujours vécu cela dans tous les endroits où j ’ai travaillé, mais aujourd’hui je peux me défendre, je ne veux plus subir, et empêcher que les autres subissent ». C’est bien évidemment un sentiment de force qu’acquiert une femme, des femmes qui ont réussi en gardant leur boulot à faire céder le chef.
Autre exemple du même type dans un hypermarché. Les embauches se font traditionnellement à la suite de contrats à durée déterminée de 6 ou 12 mois. Avant l’embauchage un chef avait pris l’habitude d’inviter la future salariée chez lui : le droit de cuissage est toujours là. Une salariée décidée est venue nous informer de la soirée prévue et y est allée suivie de collègues qui ont pris les photos devant l’appartement avant que la future embauchée n’entre. Puis celle-ci a laissé le chef seul pour sa soirée. Le lendemain elle est allée voir la direction en disant « soit l’embauche, soit le scandale » Elle est aujourd’hui embauchée et le chef est beaucoup plus mesuré.
Mais cela ne se passe pas toujours aussi facilement, toutes les femmes n’ont pas cette capacité, cette possibili-
Témoignage de Mme B août 1991
Mme B., 30 ans, assistante d’un service après-vente dans une usine de 600 personnes. Elle a cinq ans d’ancienneté quand un nouveau supérieur hiérarchique est embauché. Elle sera licenciée. Le harcèlement sexuel sera plaidé aux Prud’hommes, mais pas reconnu (extrait de Droit de cuissage, de Marie-Victoire Louis, Edition de l’Atelier).
m Quels ont été vos sentiments ?
-Dans un premier temps de l’agacement, en me disant qu’en réagissant vivement, les gestes allaient cesser. Ensuite, de l’humiliation, parce qu’il y avait une volonté délibérée de sa part de me ridiculiser, puis un grand sentiment d’injustice et d’impuissance, lorsque j’ai compris que le lien entre l’aspect privé, sexuel, prenait le pas sur l’aspect professionnel. Je me suis sentie très seule, puisque je n’en parlais pas. A l’époque, je disais dans la famille que ça ne se passait pas bien, mais sans précisions. Mais j’étais déjà très inquiète et mes parents l’ont compris très vite. Déjà, lorsque je voyais une annonce, je postulais.
■ Quelle a été l’évolution de son comportement ?
-Il devenait de plus en plus agressif. Si au départ il était pressant, il n’avait pas cette forme de méchanceté. Il arrive un moment où on sent que la personne mélange cet aspect désir à une sorte de volonté de nuire, de haine. En fait, vous avez le sentiment que d’une façon ou d’une autre, il s’est mis dans la tête qu’il vous aura. Donc si ce n’est pas sexuellement, il vous piégera différemment. J’étais traquée, j’étais constamment surveillée, également par les secrétaires. Par exemple, je descendais aux toilettes, dans la minute qui suivait l’une ou l’autre descendait aux toilettes. Puis il y a eu également tout l’aspect professionnel. Je traitais des dossiers relativement épineux, et il était aisé de considérer qu’à un dossier, on n’avait pas répondu de la façon la plus idéale. Il est arrivé très souvent que pour un dossier que je n’avais même pas traité, il revienne en furie en m’accusant d’une erreur qui avait été faite. Il était d’une mauvaise foi té, et elles ne viennent très souvent qu’au moment où elles ne supportent plus l’idée même d’aller travailler, où elles ne peuvent attendre les semaines, les mois, d’une éventuelle procédure. Même si la démarche est positive dans le sens où elles refusent d’être responsables d’une situation créée par le har-celeur, plusieurs problèmes se posent alors.
Refuser de se taire
D’une part si elles démissionnent pour échapper au harceleur, elles sont terrible. J’étais totalement isolée. Il était également de mauvais ton de venir ne serait-ce que discuter avec moi. Il valait mieux soit être neutre, soit se ranger de son côté. Petit à petit, les gens ne me saluaient même plus. Alors que certains n’étaient même pas au courant de ce qui se passait.
■ Quelles ont été les répercussions sur vous ?
-C’étaient des angoisses, pertes d’appétit. J’étais pleine d’herpès. Je me réveillais très tôt le matin. Je me réveillais dans la peur. C’était terrible. Je parlais, puis sans raison je me mettais à pleurer, même si je n’étais pas en train de parler de ce sujet. Je pleurais constamment. J’avais mal, j’avais mal physiquement, j’avais mal à tous les niveaux. J’avais peur d’aller travailler.
