La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Les embarras de G. Marchais

· Critique communiste, n° 10, juillet 1982 · p. 7-11 · 4 260 mots

" Mais ne forçons pas la note: ces problèmes ne sont pas insurmontables.

Et puis, tout de même, nous en avons vu d'autres, et nous les avons bien

« Les communistes ont perdu le cadre traditionnel de leur pensée ; il n 'a pas été remplacé par un autre cadre formel ; certains pensent donc qu ïl ne peut plus y avoir de pensée communiste sùre d'elle ... 11

Claude Cabanes "Carnet de notes du Comité central,,

( .. L'Humanité, du 19 mai 1982)

surmontés! ,, FRANCIS SITEL

E

N surface : le calme. L'ébullition contestataire qui, dans le PCF, avait suivi la rupture de l'Uni on de la gauche est retombée. Exclus, mis sur la touche, désorientés, les militants oppositionnels n'apparaissent plus en mesure de faire entendre leur voix de l'intérieur du parti. Et la direction, forte de sa présence au gouvernement, peut faire croire que le 24e Congrès lui a permis de reprendre solidement en main les rênes. Bref, il pourrait sembler que la crise du PCF est apaisée.

Pourtant, ce n'est pas trop s'avancer de dire qu'il n'en est rien. La crise est toujours là, sous des formes modifiées mais non atténuées.

«Une situation

compliquée »

Depuis le congrès, le comité central s'est réuni deux fois, en mars et en avril. Une troisième fois en mai « pour un échange de vues approfondi » selon des modalités novatrices, puisque cette session, élargie aux secrétaires fédéraux, n'a pas été introduite par un rapport de la direction. Cette réunion a donné lieu dans l'Humanité à un compte rendu époustouflant sous forme d'un carnet de notes -<<délibérément subjectif nde Claude Cabanes. << Paradoxe redoutable, y est-il écrit : c'est au moment où le parti dispose d 'une arme entièrement nouvelle pour affronter la fin de ce siècle qu'il paie dans les urnes les pots cassés du passé. Des militants y ont perdu le nord : il fa ut les écouter avec une infinie patience, celle du long dialoJ?ue (l'Humanité du 19151 82). n

Langage de médecin, ou de directeur de conscience, penché sur le souffrant pour lui extorquer l'aveu

Georges Marchais (Entretien, in " l'Humanité , du 10 mai 1982. d'un mal qui échappe au diagnostic.

Cette mansuétude onctueuse cache mal une évidence : le 24e Congrès «ne passe pas ». Parce qu'il n'a en rien répondu aux questions que se posent, à des degrés divers, les militants. Comment expliquer, autrement que par des boniments sur le « retard historique », le spectaculaire recul électoral du parti ? A quels objectifs répondait la politique de division acharnée menée de fin 1977 au début de 1982? Que signifie le soutien apporté par la direction à la bureaucratie polonaise ? Quelle est la politique aujourd'hui suivie par le PCF, « parti de gouvernement » ? Ainsi , ce qui est dit de la bouche même des dirigeants, c'est que le PCF, même si la fièvre est passée, souffre de langueur. D'où les appels répétés invitant les militants à militer ! D'où ces aveux que la ligne n'est pas comprise :

« Il faut donc revenir au 24e Congrès. Et, soyons francs, pour un certain nombre de communistes, il faut y venir, tout simplement. Il m'est arrivé -et je suis sûr que je ne suis pas le seul dans ce cas -de rencontrer des communistes qui, au cours d'une discussion, semblent découvrir telle ou telle idée qui se trouve exprimée noir sur blanc dans le 24e Congrès. Il ne faut donc pas craindre de déployer beaucoup d'efforts pour expliquer, lire et relire ses décisions afin qu'elles ne restent pas lettre morte (l'Humanité du l 0 mai 1982). n

Tournants

et tournis

Avec le 24e Congrès, la direction avait pour objectif d'escamoter plusieurs problèmes incontournables. Tout d'abord celui de reconnaître et d'expliquer le a sérieux revers électo-

