Chronique septembre 1996 - janvier 1997
Malgré l’expulsion des occupants de l’église Saint-Bernard le 23 août 1996, la lutte des sans-papiers n’a pas cessé. Au contraire, ils et elles ont continué à affirmer avec une fermeté non entamée l’exigence des papiers pour tous et toutes et l’opposition à toutes les lois anti-immigrés. Des collectifs de sans-papiers se sont formés ou développés dans plusieurs villes de France (en région parisienne par exemple il y en a sept ') et ont structuré leur coordination. Ces collectifs ont pris de très nombreuses initiatives : rassemblements et manifestations de rue, occupations de locaux administratifs, réunions publiques, intervention auprès du Parlement européen à Strasbourg, de l’UNESCO, caravanes et marches parcourant la France 2, grèves de la faim, démarches collectives auprès de toutes les autorités (préfectures, ministères, Elysée)... Une solidarité active s’est maintenue autour des collectifs de sans-papiers. Après tant d’années de reculs et de défaites -face aux lois Pasqua et Méhaignerie de 1993 notamment -, cette lutte a eu l’effet positif de briser le silence et de révéler au grand jour ce qu’il en est aujourd’hui de l’oppression subie par les immigré(e)s dans le contexte d’une xénophobie d’Etat de plus en plus institutionnalisée et d’une pression de l’extrême droite.
Cependant, après l’indignation suscitée par la violence policière de cet été, la solidarité s’est rétrécie : l’information dans la presse s’est faite plus rare, les organisations et associations autres que celles des sans papiers se sont guère engagées, comme en témoigne cruellement la maigre mobilisation contre le projet de loi Debré au mois de décembre 1996. Et pendant ce temps, la répression et l’arbitraire n’ont pas cessé -peut-être même s’aggravent-ils : très peu de sans-papiers ont été régularisés (et le plus souvent ils n’ont reçu qu’une autorisation provisoire de séjour de trois mois). En revanche, plusieurs sans-papiers ont été condamnés à des peines de prison, et plusieurs expulsés du pays, avec des méthodes particulièrement indignes 3.
C’est dans ce contexte que les femmes sans-papiers, quant à elles, ont développé leurs initiatives et leur prise de parole. Déjà avant août 1996, leur rôle était manifeste, comme l’explique le derniers numéro des Cahiers, et comme le rappelle Madjiguène Cissé dans un article publié dans Politique, la revue 4 : elles ont assuré la cohésion du mouvement et sa durée, elles ont contribué à maintenir sa radicalité... Au cours de l’automne 96, dans chaque collectif, un noyau de femmes très actives s’est constitué. Elles ont conquis leur place dans la lutte, contestant le rôle subordonné qui leur était trop souvent assigné, et cela malgré d’immenses difficultés matérielles, dont la charge des enfants5. Elles ont décidé ou impulsé plusieurs initiatives importantes, comme le montre la chronologie ci-dessous. A Lille, les femmes du comité des sans-papiers se sont regroupées6 ; dans la région parisienne, une série de réunions de femmes a eu lieu, qui a permis aux femmes des différents collectifs de se rencontrer entre elles, d’échanger sur leur expérience, alors qu’elles sont très diverses de par leur situation personnelle et leur nationalité (femmes du Maghreb, d’Afrique noire, d’Asie, en particulier). L’action des militantes féministes de plusieurs organisations, les liens qu’elles ont tissés avec les femmes sans-papiers et pour aider à la coordination entre les femmes sans-papiers, ont certainement joué un grand rôle dans ce processus. Il faut cependant noter qu’il est jusqu’à présent difficile aux « sans-papières » de se réapproprier les revendications énoncées par les femmes immigrées dans la décennie précédente, telles que le statut autonome indépendant du père et du mari, le droit d’asile pour les femmes victimes de violences sexistes, ainsi que l’analyse de l’oppression des femmes en tant que telles dans la société. Par ailleurs, les conditions de la lutte ne permettent guère de définir des perspectives à long terme : elles vivent leur combat dans l’urgence, pour les papiers, ce qui est tout à fait compréhensible. Mais ce combat pour leur régularisation est un pas dans leur lutte pour leur liberté et leurs droits de femmes.
