Depuis quelques mois la question du PACS et celle plus large de la reconnaissance des couples homosexuels enflamment V opinion publique : les articles de presse comme les prises de position politiciennes prolifèrent On entend tout et son contraire , mais surtout très souvent n’importe quoi dans un espace politico-médiatique peu habitué aux débats de fond sur des questions de moeurs.
La question de la reconnaissance des couples (ou relations) homosexuels représente un enjeu social considérable. Cette question est loin d’être marginale car elle oblige à réfléchir sur d’autres questions plus globalisantes comme celles des familles (et non de « la » famille : les réalités sont plurielles), des identités sexuelles, des droits à la parentalité... Ces questions fondamentales, que le législateur a cherché désespérément à gommer du PACS et que le débat n’a cessé de voir affluer, doivent donner lieu à une réflexion sereine et approfondie.
En regardant à droite les agitateurs de fantasmes éculés, en devinant à gauche des mines contrites et embarrassées, une question semble réellement être l’objet de toutes les réticences : la reconnaissance des relations homosexuelles.
Pourquoi reconnaître les relations homosexuelles ?
La création d’un statut légal pour les couples de même sexe a été un des mots d’ordre obstinés des dernières marches de la fierté gaie et lesbienne (Lesbian and Gay Pride). Les regards portés de l’extérieur sur « le monde étrange et fascinant des lesbiennes et des gays » sont dubitatifs : mais pourquoi « ces gens-là » tiennent-ils absolument à être reconnus, légalisés, statutarisés ? Ces trublions de l’ordre moral auraient-ils abandonné leur devoir de subversion pour se jeter corps et âmes dans le doux confort de la normalité ? Ces mauvaises questions, qui cachent de plus une certaine stigmatisation de l’homosexualité, oublient de s’intéresser aux réalités qui ont motivé les revendications pour la reconnaissance légale des relations homosexuelles.
Ces réalités sont extrêmement concrètes, et ce sont quinze ans de lutte contre le sida qui les ont mises en lumière : en temps d’épidémie, la non-reconnaissance légale des couples homosexuels génère des situations humaines dramatiques, des imbroglios juridiques délirants ; elle accentue la fragilisation sanitaire et sociale des individus. Il est arrivé qu’une personne trouve les scellés sur l’appartement qu’elle avait partagé de nombreuses années avec son ami-e qui venait juste de décéder. La famille, qui avait, depuis longtemps, rejeté son enfant « dépravé », s’était empressée après son décès de faire le nécessaire afin de récupérer le bien. Trop souvent quand l’un des conjoints, au nom duquel le bail de l’appartement est rédigé, vient à décéder, l’autre est jeté à la rue du jour au lendemain. Encore récemment, le 17 décembre 1997, la Cour de cassation rejetait le pourvoi d’un homme qui demandait le transfert du bail à son profit après la mort de son compagnon. La Cour justifia son rejet en expliquant que « le concubinage ne peut résulter que d’une relation stable et continue ayant l’apparence du mariage, donc entre un homme et une femme ».
La situation de paria juridique dans laquelle se trouvent les couples homosexuels touchés ou non par le sida est devenue pour beaucoup révoltante et intolérable. Face à la loi, les partenaires homosexuels n’existent pas. Ceux-ci font donc face à l’arbitraire de leurs interlocuteurs. Certaines mutuelles, comme la MAGE ou la SMEREP reconnaissent les couples de même sexe, d’autres, comme la MGEN, s’obstinent à les nier, opérant sans vergogne une discrimination entre concubins homosexuels et hétérosexuels. Au-delà des sentiments d’injustice que peuvent éveiller ces discriminations, ne pas reconnaître les couples homosexuels en temps de sida, peut être dangereux voire criminel. En 1995, le Collectif pour le CUC, dont faisait partie l’association de lutte contre le sida AIDES rappelait que « la discrimination sociale compromet l’efficacité des programmes de prévention et que l’absence de statut du couple homosexuel entraîne une vulnérabilité et une précarité juridiques de ces couples privés de droits ».
La nécessité de créer un statut légal dont pourraient bénéficier les couples de même sexe est née du constat de l’existence d’un ensemble de difficultés très concrètes.
