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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Bouleversements de la paysannerie française depuis 1945

· Critique communiste, n° 11, septembre 1982 · p. 25-28 · 3 332 mots

Depuis le 10 mai, la FNSEA ma· nifeste une volonté d' escalade contre le gouvernement. Parfois, les initiatives de ses organisations départementales ont pris clairement la forme d'agressions contre le mouvement ouvrier et ses organisations. Il y a là un obstacle que les organisations ouvrières et les mouvements paysans qui leur sont liés doivent comprendre et combattre. En effet dans les affrontements à venir, la paysannerie pèsera plus que les 8 à 9 % de la population active qu'elle représente. On a vu le poids que pouvait avoir la FNSEA lors de la grande manifestation qu'elle organisait à Paris en mars dernier : ce fu t la plus importante mobilisation à l' initiative de la bou~geo isie depuis le 10 mai et jusqu'au rassemblement de Pantin pour l'école libre. La droite cherche à souder derrière elle l'essentiel de la

L

A tendance de fond qui domine l'évolution de l'agriculture depuis la naissance du capitalisme, c'est la décomposition de la paysannerie. Le capital dissous et désagrège toutes les formes de production antérieures, ·la petite industrie familiale, l'artisanat, le commerce indépendant, les rapports pré-capitalistes des pays coloniaux, et la petite paysannerie. Il tend à instaurer à leur place des rapports de production capitalistes, basés sur le salariat, l'exploitation et l'accumulation du capital. C'est d'ailleurs ainsi que, pour Marx, le capitalisme crée ses propres fossoyeurs : une armée de prolétaires de plus en plus massive, organisée, concentrée. On sait qu'en France le poids des ouvriers, OS et OP, s'accroit en permanence, de manière relative et absolue, et que parmi eux ce sont les plus déqualifiés, les OS, qui augmentent le plus. L'essentiel de ce développement numérique provient de la décomposition d'anciens paysans, artisans ou petits commerçants, que

JEAN BOYER paysannerie pour reconstituer une force électorale et éventuellement une force militante pour les combats qui s'annoncent.

L'enjeu économique est également d'importance. Tout comme les USA, bien que dans de moindres proportions, l'agriculture française reste exportatrice (elle constitue même un des principaux postes d'exportation).

Depuis quarante ans, la bourgeoisie française a profondément transformé son outil agricole. C'est à l'étude de cette transformation, encore inachevée, que s'attache le présent article. " Critique communiste , traitera prochainement de la politique agricole du gouvernement Mauroy et des questions posées par une politique d'alliance classe ouvrière-paysannerie dans les conditions d'aujourd'hui. les lois de la concurrence ont prolétarisés (et de l'immigration qui correspond au même processus dans les pays coloniaux). La décomposition de la paysannerie

Mais évidemment le rythme de cette décomposition est très variable selon les périodes. Ultra-rapide en Angleterre ou en Hollande au début du XIXe siècle (en 1880 les actifs agricoles ne représentaient déjà que l 0 % de la population active dans ces pays), il fallut attendre 1945 pour le voir s'accélérer au Japon (qui passe de 50 % d'agricoles en 1945 à 20 % en 1960). Ce n'est que dans les années 1960 que l'accélération se produit en Espagne (de 55 % d'agriculteurs en 1950 à 25 % en 1970). Pour la France, une première période d'élimination massive se situe entre 1830

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ce qui a d'ailleurs donné lieu à de . ment là un des bouleversements ma-

La prolétarisation reprit à un brication artisanale disparait, victime rythme accéléré après 1945. Par de la concurrence portée par un proexemple entre 1955 et 1975, dans duit de substitution fabriqué par la l'espace relativement court de vingt grande industrie capitaliste. Les dizaiannées, les 31 se des actifs agricoles nes de milliers d'emplois salariés qui ont disparu : ils étaient, en chiffres ont été créés en quelques dizaines ronds, cinq millions en 1955 (dont d'années dans le machinisme, la chi-

1,1 millions de salariés), et il n'en res- mie agricole ou les industries agroet 1870, ère de la révolution industrielle, c'est-à-dire du triomphe du capitalisme. Puis vint une longue période d'accalmie entre 1880 et 1945, nombreuses polémiques, y compris parmi les marxistes sur les raisons de cette pause.