[...] Le soutien le plus important, bien évidemment c’est la famille. Il y a eu une solidarité qui restait dans l’ombre, qui a été une des plus fortes, celle de la secrétaire, qui, si elle était impuissante, ne m’a jamais trahie. Lorsque j’ai craqué à l’infirmerie, elle est venue me réconforter. A ce moment-là, je voulais rentrer chez moi, je me mettais dans une position de faute professionnelle, elle a essayé de me dire les mots qu’il fallait. C’est elle qui a toujours été là, lorsqu’il arrivait et qu’il m’apostrophait. On sent ce soutien dans le regard et c’est quelque chose de très puissant. Ensuite, j’ai été voir le délégué syndical, qui a été très dynamique, puisqu’il est venu voir le supérieur hiérarchique ; il m’a accompagnée voir la direction et il a fait le lien avec le conseiller prud’hommal. Je n’avais même pas échafaudé l’idée de pouvoir porter l’affaire devant la justice.
obligées de porter plainte pour pouvoir percevoir le chômage. Elles sont donc alors obligées de s’engager, en ayant perdu leur boulot, dans une bagarre judiciaire de plusieurs mois dans le meilleur des cas.
D’autre part l’intervention après coup modifie moins en profondeur les relations hommes-femmes : la sanction juridique est moins puissante que la conviction et l’action des femmes elles-mêmes.
Par ailleurs l’action en justice nécessite un soutien : sur ce type de sujet le seul constat de l’inspection du travail
■ Au bout d’un an, voyez-vous des choses positives ?
-Ce n’est pas vrai que la blessure se referme, quand on en reparle, ça se rouvre. La phase prud’hommale a été quelque chose d’indescriptible, tellement j’en ai souffert. Ces auditions de témoins, ces démarches, vous vous sentez comme un condamné qui va à la barre, c’est vraiment quelque chose de terrible. J’espère pouvoir partir sur une autre orientation professionnelle que je n’aurais pas prise, si j’étais restée dans la société... J’ai eu beaucoup de chance. Parce que j’ai été suivie par des gens qui ont été extraordinaires, les uns plus que les autres. Quand je vous ai contactée, vous m’avez vraiment suivie totalement, vous vous êtes déplacée, vous m’avez suivie aux Prud’hommes, vous avez témoigné, vous êtes venue à l’inspection du travail avec moi. L’aspect positif, c’est d’avoir rencontré des gens merveilleux, parce que lorsqu’on vit certaines choses, on se dit que le monde n’est pas très joli à voir, et de là rejaillissent des gens qui ont des valeurs morales qu’on croit ne plus exister. Mais malgré tout, il y a l’injustice, parce que jamais je ne pourrai estomper ce sentiment, qu’à un moment de ma vie est arrivé quelqu’un qui m’a anéantie, qui, parce qu’il avait décidé que sexuellement j’allais le suivre et que je ne l’ai pas suivi, s’est permis de faire ce qu’il a fait, et ça c’est un sentiment d’injustice, jamais je n’arriverai à couvrir ce sentiment-là. Vous avez travaillé depuis des années dans une société, vous êtes estimée, vous êtes appréciée, vous faites du travail qu’appa-remment on considère bon, tout à coup vous avez quelqu’un qui arrive dans votre jeu, qui vous fait tout, tout, tout basculer.
ne peut suffire. Les structures institutionnelles, inspection du travail, délégations régionales des droits des femmes, n’ont ni les moyens ni la vocation d’apporter la solidarité militante, d’organiser la mobilisation, la publicité, le soutien psychologique.
Une agression sexuelle, un viol sont sanctionnés par le code pénal plus sévèrement que le harcèlement. Si de tels faits se sont produits il est indispensable que le jugement les intègre afin que les faits ne soient pas déqualifiés par une procédure en seule référence au code du travail. Il est indispen- sable de reconnaître la réalité, de la nommer et de la stigmatiser. Encore une fois il faut porter plainte à la police. Ce passage est souvent difficile dans la mesure où cette institution répressive est rarement prête à accorder une oreille attentive aux agressions dont sont victimes les femmes. On a même vu des flics faire pression pour faire retirer la plainte.
Il est d’autant plus important que la femme ne soit pas seule pour sa déposition, qu’elle puisse y aller accompagnée et soutenue. Il faut qu’elle sache qu’il y aura une contre-enquête, que les pressions machistes, les pressions sociales, sont fortes et que sa détermination est sa meilleure arme.
..P'tit coup vite fait ou chômage longue durée ?
La justice sans rapport de force c’est la loterie
Les juges ont toujours la possibilité de classer, certains même poussent la provocation à reprendre à leur compte les démarches engagées par certains harceleurs contre les femmes en dénonciation calomnieuse.