Mais cette nécessité d’une reconnaissance est motivée également par une autre réalité : l’homophobie.
Une législation discriminatoire, en maintenant les homosexuel-les dans un statut de citoyen-nes de seconde zone, les enferme dans une représentation de personnes plus ou moins louches. Ceci ne peut que confirmer nos « cons citoyens » homophobes dans leurs certitudes fantasmatiques, les discriminations justifiant les attitudes de rejet.
Les lesbiennes et les gays expriment avec force un besoin de droits mais également de légitimation et de reconnaissance, pour leur propre dignité, mais aussi pour peser sur leur famille, leur entourage et les opinions.
Réclamer l’égalité pleine et entière ne doit pas être confondue avec une demande à vivre « comme tout le monde » ou à être intégré dans un moule unique normatif. Le modèle du couple hétérosexuel bourgeois, monstre oppresseur à deux têtes, en excite très peu. Choisir de vivre à deux ne signifie pas automatiquement volonté de se conformer à un modèle unique. Une relation à deux peut impliquer des modalités de fonctionnement très diverses : fidélité ou vagabondage, coocooning ou vies sociales autonomes et intenses...
La revendication « homos-hétéros : droits égaux » doit être comprise comme exigeant que les relations à deux, quel que soit le sexe biologique des partenaires, soient considérées, non pas comme identiques mais comme équivalentes. Et là, nous nous trouvons au cœur de la problématique. C’est cette équivalence que la majorité morale a du mal à digérer. Mais une chose est sûre, depuis quelques années les lesbiennes et les gays ne se satisfont plus de la simple tolérance condescendante que daigne leur accorder la société.
La lutte des lesbiennes et des gays contre l’homophobie, les flicages, les censures, les discriminations et les injustices de toutes sortes n’est pas un phénomène récent. Le mouvement homosexuel a été particulièrement dynamique après 1968. En juin 1969 à New York des émeutes homosexuelles ont éclaté à la suite d’une descente de police « de trop » dans un bar gay de Christopher street (rue gaie). Cet événement donne le départ, en Amérique du Nord et en Europe occidentale, d’un formidable mouvement d’affirmation lesbienne et gaie. Depuis, les émeutes de Christopher street sont commémorées chaque année par la Lesbian & Gay Pride. En France, les années soixante-dix sont riches en militances homosexuelles. En 1971, des militantes du MLF et des gays créent le FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire), qui est le premier mouvement fort d’affirmation lesbienne et gaie.
Après 1981, des mesures importantes sont prises, donnant des réponses à dix années de revendications : suppression du fichage homosexuel, dissolution de la brigade homosexuelle à la préfecture de police, la classification de l’OMS faisant de l’homosexualité une maladie mentale n’est plus reconnue par la France, amnistie des délits homosexuels et surtout dépénalisation de l’homosexualité (abrogation de l’alinéa 2 de l’article 331 du code pénal).
Durant les dix années qui suivront, le mouvement social homosexuel connaît une grande léthargie, décontenancé et traumatisé par l’arrivée fulgurante de ce qui était appelé alors « le cancer gay » : le sida. A quelques exceptions près, les associations nées dans l’effervescence des années soixante-dix disparaissent.
Du CUC au PACS : sept années de luttes
Il fallut attendre, près de dix ans et le début des années quatre-vingt-dix pour voir le mouvement lesbien et gai relever la tête, solidaire autour des associations de lutte contre le sida qu’il avait dû créer. Une décennie d’épidémie avait mis en lumière des stigmatisations nouvelles (« homosexuel =sidaïque ») et des discriminations intolérables. La reconnaissance légale des couples homosexuels est alors apparue comme un nécessité sociale et quasi sanitaire.
En 1991, un collectif se crée qui élabore le premier projet de statut légal pour les couples non-mariés : le CUC (Contrat d’union civile). Le député Jean-Pierre Michel (actuellement MDC) soutient ce projet et rédige une proposition de loi qui reçoit le soutien de quelques parlementaires du Parti socialiste. Mais cette proposition ne sera jamais présentée. Toutefois en 1992, un seul élément du projet passe à l’assemblée : un concubin ou une concubine peut être affilié-e à la sécurité sociale de sa ou son partenaire de même sexe.