La raison de fond tient à la stratégie globale d'accumulation du capital en France : à partir de la fin du XIXe siècle, avec le passage au stade impérialiste, le capital français s'est surtout accumulé à l'étranger (les fonds russes, les grands travaux, canaux, chemins de fer, etc. Le taux d'accumulation de 1880 à 19 14 des avoirs français à l'étranger croissait de 3 % l'an, contre 2 % seulement pour les avoirs placés dans l'hexagone): d'où un « archaïsme » de l'appareil productif hexagonal, souligné par les historiens de l'économie. C'est pendant cette phase de relatif statu quo intérieur et de croissance impérialiste, que la décomposition de la paysannerie s'est fortement ralentie.

A cette cause fondamentale, d'ordre économique, s'ajoutent des raisons politiques : l'équilibre que la bourgeoisie française a choisi de maintenir depuis plus d'un siècle, depuis l'écrasement de la Commune de Paris en 1871. Après cette première tentative de révolution prolétarienne, la classe dominante mit en place un système nouveau de domination politique combinant la république « démocratique » (la me République) avec des concessions sérieuses à la paysannerie. Des éléments de ce dispositif ont duré jusqu'à nos jours. Ainsi la faible importance des ruraux n'empêche pas qu'ils gardent un rôle politique (au sens parlementaire, électiO important. Par le jeu des découpages électoraux leurs voix peuvent valoir beaucoup plus que celles des habitants des villes. De même ils disposent de municipalités beaucoup plus petites sur lesquelles ils ont une influence. Le coup d'accélérateur après 1945 te plus que deux millions en 1975 (dont 300 000 salariés, qui constituent donc la catégorie qui a été le pl~~ vite éliminée). C'est probablejeurs de la société française, dont les ::onséquences induites n'ont pas encore été toutes mesurées (depuis l'explosion poujadiste des années 1950 jusqu'au développement de la CFDT, dont l'origine confessionnelle constitue un label attrayant pour ces nouveaux prolétaires, en passant par le développement d'usines à la campagne, parfois immenses comme Peugeot à Sochaux ou Renault dans la Basse-Seine, qui captent ces paysans déracinés).

Pourquoi ce changement de cap à partir de la libération? L'empire colonial français fondant comme peau de chagrin, l'impérialisme US devenant dominant à partir de 1914, il a fallu passer à une stratégie « intravertie » d'accumulation du capital, basée sur une modernisation accélérée de l'appareil productif national. Du Plan Monnet à la création de la CEE puis à l'action de De Gaulle, c'est tout le sens de la politique économique de la bourgeoisie des années 1950 et 1960. Cela a conduit à une élimination rapide des « canards boiteux » industriels qui sommeillaient tranquillement depuis le XIXe siècle, à une élimination brutale du petit commerce et de l'artisanat au profit du grand commerce concentré et de l'industrie plus efficients, et au départ de la terre des trois quart environ des agriculteurs.

Cette course au progrès, cette « révolution silencieuse » de la motorisation rurale, a remodelé entièrement le monde rural. D'abord parce que de nouvelles branches industrielles ont pris la succession de production agricoles : en commençant par l'industrie du machinisme agricole, des tracteurs et du matériel de culture qui ont entraîné la disparition totale et rapide des chevaux de trait et des outils fabriqués par les artisans ruraux. En continuant par la chimie agricole (engrais et produits de traite. ment en remplacement du fumier, des binages manuels, etc.), les aliments du bétail (à la place des fourrages auto-produits à la ferme), etc. C'est ce que l'on appelle le phénomène des substitutions de production : un produit qui jusque-là était de fa-

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contrats d'intégration, dans lesquels . cord absolu de la durée de la journée alimentaires relèvent de cette logique d'extention des rapports de production capitalistes, et de régression des formes pré-capitalistes (disparition de 3 millions d'agriculteurs, de dizaines de milliers d'artisans ruraux dans la même période).