Ces manœuvres sont difficiles quand une association se porte partie civile avec la femme, et porte sur la scène publique les scandales. D’ailleurs la loi permet à notre sens de manière scandaleuse que le procès soit à huis clos. Si la femme le souhaite, c’est une bonne chose, la victime doit décider des conditions dans lesquelles son agression va être traitée, mais en réalité les femmes qui vont en justice pour faire reconnaître l’agression et condamner l’agresseur souhaitent rarement ce huis clos. Par contre il est scandaleux que l’agresseur puisse demander le huis clos, c’est une concession juridique donnée au délinquant au prétexte qu’il pourrait être victime d’une dénonciation calomnieuse. Cette procédure plaçant les agressées en situation d’agresseur a été beaucoup utilisée dans un premier temps, mais avec très peu de succès.
La reconnaissance de la parole des femmes
Car l’évolution la plus importante dans les divers jugements qui s’accumulent aujourd’hui c’est la reconnaissance de plus en plus systématique de la parole des femmes agressées. L’excellente lettre de l’AVFT (71, rue St Jacques, 75005 Paris) qui recense l’essentiel des jugements en cette matière le montre clairement. Cette parole est de plus en plus souvent considérée comme un commencement de preuve. On a des condamnations de harceleurs, bien sûr quand ils reconnaissent, mais même quand il nient partiellement ou complètement les accusations portées contre eux. Pour le moment il n’y a que des jugements en Tribunal de grande instance, et un seul en Cour d’Appel.
Ce jugement est significatif. Une jeune femme de nationalité marocaine est embauchée comme pigiste dans une radio et connaît une ascension professionnelle exceptionnelle. Le responsable qui l’a promu la harcèle alors : avances, attouchements sur les épaules, le cou, les genoux lors des convocations répétées dans son bureau. Puis c’est par des pressions et des mesures de rétorsion qu’il réagit aux refus : sanctions, chantage, puis la menace « Qu ’est-ce que vous croyez ? Que c ’est pour vos beaux yeux l 'augmentation de salaire ? ». A l’audience le harceleur est soutenu publiquement par Michèle Cotta l’éditorialiste, Paul-Marie de la Gorce et d’autres journalistes parisiens. Son avocat utilise les arguments habituels : pas de témoins directs, vengeance de femme licenciée, plus la défense de la culture française. La cour d’appel confirme les dommages et intérêts et aggrave les sanctions pénales. Les peines de prison passent de 3 à 13 mois avec sursis et l’amende de 30 000 F à 50 000 F .
Le harcèlement sexuel existe partout
Dans les jugements, les cas qui sont traités et ceux qui ne le sont pas, il ressort que les situations de harcèlement sexuel existent dans tous les types d’entreprises, avec tous les types d’employeurs.
Le harcèlement existe aussi par les hommes collègues de travail de même niveau hiérarchique. Les cas qui nous arrivent sont beaucoup plus rares, surtout parce que la plupart du temps ils n’ont pas les mêmes effets sur les victimes. Mais ils existent et si on ne veut pas que ce soit le patron qui règle ces questions, il faut que les salariés eux-mêmes les traitent. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que les organisations syndicales sont très rarement des points d’appui solides sur la question.
Les positions des syndicats
La CGT et la CFDT ont publié des articles tout à fait corrects sur le sujet dans leur presse. De nombreuses sections syndicales ont compris comment elles pouvaient mettre en difficulté leur patron sur la question et sont actives et efficaces contre lui. Mais la crédibilité du syndicat n’est acquise qu’à partir du moment où il assume cette position y compris dans le harcèlement qu’un de ses militants fait subir aux femmes. Au plan de l’égalité entre les sexes, de la liberté des femmes, il n’est pas besoin de textes légaux : le syndicat peut prendre l’initiative d’agir. Mais c’est difficile. Parfois discrètement, des individus sont remis au pas. Mais il est difficile de trouver des prises de positions publiques claires d’un syndicat sur le comportement d’un des siens. Par exemple dans une situation où un militant syndical avait agressé une employée d’une société sous-traitante en cherchant à l’embrasser de force, où la direction de la boîte saisie par la salariée qui, à juste titre, refusait de se taire engageait une procédure de licenciement contre le délégué, le syndicat n’a pas su être clair pour toutes les femmes employées sur le site. Si la direction syndicale a décidé de retirer tous ses mandats au harceleur, elle n’est pas allée jusqu’à prendre une position publique justifiant ce choix. De peur de paraître justifier le licenciement d’un salarié de 53 ans, le tract syndical s’est emberlificoté dans des arguties sur l’égalité sans condamner les actes du salarié. Il était pourtant possible de refuser clairement son licenciement et à la fois d’expliquer qu’entre travailleurs, des pratiques de harcèlement devaient être remises en cause, discutées et condamnées.