En 1995, après trois ans de statu quo, les choses s’accélèrent. En juin, l’association de lutte contre le sida, AIDES, se mobilise en faveur d’un statut juridique du couple hors-mariage : le CVS (Contrat de vie sociale) qui deviendra en septembre le CUS (Contrat d’union sociale).
Entre juin et septembre, plusieurs événements d’une grande importance se succèdent. Le 24 juin, la Lesbian & Gay Pride à Paris comme en province remporte un succès historique : plus de 60 000 personnes défilent dans la capitale (ce phénomène ne fera que s’amplifier années après années) : les gouines et les pédés ne se cachent plus. Et en plus, elles gueulent, revendiquent {« Folles perdues, folles furieuses » scandent les militant-es d’Act up).
Dans la vie quotidienne, privée ou professionnelle, l’arbitraire ordinaire devient insupportable, les « petites » discriminations légales (à force !) créent de grandes indignations. Des lesbiennes et des gays têtu(e)s réclament ce qu’ils considèrent comme étant leurs droits et interpellent les tribunaux, comme cette femme de Belfort, qui avait perdu sa compagne, tuée par un chauffard, et réclamé des dommages et intérêts.
Le 25 juillet 95, le tribunal de Belfort les lui accorde : pour la première fois en France, la jurisprudence reconnaît les couples homosexuels. Cette affaire judiciaire a un grand retentissement. Le débat sur la question de la reconnaissance juridique des couples gais et lesbiens gagne une toute nouvelle vigueur, qui s’intensifie en septembre quand le maire MDC de Saint-Nazaire annonce qu’il délivrera désormais des certificats de vie commune aux couples de même sexe. En quelques mois 243 maires de gauche ont la même « idée folle ».
Mais ces certificats de vie commune ou de concubinage ne donnent aucun droit. Ils permettent de bénéficier de certains avantages, à condition que l’interlocuteur (société HLM, assurance, mutuelle...) reconnaisse la validité du document délivré aux couples homosexuels. L’arbitraire reste de mise.
Les mouvements lesbiens et gais poursuivent leur combat avec détermination.
Des personnalités de gauche s’engagent ouvertement en faveur du CUS. En juin 1996, Martine Aubry fait circuler une pétition en faveur des droits des homosexuelles. Lors de la campagne des législatives de 1997, le CUS devient un des grands thèmes de campagne du PS. En juin, Elisabeth Guigou, peu de temps après son arrivée à la chancellerie déclare que « le CUS était un engagement prioritaire du gouvernement. »
Ainsi le 28 mai 1998, Catherine Tasca (présidente de la commission des lois à l’Assemblée) présente à la presse le PACS (Pacte civil de solidarité) qui forme la dernière mouture des différents projets de lois précédents : CUC, CUS... Cette proposition de loi a été rédigée par les députés Jean-Pierre Michel (MDC) et Patrick Bloche (PS).
Après un débat passionné et les amendements de tergiversation du PS, le PACS est présenté à l’Assemblée le 9 octobre. Mais des députés de la majorité n’ont pas jugé utile de se déplacer pour venir voter ce qui avait été une promesse électorale. Les députés de droite plus nombreux ont pu sans difficulté voter l’exception d’irrecevabilité qui permet de rejeter sans discussion un texte jugé contraire à la constitution. Une nouvelle proposition de loi va être discutée par l’Assemblée courant novembre.
Le PACS : ce n'est pas le mariage
Entre la proposition de loi présentée par Catherine Tasca et la loi qui sera peut-être votée (si les députés de la gauche plurielle daignent bien se déplacer), beaucoup de données auront changé. Au gré des pressions diverses venant de droite et de l’intérieur même du gouvernement, des amendements viennent dénaturer le contenu du texte et imposer de nouvelles restrictions discriminatoires. Essayons d’y voir plus clair sur ce que serait le PACS.
-A qui s’adresse-t-il ?
A l’origine : le PACS s’adresse à « deux personnes physiques qui vivent en commun ». Il ne peut il y avoir de PACS entre des membres d’une même famille.
Demain : un amendement récent propose qu’il soit ouvert aux fratries.