C. Lesselier
© Isabelle Rouuillois
Chronologie
:
28 septembre 1996 : manifestation nationale à l’appel de la Coordination des sans-papiers, soutenue par de nombreuses organisations.
29 octobre : occupation du bureau des étrangers de la Préfecture, boulevard de Sébastopol, par les sans-papiers du 3e collectif
11 novembre : intervention des sans papiers à la soirée de solidarité avec les zapatistes, au théâtre de l’Odéon
20 novembre : journée d’action des femmes sans-papiers, à l’occasion de la journée internationale des droits de l’enfant (voir le tract d’appel), dénonçant le non respect par la France de la convention des droits de l’enfant. Après un après-midi de témoignages de femmes sans-papiers venues très nombreuses de plusieurs collectifs, une délégation est reçue à l’UNICEF, et un rassemblement a lieu place Léon Blum devant la mairie du 11e arrondissement.
23-24 novembre : États généraux du mouvement social ; présence des sans-papiers et organisation d’une commission immigration.
30 novembre : une manifestation semblable à celle du 27 septembre rassemble cependant un nombre inférieur de manifestants.
13 décembre : à l’initiative du Collectif national pour les droits des femmes, et organisé étroitement avec les femmes sans-papiers, a lieu une réunion publique de lutte et de solidarité des femmes sans-papiers. Tous les collectifs de sans-papiers sont représentés ; les interventions exposent l’oppression vécue du fait des lois sur l’immigration et témoignent de la détermination des femmes à lutter, et à tenir toute leur place dans le mouvement. Cependant, il s’avère difficile de discuter de l’oppression spécifique des femmes et des perspectives d’action à long terme. Une autre réunion est appelée pour le 10 janvier.
14 décembre : manifestation devant le centre de rétention de Genevilliers.
17 décembre : rassemblement aux environs de l’Assemblée nationale contre le projet de loi Debré discuté ce jour là, à l’appel de la Coordination. Le lendemain, journée de témoignages organisé par le Collectif de Saint-Bernard à la Bourse du travail. La faiblesse de la mobilisation face à une loi pourtant extrêmement répressive incite le mouvement à une relance des actions et à l’organisation d’une campagne de resensibilisation de l’opinion. Les organisations et associations françaises sont appelées à reprendre des initiatives contre une législation et une politique qui va bien au delà de la seule oppression des sans-papiers.
20 décembre : début d’une grève de la faim de quatre femmes (deux Algériennes, une Tunisienne, une Camerounaise) sans-papiers du collectif des Hauts-de-Seine. Durant la grève de la faim, plusieurs manifestations sont organisées dans le département (devant la préfecture de Nanterre et à Genevilliers). Cette grève dure jusqu’au 10 et 11 janvier 1997. Elle obtient une victoire partielle (régularisation pour deux d’entre elles, obtention d’une APS pour les deux autres).
21 décembre : soirée de solidarité au théâtre des Amandiers, avec la chanteuse Sapho.
24 décembre : nuit de jeûne, de solidarité et de manifestation organisée
Des papiers pour tous et toutes !
Pour le respect par la France de la Convention des droits de V enfant !
Le 20 novembre, la communauté internationale célèbre la Journée mondiale des Droits de l’enfant. La Convention des Droits de l’enfant, adoptée en 1989, a été ratifiée par la grande majorité des pays, dont la France (...).
Pourtant la France, en plaçant toute une partie de sa population, et notamment les étrangers, dans une situation de précarité, en refusant de régulariser les sans-papiers, viole de façon flagrante les droits élémentaires des enfants.
En installant les enfants d’immigrés dans une situation d’apatrides, de fait jusqu’à l’âge de 16 ans, la France les exclut et en fait des victimes faciles de la délinquance et de la marginalisation. La situation de l’emploi, déjà difficile pour toute la population, l’est encore plus pour ces jeunes souvent issus de catégories sociales défavorisées, qui ont du mal à achever des études donnant accès à des débouchés.
Les femmes sans-papiers sont méconnues et sous-estimées au Sud, ou parfois enviées à tort ; au Nord, elles sont victimes de l’analphabétisme et de la déqualification, exclues et méprisées, parfois arrêtées, enfermées dans les centres de rétention et même les prisons, expulsées. Elles ont été, de plus, trop longtemps maintenues dans un statut de mineures, entravées dans leur liberté par des pratiques obscurantistes ou en tout cas peu adaptées aux exigence d’affirmation individuelle du monde moderne.