Une évolution

en profondeur

des rapports

de production

Ensuite la « révolution agricole » a transformé la situation de ceux des producteurs agricoles qui n'étaient pas encore prolétarisés. A une agriculture encore très autarcique, utilisant peu de moyens de productions achetés, s'est substituée une exploitation entièrement soumise au marché, où le matériel et les approvisionnements (capital mort) se sont substitués au travail vivant (l'agriculture, pour reprendre le langage des comptables, est devenue une « industrie lourde », qui emploie beaucoup de capital pour peu de travail). Il en est résulté une exploitation très endettée, puisqu'il fallait bien financer l'achat du matériel nouveau (d'où le développement d'un important secteur bancaire et financier).

La grosse majorité des agriculteurs ne sont ni des capitalistes ni des prolétaires, mais des petits bourgeois, au sens léniniste du terme. Il y a à cela des explications. Le facteur technique d'abord : l'agriculture est une activité liée à la nature, aux saisons, sujette à de multiples risques et calamités possibfes, dans des conditions naturelles hétérogènes (sols, exploitations, précipitations .. .) et variables. Vu le nombre de facteurs difficiles à contrôler, le «savoir-faire » intéressé du producteur individuel peut seul pallier aux variations multiples et aux complications.

Dans ces conditions les industriels de l'agro-alimentaire ont cherché à intégrer les paysans à leur filière de production, de façon à baisser les prix de revient et à obtenir un produit parfaitement adapté à leurs besoins et rythmes. C'est ce que l'on appelle des les agriculteurs se trouvent assimilés à des travailleurs à façon, à domicile, sous le contrôle des techniciens de la firme et dans un réseau de contraintes, en échange d'un revenu présenté comme moins aléatoire. Ce système a connu des avancées et des reculs ces dix dernières années, mais il n'a pas eu le développement que l'on pouvait croire.

L'effort des industriels s'est maintenant déplacé vers des accords passés avec des groupes ou associations de paysans qui assurent eux -mêmes la police de la production par tout un ensemble de « groupements de producteurs », « labels de qualité», etc., le tout étant pensé par référence au système de coopération. Dans ce système de coopératives, créé au départ par des paysans pour assurer la commercialisation, le contrôle par le capital financier a permis de transformer progressivement les organismes en agents de transformation et de sélection. Ce sont les coopératives qui ont amené l'intensification et la rationalisation de la production laitière, tout en assumant les conflits, d'autant plus inévitables qu'il leur fallait pour cela éliminer les plus petits livreurs de lait. Le « modèle » laitier de relations entre le capital agro-alimentaire et les paysans a donné naissance à l'idéologie de la « filière », aujourd'hui employée par les grandes organisations agricoles et qui suppose que les paysans producteurs, les industriels transformateurs et les distributeurs capitalistes ont un intérêt •partagé, face aux pouvoirs publics et aux consommateurs, c'est-à-dire la population laborieuse, les autres producteurs.

Cette évolution montre bien que tout en gardant la forme artisanale, familiale, l'agriculture a été profondément intégrée au capitalisme moder. ne.

Des situations

diverses,

mais une • paupérisation croissante

Le secteur agricole est un de ceux où la productivité du travail s'est accrue le plus vite depuis 1945, avec son inévitable revers de la médaille : record absolu de la fréquence des accidents du travail (3 à 500 par an), re-de travail (des semaines de 70 heures ne sont pas exceptionnelles), usure physiologique précoce (espérance de vie à la naissance plus faible que pour les ouvriers), record des taux de suicide. La « course au progrès » entraîne son cortège de drames, de déracinements culturels et sociaux, de pauvreté et de disparités. Il faut en finir avec le cliché du paysan que l'on croit riche parce qu'il conduit des machines agricoles valant des dizaines de milliers de francs, et dont on suppose qu'il les a payées avec sa lessiveuse pleine de billets.

