LES TRA V AIT .1 .EURS
DISENT NON!
ES lumières du sommet de Versailles à peine éteintes, la dévaluation du Franc a ramené les· prétentions affichées par le gouvernement français à leur juste mesure et a conélu l'opération de prestige en fiasco pur et simple.
Au moment où la récession s'approfondit aux Etats-Unis et dans le monde capitaliste, quand le chômage croît de façon vertigineuse dans le monde capitaliste, Mitterrand caressait l'espoir d'apparaître comme défenseur d'une politique permettant de faire face à cette situation. Il escomptàit obtenir l'écoute des dirigeants occidentaux sur ses propositions. Non seulement le sommet impérialiste de Versailles n'a débouché su r aucun résultat tangible, mais les gouvernements occidentaux ont montré, à l'occasion de la dévaluation du Franc, que, loin d'approuver les discours de Mitterrand sur la priorité à la lutte contre le chômage, ils étaient décidés à mettre un terme à cette ambition, affirmée au moins verbalement, et à obliger le gouvernement français à rentrer dans le rang.
Ainsi, un an après l'élection de F. Mitterrand et d'une majorité PS-PC, avec les mesures d'accompagnement à la dévaluation du Franc, le gouvernement opère un infléchissement et s'aligne officiellement sur les politiques d'austérité des divers gouvernements occidentaux.
Une deuxième fois le Franc a été dévalué le 12 juin 1 9 8 2, de 1 0 % par rapport au Mark allemand. Le scénario de la première dévaluation s'est répété: réunion du Comité monétaire européen, négociation sur le taux de dévaluation du Franc, le taux de réévaluation du Mark et surtout sur les mesures d'accompagnement.
Le Canard enchainé du 16 juin révèle le pot-aux-roses : « Le 9 juin, Mitterrand espérait encore obtenir une réévaluation du Mark sans avoir à décider un blocage des prix et des salaires. Or, les Allemands(...) ont imposé au gouvernement français ce tour de vis douloureux. »
Li dévaluation, c'est bien l'acceptation par le gouvernement français des diktats du capitalisme international qui se sont exprimés par l'intermédiaire des capitalistes européens. Quel était l'enjeu pour les capitalistes ? Faire céder le gouvernement français, le contraindre à abandonner sa philosophie économique fondée sur la relance. Et, de ce fait, renoncer à sa priorité affirmée : la lutte contre le chômage.
Pour comprendre cet enjeu, il suffit de se rappeler que tous les gouvernements capitalistes se sont engagés dans la politique définie par Raymond Barre : l'austérité. Le prétexte, c'est la priorité donnée à la lutte contre l'inflation. Que cette politique économique s'appelle monétarisme ou supply side, que ce soit respectivement le thatchérisme ou le reaganisme, il s'agit de la même logique.
Dans ces conditions, le capitalisme international ne pouvait tolérer qu'un gouvernement choisisse une autre priorité que celle de la lutte contre l'inflation. Les mesures d'accompagnement imposées par le gouvernement allemand représentent réellement un changement de politique qui s'exprime par la substitution des priorités affichées : non plus la lutte contre le chômage, mais celle contre l'inflation. Les réactions des capitalistes et gouvernements étrangers sont symptômatiques et bien résumées par le Times : « Si Delors réussit à faire passer sa politique d'austérité, les deux pôles principaux du SME (Système monétaire eu-
ropéen), Bonn et Paris, cesseront enfin de tirer en sens contraire. »
Ces mesures d'accompagnement consistent à baisser le pouvoir d'achat ; à réaliser des coupes claires dans les dépenses sociales, comme disent les gouvernements capitalistes, sous prétexte d'économies budgétaires ; à diminuer les charges sociales des employeurs, soi-disant pour favoriser la reprise des investissements. En bref: mettre en œuvre des attaques contre la classe ouvrière.
Quelles sont les raisons de la dévaluation actuelle ? D'abord une raison conjoncturelle: la baisse du Dollar, qui a entraîné une hausse du Mark et du Florin. Le Franc n'a pas suivi et la Banque de France a été obligée de soutenir le cours du Franc en vendant un milliard de marks pour la seule journée du l l juin. Le risque d'épuisement des réserves de devises étant trop grand, il fallait impérativement et de façon urgente dévaluer. Ce qui rend nulles et non avenues les déclarations de Delors et Mauroy selon lesquelles la dévaluation était prévue pour le 12 juin !
Par contre, il est sûr que la dévaluation était inéluctable. Mais le gouvernement la voulait plus tard et « à froid », à l'image de celle, réussie, de Pompidou en août 1969, qui avait permis aux capitalistes français de conquérir des marchés extérieurs.