La volonté de nombreux parlementaires et ministres est dè retirer au PACS l’aspect de « sous-mariage homosexuel » qu’ils lui trouvent. C’est pourquoi ils tentent de le désexualiser.
-Où le signe-t-on ?
A l’origine : Le PACS est signé à la mairie dans un registre spécial au service de l’état civil et non en présence du maire.
Demain : la déclaration sera faite soit au tribunal de grande instance, soit à la préfecture.
Et pourquoi pas au commissariat ? Bien que la préfecture pourrait rappeler aux « gays-seniors » le bon vieux temps du service préfectoral de fichage des homosexuels. Le gouvernement est opposé à l’idée d’une signature en mairie car cela aurait fait trop mariage.
-Les biens des partenaires :
A l’origine : les partenaires sont « soumis au régime de la communauté réduite aux acquêts ».
Les donations et legs entre les partenaires sont possibles.
Demain : le régime de l’indivision sera certainement adopté. Les donations et legs disparaîtront du texte.
Eh oui, la communauté réduite aux acquêts fait aussi trop mariage.
-Droits de succession :
A l’origine: un abattement de 330 000 F (comme pour les époux). est prévu. Au-delà, le taux de taxation est de 60 % comme celui d’une transmission entre étrangers.
Ce droit est ouvert cinq ans après la signature du pacte.
Demain : l’abattement ne sera peut-être plus que de 300 000 ou 250 000 F. 330 000 F, cela fait encore trop mariage.
-Imposition commune :
A l’origine: elle est possible deux ans après la signature du contrat.
Demain : le délai serait de trois ans.
Le ministère des Finances réclamait cinq ans de « purgatoire ». Les rapporteurs de la proposition de loi (Bloche et Michel) en souhaitaient un. Matignon a tranché : ce sera trois ans (un compromis très jospi-nien).
-Bail :
Le transfert de bail en cas de décès ou de séparation est rendu possible, mais si le PACS a été enregistré depuis au moins un an.
-Fonction publique :
Les pactisants pourront profiter du rapprochement de conjoints, un an après la signature d’un PACS.
-Code du travail :
Certains droits sont ouverts et permettent par exemple aux partenaires de prendre des vacances ensemble ou de bénéficier de congés exceptionnels.
-Protection sociale :
Il est possible de devenir l’ayant droit de son partenaire.
-Etrangers :
A l’origine : le PACS n’attribue pas automatiquement le droit au séjour à un étranger qui contracterait avec un Français. Un an après la signature d’un PACS, à condition d’être entré régulièrement sur le territoire, l’étranger est « considéré comme ayant des liens personnels en France » et « comme justifiant de son assimilation ». Ces considérations sont des éléments pris en comptes pour la délivrance d’un titre de séjour.
Demain : on ne sait pas encore. Le gouvernement souhaiterait que le délai prévu de un an passe à deux. La commission des lois de l’Assemblée envisagerait de supprimer les restrictions portant sur le délai probatoire et l’entrée régulière.
La plus grande ambiguïté règne sur cette question qui fait l’objet d’une forte polémique et de beaucoup de fantasmes. Le gouvernement tient absolument à limiter l’attrait du PACS pour les étrangers et à ne surtout pas aligner le régime du PACS sur celui du mariage qui, depuis la loi Chevènement, permet l’obtention d’un titre de séjour provisoire sans aucun délai. Le PACS ne donne aucun droit à la nationalité. Des questions restent sans réponses : quelle sera la situation du partenaire étranger pendant le délai probatoire ? Sera-t-il expulsable ? Le droit de vivre avec la personne de son choix n’est toujours pas reconnu.
-Et les devoirs ?
Les partenaires « se doivent soutien matériel et moral Ils sont tenus solidairement à l’égard des tiers des dettes contractées par l’un d’entre eux ». Ils s’obligent mutuellement à vivre en commun.
-Comment « dépactiser » ?
Le PACS prend fin par la volonté ou le décès de l’un des deux. Il n’est pas nécessaire de recourir à un juge pour se séparer.
Le PACS ne peut être rompu volontairement durant les douze mois qui suivent son enregistrement.
Vous avez dit discriminations ?
Le texte du PACS, même très édulcoré, présente des avancées certaines, car il propose des outils de vie concernant la couverture sociale, la vie professionnelle, le logement, la succession...