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(1) Ce qui est la position de nombreux rédacteurs de " Rencontres communistes hebdo ,,. Ainsi, dans le numéro 30, sous la plume de Françoise Durand : «Le Parti communiste reste irremplaçable. Mais il faut que le 24• Congrès fixe clairement sa position à l'égard du pouvoir politique en place. Est-ce vraiment l'intérêt du combat de classe que d'entretenir ce double langage à propos de l'action gouvernementale en accentuant les critiques -certes toujours nécessaires- à son égard. Une telle attitude peut-elle favoriser le mouvement à la base dans les entreprises qui, en prennant appui sur les récentes mesures gouvernementales, peut remporter d'importants succès pour l'emploi, l'augmentation du pouvoir d'achat, la diminution de la durée du travail, l'extension des droits de citoyenneté à l'entreprise et imposer la réussite des nationalisations ? ,, ra/ )) essuyé en 1981. Ce à quoi était censé répondre la thèse sur le 11 retard stratégique pris sur l'histoire )). Ensuite d'opérer le désengagement par rapport aux propositions antérieurement avancées autour du 11 Plan de lutte contre la crise et pour le changement )) présenté en novembre 1980 : les 11 131 propositions de Georges Marchais )).

D'où l'accent mis sur les 11 limites du vote du 10 mai )) : le peuple français s'est prononcé pour le changement, mais sans approuver les propositions du PCF. Ce dernier, soucieux de respecter le « verdict populaire », se voit donc contraint de se situer dans ce cadre. Litanie serinée depuis par tous les dirigeants à chacune de leur intervention. Ainsi Philippe Herzog , après beaucoup d'autres, explique : 11 Le champ de ces nationalisations n 'est pas aussi important que celui proposé par les communistes . C'est normal : par leurs votes de mai et juin, les Français se sont prononcés pour des transformations moins importantes que celles contenues dans le Plan de lutte du candidat communiste. Prenant acte des résultats des votes, sans renoncer aux solutions qu 'ils es timent justes, les communistes ont considéré pou voir participer à la mise en œuvre d 'une nouvelle politique corresporzdant au respect des engagement pris pa · le Présiden t de la République (E, momie et politique n°54). ))

Mais, si la direction pouvait ainsi endiguer les critiques et régler ses comptes au passé, ces explications laissaient entières les questions concernant un avenir déjà engagé par le choix de la participation gouvernementale.

La ligne défendue depuis la rupture de l'Union de la gauche s'étant brisée sur l'élan unitaire du 10 mai, la direction s'est trouvée dans l'obligation de trouver une orientation de substitution lui permettant de sauver la face. C'est ce qu'elle a fait en volant au secours d'une victoire qu'il n'était plus possible d'empêcher : ce fut l'appel à voter Mitterrand au second tour, l'intégration à la majorité présidentielle et la signature de l'accord de gouvernement avec le Parti socialiste.

Ce tournant en catastrophe ne pouvait que poser la question délicate de ce qu'est l'image actuelle du PCF: comment s'intégrer à la majorité nouvelle sans s'y fondre, comme s'allier au PS sans se confondre ?

Voie étroite entre deux abîmes. D'un côté, s'il approuve trop chaleureusement et trop inconditionnellement la politique gouvernementale, il risque d'être jugé par les travailleurs coresponsable à plein titre de celle-ci et de perdre, à leurs yeux, tout utilité propre par rapport au PS. D'un autre côté, s'il se démarque trop vigoureusement du gouvernement, il aura le plus grand mal à tirer un bénéfice réel de l'activité des ministres communistes et sa présence au gouvernement sera comprise comme provisoire et fragile, voire comme une simple ruse tactique ; ce qui lui ferait perdre toute utilité aux yeux du PS.

Situation intenable à terme, qui a déjà conduit la direction à essuyer les feux croisés de ses critiques. D'une part, de ceux qui lui reprochent son double langage et l'invitent à jouer sans duplicité le jeu de l'Uni on de la gauche (l ). D'autre part, de ceux qui ne comprennent pas et n'acceptent pas la solidarité gouvernementale dans laquelle s'enferme le PCF.

C'est à ces derniers que Marchais s'est adressé lors de la conférence des secrétaires de cellules de Paris et dans son entretien du 10 mai : 11 Devons-nous prendre nos distances , voire même quitter le gouvernement ? Je 1 'ai dit lors de 1 'assemblée des secrétaires de ce/lules de Paris, et je le répète: "S'il advenait que des communistes pensent ainsi, ils se tromperaient lourdement, totalement. Non seulement une telle éventualité ne serait pas plus favorable, mais elle serait désastreuse pour notre peuple et -c'est une certitude -désastreuse pour le parti communiste français lui-même."))