Deux types de raisons expliquent la nécessité de la dévaluation. Des raisons objectives d'abord qui tiennent à la place de l'économie capitaliste française sur le marché mondial. Dans la « guerre économique actuelle », les capistalistes doivent être compétitifs, c'est-à-dire meilleurs que le concurrent pour gagner des parts du marché mondial. La meilleure compétitivité suppose un accroissement de la productivité, une baisse du temps de travail socialement nécessaire, autrement dit : une exploitation accrue des travailleurs. Conséquence : les restructurations. Et l'économie française, depuis une vingtaine d'années, ne s'est pas restructurée assez vite, ne s'est pas internationalisée suffisamment. La valeur du Franc par rapport au Mark, au Yen, au Dollar, révèle ce déficit de compétitivité.
Les autres raisons sont subjectives, politiques. Elles tiennent à la spéculation internationale qui joue contre _le Franc, pour les premières raisons signalées, mais aussi parce que le capital international « ne fait pas confiance » au gouvernement français actuel, quelle que soit sa politique !
Comme le note le Nouvel Economiste du 14 juin 1982 : « La faibless{., du Franc correspond à des sorties de capitaux tout à fait indépendantes d'opérations commerciales. » Lesquelles ? Les capitalistes étrangers « qui détenaient des DTI (droits à titres indemnisables reçus en échange des actions d'entreprises nationalisées) ont vendu pratiquement tous leurs titres, soit 5 à 6 milliards en trois mois ». On voit ici à quoi sert l'indemnisation : à permettre une spéculation accrue contre le Franc! De plus, «les investisseurs arabes, dont les avoirs financiers en francs atteignaient une cinquantaine de milliards il y a un an, se portent vendeurs au fur et à mesure que leurs placements arrivent à échéance». Autrement dit, ils vendent du Franc. Enfin dernière indication de l'offensive du capital international : aucun capitaliste étranger n'a souscrit au deuxième emprunt d'Etat français.
Pour ces deux types de raisons, le Franc ne pouvait que dévaluer s'il voulait rester dans le système monétaire européen. Et Mitterrand veut y rester pour, comme l'écrit Libération du 15 juin, « rassurer les milieux financiers internationaux inquiets de l'expérience socialiste ».
Dans le même temps, rester dans le SME est une limite au taux de dévaluation. 10 % est insuffisant pour donner un coup de fouet aux exportations des capitalistes français. Les constructeurs d'automobiles voulaient 15 % pour répondre à l'offensive des constructeurs allemands qui prennent une part de plus en plus importante sur le marché français. Mais il est bien évident que le gouvernement allemand ne pouvait accepter une mesure qui défavorise trop ses propres capitalistes. D'où le compromis! Qui suppose à court terme un « nouvel aménagement des parités monétaires », pour parler comme Delors, autrement dit une nouvelle dévaluation. La droite aura encore des occasions de se réjouir. Et les travailleurs d'êtres désorientés !
En attendant, Delors vient de réaliser ce que Barre n'avait jamais pu obtenir : le blocage des salaires. Non pas que ce dernier ne l'ait pas souhaité, mais
parce qu'il ne se jugeait pas en mesure de l'imposer aux travailleurs sans provoquer une explosion sociale.
Delors se fait fort d'y parvenir parce que le nouveau régime jouit de la confiance des travailleurs et du soutien de leurs principales organisations. Il le dit on ne peut plus clairement : « Que les chefs d'entreprises remplissent leur devoir envers la nation comme le font les salariés qui acceptent le désagréable blocage de leurs revenus. »
Il est vrai que Delors peut se prendre à rêver : le fameux consensus social ne serait-il pas sur le point de se réaliser ? Il est vrai que le PS, quelles que soient les récriminations internes, ne peut se départir d'un soutien sans faille au gouvernement.
Il est vrai que la direction de la CFDT s'est efforcée de convaincre les travailleurs que la crise oblige à la rigueur et aux sacrifices et que les « nouvelles solidarités » obligent à accepter la baisse du pouvoir d'achat.
Il est vrai que pour les directions du PCF et de la CGT, quelles que soient leurs protestations verbales, le cadre contraignant de la solidarité gouvernementale est une garantie qu'elles n'appelleront pas les travailleurs à passer à l'action.