Mais il est à déplorer que des discriminations soient créées ou maintenues.
Le mot « homosexuel » n’apparaît nulle part, et ceci au nom d’un hypocrite pseudo-universalisme républicain. Si le mot « homosexuelle) » figurait dans le texte, on crierait à la discrimination.
Pourquoi ces humiliants délais probatoires de un, deux, trois, voir cinq ans ? De tels délais ne sont pas imposés aux adeptes du sacro-saint mariage : leurs droits sont ouverts dès la signature en mairie et ils peuvent entreprendre une procédure de divorce dès le lendemain. Les futurs couples pacsés, quant à eux, devront faire leur preuve. Le PACS est ouvertement suspicieux à l’égard des modes de vies « libres », hors-mariage, et en particulier homosexuels.
Les lesbiennes et les gays sont maintenus dans un statut de citoyen-nes de seconde zone. Alors que les couples hétérosexuels pourront choisir entre le mariage, le PACS et le concubinage (qui leur assure quelques droits), les partenaires homosexuels ne disposeront que du PACS (ou d’une situation de non-droit).
Et rappelez-vous, le premier objectif des CUC, CUS, PACS était d’améliorer le sort des couples touchés par le sida. L’espérance de vie d’un malade du sida ne lui permet pas d’attendre plusieurs années avant de bénéficier de certains droits.
Quant aux questions de filiation et de parentalité, celles-ci sont totalement occultées. Nos tartuffes législateurs cachent des réalités qu’ils ne sauraient voir : des couples homosexuels élèvent des enfants, les homosexuel-les peuvent avoir des enfants (n’étant pas plus stériles que les autres). Ainsi est créé un vide juridique qui génère deux problèmes principaux.
Premièrement, le vide juridique ne peut que favoriser les « procréations sauvages » : solutions de fortune, arrangements bancals, prises de risques sanitaires (interdire la procréation n’empèche pas de procréer. L’interdiction de l’avortement n’a jamais empêcher d’avorter).
Deuxièmement, le vide juridique crée des situations sans recours : les droits de l’enfant et du parent éduquant (non-biologique) étant pas ou mal définis.
La question de l’homoparentalité ne pourra pas être indéfiniment considérée comme tabou. Un débat sérieux, sans préjugés d’ordre pulsionnel, doit être mené.
Mis à part l’occultation volontaire des questions de parentalité, le texte du PACS et les amendements qui lui ont été apportés révèlent deux obsessions névrotiques : le PACS ne doit ressembler en rien au mariage et le PACS ne doit pas permettre des « contrats blancs ».
Ces logiques ne peuvent être comprises sans l’analyse des contenus du débat qui a enflammé le monde politique depuis quelques mois.
Au secours le PACS arrive !
Depuis juin, l’ensemble des sensibilités politiques de l’extrême droite à l’extrême gauche et les églises ont donné leur opinion sur le PACS.
Pour l’extrême droite catholique intégriste, la France est en voie de devenir Sodome et Gomorrhe. Tout l’été, Matignon a été submergé par une pétition organisée par une association d’ultras catholiques (Avenir de la culture), dénonçant « le projet infâme » soutenu par le « lobby sodomite ».
Les fantasmes les plus homophobes et l’assimilation des homosexuels aux pédophiles forment leur fond de commerce privilégié : « Voulez-vous que demain, à la porte de l’éeole, un couple homosexuel regarde sortir vos enfants ou petits-enfants ?... Les sodomites et les adeptes de l’amour libre comptent sur votre inertie... Ce que le gouvernement prépare, c’est une France sans morale, avilie, débauchée... »
L’église papiste, à travers les déclarations de la conférence des évêques de France, se prononce contre le PACS qu’elle considère comme une « loi dangereuse et inutile ». Mais ici, vous ne trouverez aucune analyse ouvertement homophobe et aucune référence religieuse, mais de grands principes juridiques et pseudo-psychanalitiques « universels » : « La loi ne peut s’édifier que sur des réalités universelles et non sur des désirs, voire des représentations affectives singulières (...) Il n’y a pas d’équivalence entre la relation de deux personnes de même sexe et celle formée par un homme et une femme. »
L’église consent tout juste à des aménagements juridiques et fiscaux pour faciliter l’union des biens, mais pas l’union libre des personnes, surtout des homosexuels. Elle refuse de considérer équivalentes les relations homosexuelles et hétérosexuelles. Le mariage et la famille hétérosexuels doivent rester la norme, avec comme objectif essentiel la procréation.