Mais elles sont une force motrice du mouvement des sans-papiers, rendant possible par leur détermination et leur unité la poursuite et l’extension de cette lutte malgré les difficultés et la répression, et le développement de la solidarité.
Durant cette journée d’action du 20 novembre, nous voulons dénoncer les injustices et le mépris du droit que nous et nos enfants subissons en France, et le non respect de la Convention des droits de l’enfant. Où est le droit à l’éducation quand une mère, dénoncée par un employé de mairie, fait 4 mois de prison pour avoir inscrit son enfant à l’école ? Où est le droit à la santé quand les enfants de sans-papiers n’ont pas accès aux soins ? Où est le droit de vivre en famille quand le regroupement familial est rendu de plus en plus difficile, quand des familles sont séparées par des frontières devenues quasi infranchissables, divisées par des situations juridiques incohérentes et contradictoires ? Parmi les membres d’une même famille, les uns ont pu acquérir la nationalité française et d’autres non, les uns ont des papiers d’autres non. Que deviennent les droits fondamentaux des enfants quand leur père, et même parfois leurs deux parents, sont expulsés du territoire ? Et la protection des enfants contre les violences quand ils sont placés en centre de rétention, et même en garde à vue ?
Assez de toutes ces injustices et abus de pouvoir ! Des papiers et du travail pour toutes les femmes ! Pour le respect des droits de tous les enfants !
Appel des femmes de la Coordination Ile-de-France des sans-papiers pour la Journée internationale des droits de l'enfant (20 novembre 1996)
Le 8 mars, les femmes sans-papiers ont décidé d’organiser une kermesse avec débat et stands à la Bourse du Travail (pour confirmation, tél. : 01.43.48.24.91)
par la Coordination des sans-papiers à Saint-Denis.
24 décembre : des sans-papiers de Saint-Bernard, à l’issue d’une Marche organisée dans le Nord et l’Est de la France apportent une lettre au Président de la République.
28 décembre : une femme et deux hommes du collectif de Saint-Bernard débutent une grève de la faim, qui s’achève le 8 janvier.
1er janvier 1997 : appel des femmes du comité des sans-papiers de Lille. Elles dénoncent la double oppression, comme sans-papiers et comme femmes, et décident de participer aux Assises régionales pour les droits des femmes à Lille le 1 1 janvier .
2 janvier : rassemblement de femmes sans-papiers du collectif de Saint-Bernard devant l’Elysée, à la suite de la démarche du 24 décembre. Il est décidé que ce rassemblement aura lieu chaque semaine le mercredi, et l’initiative est reprise au nom des femmes de la Coordination (voir documents). Au bout de trois semaines, ces rassemblements rencontrent un très important dispositif policier.
9 janvier : arrestation de cinq anciens grévistes de la faim de Saint-Bernard à la préfecture de Paris. Trois d’entre eux sont expulsés le 10 janvier. Deux autres sans-papiers du collectif, à l’issue de plusieurs mois de prison, ont été expulsés la semaine précédente, dont un débouté du droit d’asile.
Comité des sans-papiers du Nord Lille le 01/01/97
MNE (casier du MRAP), 23 rue Gosselet -59000 Lille Tél. :03.20.85.24.86
Appel des femmes du comité des sans-papiers de Lille
• Les sans-papiers, victimes des lois PASQUA et de l’ensemble des lois racistes, ne sont pas considéré(e)s comme des citoyen(ne)s. Ils et elles sont privé(e)s des droits les plus élémentaires : Accès aux allocations sociales, accès au monde du travail, accès à la santé, accès à l’éducation...