Pourtant, cette belle harmonie s'est vite trouvée perturbée par une série de fausses notes. Soit excès d'assurance ou, plus probablement, manque de confiance dans la capacité des directions syndicales à imposer aux travailleurs un blocage effectif des salaires, le gouvernement a décidé de verrouiller par une loi suspendant la liberté de négociation des salaires par les organisations syndicales. Ce que ne peuvent cautionner celles-ci qui se trouvent ainsi dessaisies de leur prérogative fondamentale. D'où ce tour de force qui amène fe gouvernement à provoquer la protestation unanime des syndicats, à commencer par FO.
Delors espère bien que la « sortie du blocage » se fera sur une acceptation - « contractuelle » cette fois ! - de sa politique des revenus. Il n'est pas sûr que le serrage des boulons, tel qu'il est opéré par voie légale, en soit la meilleure préparation ...
Plus fondamentalement, le consensus social, que le gouvernement considère être son atout maître, est un mirage. Pour sa part, la bourgeoisie peut se réjouir des mesures prises, ce n'est pas pour autant qu'elle va se décider à soutenir ce gouvernement. Pour elle, l'occasion est au contraire trop belle d'accentuer sa politique de déstabilisation. Le CNPF n'a pas tardé à exiger, à cors et à cris, de nouvelles concessions : le renoncement du gouvernement à toute prétention de blocage des prix et l'abandon de la loi Auroux sur les droits nouveaux des travailleurs. On ne peut être plus clair : la bourgeoisie ne s'encombre pas des impératifs économiques dont on rebat les oreilles des travailleurs. Ses objectifs sont politiques: saper la base sociale du pouvoir né du 10 mai pour s'en débarrasser le moment venu et poursuivre l'offensive frontale contre une classe ouvrière qu'elle espère démoraliser.
Seulement, démoralisée la classe ouvrière ne l'est pas. Forte de sa victoire du 10 mai, des succès qu'elle a su remporter ces derniers mois grâce à ses mobilisations, elle n'a aucune raison d'accepter d'entrer dans le piège qui lui est tendu.
Car accepter sans réplique les sacrifices qui lui sont aujourd'hui demandés, plier devant le blocage des salaires, c'est accepter les réponses bourgeoises à la crise : l'austérité, le chômage, le démantèlement des acquis gagnés par la lutte. C'est-à-dire accepter l'aggravation de la crise telle que la subissent les travailleurs. C'est-à-dire accepter que s'instaure une situation qui ne peut conduire qu'à l'échec de l'expérience engagée et au retour en force de la droite. Car pourquoi les travailleurs maintiendraient-ils leur soutien à un pouvoir incapable d'apporter le moindre changement?
C'est pourquoi il ne saurait être question pour les salariés d'accepter quatre mois de blocage des salaires, préparant dix-huit mois de rigueur, comme l'explique Delors. Les travailleurs ont toutes les raisons de dire : Non à l'austérité ! Non au blocage des salaires ! Et de se mobiliser pour préparer les actions qui permettront de faire entendre raison au patronat. Tout en rappelant au PS et au PCF, aujourd'hui au gouvernement, qu'ils n'ont pas été mandatés. pour la politique qu'ils prétendent à présent mettre en œuvre.
Les travailleurs vont devoir montrer qu'ils confirment, par la mobilisation
et avec leurs propres moyens d'action, leur vote le 10 mai : un vote qui signifiait la volonté d'en finir avec l'austérité et d'imposer le changement.
L'épreuve de forces qui va s'engager afin de refuser le blocage des salaires voulu par Delors est décisive pour l'avenir. Tout échec subi sur ce terrain par les travailleurs ne pourrait être qu'un encouragement donné au patronat pour accentuer ses attaques et accélérer son offensive pour conclure l'expérience ouverte le 10 mai. Au contraire, tout succès confirme que les travailleurs, en France mais aussi en Europe, sont bien décidés à refuser l'austérité bourgeoise et à se mobiliser pour réaliser le changement.
Il leur faudra pour cela ouvrir la voie à une politique qui tourne le dos aux compromis avec la bourgeoisie. Dans le cadre de la crise du capitalisme, de tels compromis ne peuvent signifier qu'une chose: faire payer la crise aux travailleurs, imposer à ceux-ci les sacrifices exigés par la bourgeoisie. A l'inverse, réaliser le changement auquel aspirent les travailleurs, satisfaire les revendications et vaincre le chômage suppose que l'on rompe avec la logique du profit maximum, que l'on s'attaque aux intérêts et aux privilèges des capitalistes. Défendre les intérêts ouvriers ou servir la bourgeoisie, telle est l'alternative. Les travailleurs ont déjà montré, et ils montreront encore, qu'ils ne sont pas décidés à se laisser tromper.
N°spécial,
à/ire
et diffuser
cet été
Publication de lo LCR N° : HORS SERIE ETE 1982