L’idéologie ecclésiastique reste liberticide, normative et discriminatoire, en opposition constante avec l’évolution émancipatrice de la société.
La droite quant à elle, encore et toujours acculée par l’extrême droite, profite du sujet pour tenter de se refaire une santé en redevenant la gardienne des valeurs traditionnelles : mariage, famille... Elle s’oppose aujourd’hui violemment au PACS, bien qu’elle ait été tiraillée un moment entre la crainte de passer pour « ringarde » et des positions divergentes comme celle de Roselyne Bachelot (RPR) qui s’est prononcée en faveur du PACS.
Dans sa croisade anti-PACS, l’opposition se sait bénite par le président de la République en personne. Le 4 juin, celui-ci déclarait devant des mères de famille médaillées : « Il ne faut pas prendre le risque de dénaturer le droit du mariage, ni de le banaliser en mettant sur le même plan d’autres réalités humaines de notre temps, qui conduisent bien loin des valeurs fondatrices de la famille. »
Le 20 juin (jour de la Lesbian & Gay Pride), M. Chirac prend à nouveau position, cette fois-ci au congrès de l’Union nationale des associations familiales : « Quand le don de vie est exclu, pourquoi le législateur irait-il étendre des règles qui n’ont été posées que dans l’intérêt de l’enfant ? »
Nous retrouvons ici des thèmes chers aux conservateurs : la famille, le mariage et son unique objectif procréateur... et « la banalisation » de l’homosexualité.
Derrière cette peur de la « banalisation », que d’autres appellent « équivalence » ou « reconnaissance sociale », y aurait-il une certaine forme d’homophobie ?
Face à l’opposition hostile au PACS, le gouvernement, au courage politique si peu légendaire, a senti un besoin impérieux de rassurer. Le
PACS embarrasse le PS : on tergiverse, on exprime ses doutes existentiels, ses réticences, voire ses peurs, on amende.
L’essentiel du travail du gouvernement et de ses déclarations a consisté à bien distinguer le PACS du mariage. Ainsi a été retiré du texte tout ce qui pouvait créer une confusion avec l’institution conjugale, tant sur le plan symbolique que sur celui des avantages juridiques et fiscaux. Le refus d’un enregistrement du PACS à la mairie en est un exemple flagrant. Selon Elisabeth Guigou, la signature d’un PACS en mairie par un couple homosexuel pourrait choquer la population. Eric Besson (PS, Drôme) assure que « beaucoup de maires auraient refusé même à gauche ».
Cela signifierait-il qu’il y aurait à gauche, et en particulier au PS des conservateurs attachés à l’ordre symbolique et immuable des choses, et à la centralité fondamentale du mariage hétérosexuel bourgeois ? Et bien oui. Même un député PS le reconnaît en déclarant que « sur le plan des mœurs, un certain nombre d’élus du PS sont plus conservateurs qu ’un Dominique Baudis ». Petit florilège de la pensée sociale-démocrate en matière de mœurs : Elisabeth Guigou parle « de l’ordre symbolique des choses à ne pas ébranler ». Catherine Tasca, quand à elle, déclare que « la société française repose largement sur l’institution du mariage ». Et la palme revient au député PS de l’Aisne qui affirme « qu ’un couple, c ’est un homme et une femme ».
Nous savions qu’il y avait des réticences au PS concernant le PACS, que certains viendraient voter en tramant les pieds. Mais de là à ne pas venir du tout voter une loi qui avait été une promesse électorale et puis qui avait été allégée, déminée, afin de satisfaire les plus récalcitrants... Qui a dit social-traître ? Ce vendredi noir (et non rose comme prévu) a été vécu comme une insulte par l’ensemble des lesbiennes et des gays de ce pays.
Le samedi suivant, plusieurs milliers de manifestant-es ont défilé en province et à Paris pour crier leur indignation et rappeler leur vigilance face à une certaine homophobie de la droite et les lâchetés de la gauche gouvernementale.