• Cette situation est encore aggravée pour les femmes sans-papiers. En effet, sur elles reposent le plus souvent la charge de l’éducation des enfants et de la tenue du ménage. Les femmes sont confrontées à leur faible budget alors que les factures de la vie quotidienne s’amoncellent : nourriture, loyer, eau, électricité. Les femmes sans-papiers et leurs familles, sont victimes de la double oppression en tant que sans-papiers et en tant que femmes. Le droit à l’éducation décente de leurs enfants leur est nié. Elles dénoncent que leurs enfants soient plus victimes de la petite délinquance et de la toxicomanie. Elles sont aussi directement et à travers leurs enfants victimes de l’insécurité qui est un phénomène de société de nos jours. De plus, étant le plus souvent arrivées en France dans le cadre du regroupement familial et n’ayant que rarement travaillé, elles ne maîtrisent pas la langue française ce qui permet aux patrons peu scrupuleux et aux bureaucrates « pas racistes mais... » de profiter de leur ignorance pour les exploiter et les tromper. Les associations d’alphabétisation pourraient les aider à surmonter cette difficulté. Le droit à une maternité dans des conditions décentes n’est pas respecté puisque la sécurité sociale ne prend pas en charge leurs frais de suivis (échographie, gynécologie...).
• A ces problèmes engendrés par l’absence de papiers s’ajoutent les charges dévolues par la société à la femme : les tâches ménagères, la garde et l’éducation des enfants, la gestion difficile du budget... les femmes étant traditionnellement considérées comme des citoyennes dè seconde zone, les femmes sans-papiers sont des non-citoyennes de seconde zone. Quand la société cherche des boucs émissaires au chômage, à la misère, à la violence des banlieues... les femmes et les immigrés sont alors mis en avant. Les femmes immigrées sont donc les premières victimes de cette logique.
• Les femmes sans-papiers considèrent que l’obtention d’un local est un des aspects central de la lutte engagée depuis septembre 1996, tout comme la grève de la faim à laquelle ont participé 9 femmes.
• Nous, femmes sans-papiers, avons décidé de dénoncer cette double oppression comme sans-papiers et comme femme et de nous auto-organiser pour constituer un front de femmes sans-papiers. Conscientes que T oppression des femmes est une réalité pour toutes, nous sommes solidaires des femmes du Nord-Pas-de-Calais et appelons à participer aux
Assises régionales pour les droits des femmes
Le samedi 1 1 janvier 1997 au Nouveau Siècle (Place Mendès Franee à Lille)
• Nous demandons aux participantes de soutenir notre combat pour la régularisation de tpus et toutes les sans-papiers car les Droits des femmes font partie des « Droits de l’Honmie » et donc les Droits des immigrés.
18 janvier : une manifestation contre la loi Debré et pour la régularisation de tous les sans-papiers, à l’appel de la Coordination, rassemble environ 5000 personnes II est prévu de manifester devant le Sénat le jour de la discussion de la loi, le 4 février.
• Nous appelons à participer à la manifestation contre la loi Debré
Le samedi 25 janvier 1997 à 15 h,
Place de la République à Lille .
Notes
- 1-Collectif des Hauts-de-Seine, Collectif du Val-de-Marne, Collectif français-immigrés des Yvelines, Coordination 93
- des sans-papiers, Collectif Saint-Hippolyte, collectif des sans-papiers de Saint-Bernard (32, rue du Fbg Poissonn ière, 75010 Paris), Troisième collectif parisien qui rassemble un millier de sans-papiers de trente nationalités, en majorité asiatiques, turcs et africains.
- 2-Une marche de Lille à Paris, du 10 novembre au 30 novembre ; une caravane partant de Strasbourg le 17 décembre jusqu’à Paris le 24. Une autre commence le 10 janvier vers l’ouest et le sud de la France.
- 3-Cinq Turcs, dont un déserteur, expulsés en Turquie le 30 octobre ; deux membres du collectif de Saint-Bernard à l’issue de leur peine de prison début janvier ; trois autres le 10 janvier, après leur arrestation dans les locaux de la préfecture de police de Paris.
- 4-Madjiguène Cissé, «Sans-papiers : les premiers enseignements », Politique, la revue, n°2, octobre-novembre 1996. Voir aussi, sur la situation actuelle des étrangers, les deux derniers numéros de Plein droit, la revue du GISTI : n°32, juillet 1996, «Sans frontières ? » et n°33, novembre 1996, «Des jeunes indésirables » (GISTI, 3, villa Marcès, 7501 1 Paris).
- 5-Un certain nombre de ces femmes sont des mères seules ; d’autres ont vu leur époux expulsé ou emprisonné.
- 6-Adresse du comité : c/o MNE, casier du MRAP, 23, rue Gosselet, 59000 Lille.