Si Marchais dépense tant d'énergie en direction de ceux qui rechignent et regimbent pour les convaincre que le PCF est pour de bon au gouvernement, c'est que cette présence a sa logique. Tant que le choix brutal du retrait n'est pas fait, la solidarité gouvernementale a ses exigences : plus la politique du gouvernement suscitera des réaction négatives de la part des travailleurs, plus le PCF devra monter en première ligne pour imposer celle-ci à la classe ouvrière. C'est ce à quoi il se prépare en renonçant à « accélérer » le changement, en prônant l'unité autour du gouvernement, en combattant la surrenchère : 11 Comprenons-nous bien, cette démarche offensive qui est la nôtre ne saurait s 'idendifier à un comportement qui consisterait à demander plus que les autres à chaque occasion. ce n 'est pas en en "rajoutant", comme on dit, que nous ferons valoir notre qualité de parti révolutionnaire (Georges Marchais, l'Humanité du 27 mars 1982). ))

Ni surenchère, ni division, ni accélération : autant de thèmes qui

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présence au gouvernement : le presti- ·au nom de la défense de la démocraprennent l'exact contre-pied de ce qu'a été la politique du PCF ces dernières années. On comprend aisément que beaucoup de militants soient déboussolés.

Mais, dans les conditions présentes, la directic;m considère qu'elle aurait plus à perdre qu'à gagner à ne pas jouer jusqu'au bout la solidarité gouvernementale. Ce qu'il y a à gagner, ce sont les dividendes de la ge ministériel, les postes dans l'appareil d'Etat et dans les conseils d'administration des entreprises nationalisées, une alliance avec le PS qui devrait permettre d'affronter les élections municipales en évitant une trop grande catastrophe.

C'est dans le cadre de cette alliance que le PCF se sent le mieux à même de contrôler la situation, en maîtrisant à la fois les luttes des travailleurs et les poussées contestatriees dans la CGT et en son propre sein. D'où ses appels à l'unité derrière le gouvernement et son affirmation comme quoi la politique menée par ce dernier est bien une politique du changement.

Mais là est le fléau de la balance : ce qu'il pourrait y avoir un jour à perdre -et qui pourrait amener à une modification radicale-, c'est que la déception des travailleurs confrontés à la politique gouvernementale ne se retourne contre le PCF, lui faisant perdre ses capacités de contrôler la classe ouvrière. Comme le dit Georges Marchais à Antenne 2 : « Nous sommes au gouvernement et nous agissons dans le cadre des forces qui nous ont été données par les Français. Le seul cas de figure où nous quitterons le gouvernement est celui où le Parti socialiste, le gouvernement ne tiendraient pas le cap de la politique voulue par les Français (l'Humanité du Il juin 1982). »

Ce qui, le moment venu, laisse à Marchais la liberté de décider ce qu'est la politique voulue par les Français et de décréter si le cap est tenu. Le socialisme à la française

Au cœur de ces préoccupations tactiques, déjà bien embarrassantes pour la direction, se love une question plus fondamentale qui touche à l'identité même du PCF : comment ce parti se définit-il dans la situation contemporaine nationale et internationale?

Au cours de son histoire, le PCF a toujours su répondre à cette question en associant une pétition de principe -celle du PCF parti révolutionnaire - à une orientation qui permettait de prétendre conforme à ce postulat une politique concrète de collaboration de classes. C'est ainsi qu'avec la ligne de front populaire, tie menacée par le fascisme, et à la Libération au nom des nécessités de la reconstruction nationale, le PCF a justifié devant les travailleurs une stratégie d'alliance avec la bourgeoisie qui avait pour fonction de faire barrage au mouvement révolutionnaire des masses.

Ce qui change en 1956, avec le début de la « déstalinisation » et la crise ouverte des sociétés de l'Est, c'est l'ébranlement définitif du cadre international de cette politique qui lui donnait sa cohérence profonde. En ce sens, ce n'est pas par hasard si, lors du 24e Congrès, la direction a daté de 1956 ce qu'elle a appelé son «retard historique». Mais ce dont elle ne veut pas rendre compte, c'est pourquoi les contradictions nées alors n'ont éclaté que beaucoup plus tard. En effet, c'est jusqu'en 1978 que la stratégie de type frontiste a été officiellement maintenue. Face au pouvoir gaulliste, elle permettait de présenter le PCF comme « le parti du changement » tout en expliquant que les conditions n'étaient pas mûres pour le socialisme, qu'il y avait une «étape préalable » : étape démocratique qui était celle d'une large alliance afin de permettre le renversement du « pouvoir personnel ». C'est au nom de cette stratégie démocratique, qui s'inscrivait dans la parfaite continuité du Front populaire et de la Libération, que la direction du PCF a en particulier justifié sa politique contre-révolutionnaire en Mai 1968 puis la signature du Programme commun de gouvernement.