De la tolérance à la reconnaissance
Derrières ces hostilités et ces réticences se cachent (à des degrés bien évidement différents) un même phénomène : le refus d’une reconnais- sance pleine et entière des relations homosexuelles.
Ces relations, la loi et la plupart de nos politiciens les tolèrent.
Pour la loi, l’homosexualité n’est plus un crime faisant l’objet d’une répression. Quant à nos politiciens, ils ne cessent pas de vouloir rassurer sur leur bienveillance à l’égard des homosexuel-les. Même Christine Boutin, députée FD ultracatholique n’échappe pas à l’exercice : « J’ai beaucoup d’affection pour les homosexuels. Toute personne est à l’image de Dieu, et mérite le respect et la dignité. Ce sont mes frères et mes sœurs... »
Beaucoup sont prêts à accorder quelques aménagements à ces gentilles lesbiennes et ces charmants gays, mais il est hors de question de reconnaître les relations homosexuelles en permettant l’accès à l’égalité des droits. Certains l’avouent ouvertement comme Pierre Albertini (UDF) lorsqu’il déclare « on ne veut pas de la reconnaissance sociale du couple homo ».
A gauche, les réticences face à la reconnaissance sociale des relations homosexuelles sont plus sournoises. Elles s’expriment par une grande tartufferie entourant la question tabou de la parentalité homosexuelle.
Mais derrière une pensée basée sur une récupération mal digérée de la psychanalyse se cache, toujours et encore la même question : celle de la reconnaissance pleine et entière des relations homosexuelles. Et pourquoi cela ? Car cela impliquerait de considérer les relations homosexuelles comme équivalentes aux relations hétérosexuelles. {In extenso , cela pourrait peut-être impliquer également une disparition totale d’une dualité hétérosexualité/homosexualité au profit d’une notion plus « diversiste » et moins aliénante de sexualités au pluriel.) Mais cette équivalence, une grande partie de la société n’est pas prête à l’entendre.
Et pourquoi cela ? Parce que cette notion d’équivalence (et non d’indifférence) sape les fondements des modèles aliénants dans lesquels notre société enferme les individus : l’hétérocentrisme (ou primat de l’hétérosexualité), la dualité des modèles hommes/femmes (l’homme doit être comme ceci, la femme comme cela).
Ces modèles normatifs sont érigés dans notre société en fondements naturels. Et ce qui est naturel ne peut être bougé, puisque étant presque voulu par Dieu. Ces modèles n’étant pas vécus comme des normes sociales, ils perdent leur historicité et deviennent donc immuables car universels.
Mais pourtant certain(e)s anthropologues comme Marie-Elisabeth Handman, vous expliqueraient que l’indifférenciation entre sexe biologique et sexe social est une pensée purement occidentale et très limitée, et qu’il existe ailleurs des exemples d’unions reconnues entre personnes de même sexe.
Des psychanalystes bourgeois, plus attachés à la survie des institutions qu’à l’émancipation des individus, vous expliqueront qu’il ne faut pas toucher à l’ordre symbolique des choses. Le psychanalyste Tony Anatrella, conseiller de l’épiscopat et auteur de La différence oubliée vous fera peur en écrivant que « quelque chose de grave se produira au niveau du psychique et de la symbolique, c’est-à-dire de tout ce qui construit l’imaginaire social ». Certains psychanalystes semblent oublier qu’un des buts essentiels de la psychanalyse est de désassujettir des individus d’emprises sociales aliénantes.
La revendication d’une reconnaissance de l’équivalence des relations homosexuelles et hétérosexuelles peut faire peur à certains en remettant en cause le « naturalisme » d’un certain nombre de modèles sociaux ; mais elle pourrait plutôt nous faire rêver, en entrouvrant une porte laissant entr’apercevoir d’autres possibles : de nouveaux fonctionnements sociaux et affectifs où chacune et chacun -désaliéné(e)s et désassujetti(e)s -seule, à deux ou à plus si affinités -pourraient s’épanouir dans la diversité et la liberté. Qui a dit que les gouines et les pédés n’étaient plus subversifs ?
Notes
- Christophe Marcq Commission nationale des homosexualités
- Le 2 novembre 1998