En effet le harcèlement sexuel est une forme de domination sexuée qui s’ancre dans l’inégalité sexuelle et qui s’exprime à l’encontre de toutes les femmes sous les ordres ou à proximité des harceleurs. Il peut prendre des formes différentes, mais elles visent toutes à formaliser cette domination. Il est affligeant de voir les fantasmes masculins se répéter d’un dossier à l’autre : le décolleté, les cheveux dénoués, les jupes courtes, les dessous féminins, les discussions sur les capacités sexuelles, etc...
Bien sûr les conditions actuelles rendent la situation plus difficile pour les victimes. Le chômage qui interdit de quitter un emploi par crainte pour le lendemain. L’inégalité sexuelle dans les emplois, les qualifications et les responsabilités qui placent les femmes le plus souvent dans une situation d’infériorité hiérarchique vis-à-vis des hommes favorise et accentue cette volonté de domination mâle.
La loi comme point d'appui
Cette loi marque un moment donné du rapport des forces et la reconnaissance d’une situation. Elle ne peut à elle seule régler la forme que prend l’oppression des femmes dans le travail au-delà du taux de chômage et des salaires. Y compris à égalité de salaire et d’emploi avec les hommes, les femmes souffrent d’une autre oppression qui est le refus de les considérer comme des êtres libres de leurs relations, et des hommes utilisent le carcan du travail pour agresser les femmes dans leur intégrité.
La majorité des femmes est susceptible d’avoir un travail salarié aujourd’hui, y compris dans des secteurs où il y a une ou deux générations, elles étaient très rares. Dans de nombreux secteurs les hommes et les femmes travaillent conjointement. Il y a un enjeu concret aujourd’hui dans notre combat pour l’égalité entre les sexes, pour la reconnaissance du droit des femmes à disposer de leur corps, à être libres, à faire reconnaître partout le harcèlement sexuel pour ce qu’il est : une agression grave contre les femmes.
Et cet enjeu est tout à fait décisif pour les conditions de vie de millions de femmes car le cadre de l’entreprise, celui du lien social peut aussi permettre d’avancer dans la lutte contre l’oppression.
Dans l’entreprise les réactions collectives de femmes travailleuses contre les comportements machistes dans les relations quotidiennes sont perçues comme immédiatement utiles et possibles. Il y a là un gros enjeu, à la fois pour les actions collectives de femmes pour leur dignité et une réelle égalité, à la fois pour une bataille concrète dans le mouvement ouvrier sur ces questions, en dépassant l’économisme des revendications par ailleurs justes sur les salaires, l’emploi.
La loi et les batailles qu’elles permet est un véritable point d’appui. Il ne sera efficace que si le mouvement féministe s’empare de cette question , bouscule les organisations syndicales, appuie les femmes qui sont de plus en plus nombreuses bien décidées à ne pas se laisser faire.
Charles Paz
Maryflo : une grève pour la dignité
Depuis le 9 janvier, 85 salariées étaient en grève dans la société de confection Maryflo à Kervignac, près de Lorient. Une seule revendication : le départ du directeur, A. Le Bruchec. Les pressions répétées sur les salariées et l’interdiction aux élues du personnel de prendre leurs heures de délégation ont provoqué cette grève de femmes illimitée et massive.
La PDG de l’entreprise, Mroe Guétat, n’en est pas à son coup d’essai. Elle avait voulu installer, dans une autre usine de confection sous sa direction, des caméras pour surveiller les mouvements des ouvrières. Cette tentative fut mise en échec par une grève très populaire. Cette fois-ci, le directeur soutenu par la PDG, harcèlait en permanence les « filles » qui témoignaient : « il monte brusquement sur une table dans l’atelier de confection, chronomètre à la main pour contrôler l’une d’entre nous », « il fait parfois semblant de contrôler une fille, alors qu’il en surveille une autre », « à l’embauche, il nous a déjà fait des bras d’honneur », « il nous traite de pétasses, de bandes de putes », « parfois, quand on va aux toilettes, il nous dit de serrer les cuisses », « bonnes à rien, vous avez vos règles ou quoi ? », « ça lui arrive d’accrocher une pancarte le matin, en bout de chaîne, où il est inscrit que nous avons fait perdre 5 000 francs à la boîte ».
« Plutôt être au chômage que de continuer à supporter cela », tel est le mot d’ordre de toutes. Et elles étaient soutenues par toute la région, y compris la fédération locale du patronat qui n’osa pas cautionner de telles pratiques. Elles viennent de gagner ; le directeur a été renvoyé, parait-il.