Ce discours va voler en éclats en 1978 lorsqu'il s'agira d'expliquer la rupture de l'Union de la gauche, la dénonciation du PS et l'échec des élections législatives. Il ne s'agit plus alors de prétendre écarter du pouvoir les partis réactionnaires, mais, au contraire, d'expliquer pourquoi, alors qu'ils pouvaient être battus sur le terrain strictement électoral, le PCF a pris la responsabilité de permettre leur maintien.

L'innovation théorique qui est alors élaborée est celle de l'actualité du socialisme. Au nom d'une stratégie « autogestionnaire » qui oblige à

« Devant tous ces faits , car il s'agit strictement'de faits, des hommes de gauche, qui avaient sincèrement cru après Epinay à la rénovatian du Parti socialiste, sont choqués et même surpris de la rapidité et de la gravité de cette évolution à droite. Ils se demandent si la politique que pourrait appliquer sur cette base François Mitterrand apporterait un changement quelconque, si même elle n 'aggraverait pas les choses. C'est une question importante qui mérite qu'on s y arrête. »

Rapport de Georges Marchais devant le comité central de janvier 1981 (" L'Humanité" du 14 janvier 1981)

<< A l'issue du scrutin, nous avons constaté qu'entre les Il 0 propositions de François Mitterrand et les nôtres, il y avait suffisamment de convergences pour que nous puissions gouverner ensemble. En particulier en ce qui concerne la lutte contre le chômage et contre 1 'inflation . D'où la présence de ministres communistes au gouvernement. »

Georges Marchais à Antenne 2 (" L'Humanité,, du 11 juin 1982)

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Une démarche « autogestionnaire »

La Les obstacles au socialisme autogestionnaire ne seront dépassés que par l'autogestion elle-mème, par lïntervention des travailleurs prenant eux-mèmes en charge la transformation de la réalité.

<< Seules les tulles pour changer ce qui va mal feront la démonstration que les choses peuvent aller mieux et montreront comment elles peuvent aller mieux. (...)

« Cela exige d 'éclairer mieux la perspective nécessaire et d 'avancer en mème temps au rythme du possible, de meure en a vant des objectifs répondant aux besoins des travailleurs et du pays , objectifs à la fois transformateurs, c'estd-dire en rupture avec la logique du capital en crise, et réalistes, c'est-à -dire à la portée des tulles , tout en faisant la clarté sur les tenants et aboutissants politiques de chacune de ces tulles.

La Telle est la voie démocratique autogestionnaire que nous choisissons. »

Résolution du 24e Congrès dénoncer comme dépassée la notion d'étape. C'est alors que l'abandon de la référence à la dictature du prolétariat prend tout son sens : non pas une simple concession à «l'esprit du temps », mais le complément nécessaire à la thèse que la marche au socialisme est un processus qu'il faut engager dès aujourd'hui. <<Le socialisme, écrit Marchais dans l'Espoir au présent, c'est, en quelque sorte, 1 'arbre qui naft de la tige, grandit, s 'épanouit. Son développement connaÎt des phases diverses, tantôt lentes, tantôt accélérées ; tantôt continues, tantôt interrompues de sauts brusques. Dès maintenant, dans les luttes, s'ouvre l'horizon de cette société nouvelle. >>

Cette théorie du socialisme comme processus germ inatif, qui constitue le fond des 23e et 24e Congrès et l'apport novateur de l'équipe Marchais, s'articule très étroitement à l'analyse de la crise que connaît lasociété française. Crise qui est caractérisée comme totale, qui touche moins aux ressorts économiques de l'accumulation capitaliste qu'à l'ensemble des structures sociales, politiques et culturelles de la société. Comme si les limites historiques du mode de production capitaliste s'étaient subitement actualisées au début des années 70 en autant de limites immédiates et visibles.

« Là est la source de la crise globale dans laquelle nous sommes entrés au début des années 70 : le capitalisme atteint dans notre pays ses limites historiques. » « Toutes les mutations des dernières décennies se résument en cette donnée majeure : le capitalisme a fait son temps,le socialisme est à l'ordre du jour (Résolution du 24e Congrès). »

Pourtant, cette vision, par certains côtés catastrophique, ne conduit pas à l'idée d'une décomposition de la société bourgeoise lourde d'affrontements de classes violents, mais au contraire à l'affirmation d'une exigence démocratique, autogestionnaire, nationale qui, pacifiquement menée à terme, est le socialisme. Puisque, face à elle, ne s'oppose que l'obstacle des quelques groupes multinationaux qui organisent le « déclin de la France » par la casse des usines et le gaspillage des ressources.

C'est armée de cette bizarre théorie que la direction Marchais a abordé le 24e Congrès. Mais, après le 10 mai, celle-ci se heurte à une double contradiction. • D'abord le fait que cette crise qui devrait conduire à une exigence impérative d'un changement de grande ampleur et rapide - qu'est-ce d'autre que l'actualité du socialisme?coïncide, au contraire, avec l'accélération du déclin d'un PCF, qui pourtant se présente comme le seul parti militant pour le vrai changement. Etrange paradoxe que le 24e Congrès a relevé à sa façon : « Que la victoire de la gauche soit allée de pair avec un important recul électoral de notre parti pose une question politique majeure, qui ne concerne pas les seuls communistes mais tout le mouvement populaire. »

Les réponses apportées sont, en fait, bien insuffisantes pour expliquer une telle contradiction. Puisqu'elles se réduisent à des éléments subjectifs Oe fameux « retard stratégique») et à la thèse fumeuse sur les effets contradictoires de la crise qui secréterait le besoin de changement et les résistances au changement. Ce que le 1 0 mai n'a pas vraiment confirmé ! • Ensuite le fait que le PCF est aujourd'hui au gouvernement crée une situation qui devrait logiquement se traduire par une concrétisation et une accélération du changement ; c'est-àdire, si la stratégie « autogestionnaire » a un fondement, par une avancée importante sur la voie du socialisme ! C'est bien, finalement, si l'on en croit les discours des dirigeants, ce à quoi travaillent les ministres communistes.

Même si des garde-fous sont en place : les limites du vote du 1 0 mai, qui se traduisent par le faible poids des communistes dans le gouvernement, et la forte idée selon laquelle le changement doit venir d'en bas (autogestion oblige !).

.Garde-fous bien fragiles dans la mesure où l'on explique aussi que l'accord avec le PS est un bon accord pour le changement. Si le PCF, parti révolutionnaire qui travaille dès aujourd'hui à réaliser le socialisme (qui, de surcroît a analysé ses erreurs passées !), explique que ce gouvernement ne mène pas une politique social-démocrate, on ne peut logiquement en conclure qu'une chose : ce gouvernement est en train d'avancer sur la voie du socialisme !

Ce qui oblige toute personne normalement constituée à se poser immédiatement une question : en quoi la politique présente du gouvernement et du « PCF parti de gouvernement )) est-elle une politique qui répond à de telles prétentions ? Le nécessaire et le possible

Que nous dit aujourd'hui le PCF ? Le nécessaire est le socialisme, en fonction de la crise qui témoigne des

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limites historiques du capitalisme. Dans cette perspective grandiose, la voie démocratjque et autogestionnaire délimite ce qui est possible. Et pour simplifier, disons qu'aujourd'hui le possible ce sont « les nouveaux critères de gestion 11. Car cette crise, qui est produite par le gaspillage, la casse opérée par une poignée d'êtres malfaisants qui travaillent au déclin de la France, peut être combattue sur un étroit champ de bataille : celui de la gestion.

Dans le cadre d'une économie mixte, il serait possible de gérer autrement l'économie, essentiellement, mais pas uniquement, dans les entreprises nationalisées : « La profondeur et l'originalité de la crise actuelle supposent, en effet, des solutions pro/ondément nouvelles. L'extension des nationalisations, si nécessaire que soit cette condition d'un autre type de croissance, chacun s'accorde aujourd'hui à ne pas la trouver suffisante. Il s'agit d'arriver à faire prédominer dans une économie mixte, où la dimension publique étendue peut 1 'emporter grâce à l'intervention démocratique, un autre type de croissance. Mais comment le /aire dans les entreprises publiques et dans une certaine mesure dans les entreprises privées el/es-mêmes ?

« L'enjeu c'est la cohérence et donc la réussite du changement de l'économie, ainsi que sur cette base la réussite politique, la poursuite du changement («Pour de meilleurs résultats, des critères de gestion nouveaux !!, Paul Boccara in Cahiers du communisme avril 1982). ))

Comme toujours, la « théorie » est mise à contribution. Ainsi, survient Boccara et sa formule magique (V A/C, valeur ajoutée/ capital avancé, voir encart). Et tout s'éclaire ! le chaos de la crise capitaliste s'ordonne, la lutte de classe s'apaise et le changement se déploie en un puissant élan national. Tous les problèmes se trouvent miraculeusement résolus : • celui des investissements permettant la reconquête du marché national et la fin du chômage ; • celui de l'incitation à une nouvelle productivité permettant une bataille de la production répondant aux intérêts des travailleurs et de la nation ; • celui des salaires, de la qualification et des conditions de travail qui se trouvent accrus et améliorés pour le plus grand bien de tous.

Mais cette innovation époustouflante présente une autre avantage qui est que le PCF est justifié à prendre sa place, toute sa place, dans l'Etat bourgeois, puisque le temps est venu des «nouveaux gestionnaires ».

« Productivité », « gestion », « bataille de la production » : ce sont là des thèmes qui, pour être « nouveaux», n'en ouvrent pas moins à des alliances sans rivages.

Finalement, ce « socialisme »-là, qui passe par le plein épanouissement de la « démocratie » et des « capacités économiques nationales » n'est pas très éloigné de ce qu'explique Chevènement. C'est le même abandon de la notion de rupture avec le capitalisme, la même perspective d'une « économie mixte » de longue durée, d'une efficacité économique nouvelle appuyée sur le secteur nationalisé. Le tout dans un cadre qui demeure capitaliste.

La différence est que Chevènement, rigoureux, explique que le socialisme n'est pas l'objectif de la période historique actuelle - ce qui est pleinement conforme à la politique gouvernementale - et parle de « République moderne ». Tandis que le PCF persiste à parler de socialisme et d'autogestion. Pourtant, derrière les oripeaux idéologiques disparates, n'est-ce pas la même voie : celle de la collaboration de classes ?

Rien ne dit pourtant que le PCF partage les illusions de Chevènement, qui pense avoir des décennies devant lui, ni n'est prêt à le suivre sur cette pente savonneuse. Quelle « sortie honorable » peut-il se réserver ? La (re) découverte - avec retard ! - que le PS est un parti social-démocrate qui fait une politique social-démocrate, qui gère la crise et trahit les intérêts des travailleurs ? Ces mêmes travailleurs qui se verront accusés de ne pas avoir poussé assez fort, malgré les conseils judicieux (et discrets) du PCF?

Marchais a plus d'un tour dans son sac et s'est tiré de plus d'un mauvais pas. Mais le rythme s'accélère. Il va lui falloir, peut-être plus vite que prévu, expliquer aux travailleurs qui refusent l'austérité et les mesures gouvernementales ce que le PCF, outre les « nouveaux critères de gestion », propose.

VA/C « Le critère de base du taux de profit capitaliste, c'est -à -dire le rapport "profit 1 capital" que l'on cherche à élever, pousse par son numérateur, profit, à limiter dans la mesure du possible les salaires pour augmenter les profits. Il pousse au dénominateur à réduire de façon corrélative la part relative du capital avancé en salaire, en remplaçant, même de façon trop coùteuse, des travailleurs par des moyens de production matériels, dont l'accumulation constitue des fortunes privées et, ensuite, sur cette base, à développer les gàchis de capi. taux proprement financiers . On peur avancer l'hypothèse d'un critère synthétique nouveau, suffisamment opposé dans son contenu à celui du raux de profit, mais assez proche dans sa f orme ce pendant, de façon à èrre immédiatement opéraTionnel sur le marché actuel: le rapport en prix "valeur ajourée 1 cap il al maTériel avancé ", ou VA / C 11

Paul Boccara ,, Pour de meilleurs résultats, des critères de gestion nouveaux , in «Cahiers du communisme,,, avril 1982

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