Il existe certes des capitalistes agraires, mais très peu nombreux : 2 200 exploitations agricoles, sur 700 000 environ, emploient plus de l 0 salariés ; quelques dizaines de milliers d'autres constituent ce qu'on peut appeler la paysannerie aisée, couche supérieure de la petite bourgeoisie, qui vit en bonne partie des subventions gouvernementales et de ses rentes foncières liées à des structures de production plus grandes que la moyenne.

Il existe par ailleurs des cas où l'agriculteur est devenu pour l'essentiel un employé à domicile. Il existe aussi de très grandes propriétés foncières ou subsistent des rapports sociaux paternalistes, hérités du système féodal (ce bon M. Giscard d'Estaing et ses métayers !) ; mais il s'agit plutôt de cas particuliers.

L'immense majorité, plus des 3/4 à coup sûr, des agriculteurs sont des exploitants familiaux. Soit qu'ils n'aient pas pu se moderniser à temps, et végètent alors en attendant la retraite dans des fermes restées archaïques. Soit qu'ils aient investi pour éviter la prolétarisation, mais en devant alors accepter un taux d'endettement considérable, qui mange l'essentiel de leur revenu, et une dépendance vis-à-vis de l'agro-alimentaire qui aliène leur pseudo-liberté de travailleurs indépendants. Ces derniers, auxquels s'adresse souvent la CNST (Confédération nationale syndicale des travailleurs paysans, ex-paysans . travailleurs), ont des conditions de vie, de revenu, de travail étonnamment proches de celles des prolétaires (à tel point qu'il y a quelques années Paysans-travailleurs parlait de prolétariat à domicile).

Depuis 1973-74 le revenu agricole baisse sans discontinuer. Dans cette situation, les agriculteurs petits et moyens cherchent à s'en tirer soit en ajoutant un atelier d'élevage de porcs ou poulets (d'où endettement>, soit en travaillant à l'extérieur : un travailleur agricole sur quatre a un emploi extérieur, et pour 70 % d'entre eux il s'agit d'un emploi d'ouvrier, d'employé, ou de femme de service pour les agricultrices. Le quart des agriculteurs sont donc ouvriers-paysans !

Le tableau des conditions de vie de ces petits agriculteurs est sans appel : pour ce qui est de l'habitat par

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exemple, en 1973, 55 % des paysans n'avaient ni douche ni baignoire (contre 3 2 % des ouvriers, 21 % des employés, moins de l 0 % pour les autres catégories) ; 70 % vivaient sans WC intérieur, et encore l 0 % sans eau courante. En Bretagne près de l 0 % des fermes ont encore un sol en terre battue !

Le taux de célibat, qui est un des indices de la pauvreté, est le plus fort chez les agriculteurs et salariés agricoles : 3 3 % des salariés agricoles de 40 à 49 ans sont célibataires, 25 % des agriculteurs ayant le même âge et moins de 5 hectares, 19 % de ceux ayant une ferme de 5 à l 0 ha, 12 % pour les l 0 à 15 ha (taux identique à celui des OS et manœuvres), 7,5 % pour les 20 à 50 ha (comme les OP) 4 % seulement pour les plus de 50 ha (comparable aux cadres supérieurs). La misère sexuelle, pour les plus démunis des paysans, s'ajoute donc à la misère tout court, à l'isolement culturel, à l'insalubrité des logements. Voilà qui permet de comprendre pourquoi le taux de suicide des agriculteurs est de 50 % supérieur à la moyenne nationale. Pour la bourgeoisie : accélérer la décomposition

La politique agricole suivie depuis 1945, et surtout depuis l'arrivée de De Gaulle aux affaires, a eu pour effet de permettre et de favoriser la prolétarisation des agriculteurs, pour améliorer la productivité du travail de ceux qui restaient, et obtenir des matières premières agricoles à bas prix.

Pour cela il fallait favoriser une petite fraction de la paysannerie, celle susceptible d'investir, en éliminant la fraction la plus routinière et la plus âgée, qui encombrait des terres mal exploitées. L'essentiel des subsides publics devaient être réservés aux agriculteurs jeunes · et dynamiques, s'installant sur des superficies importantes.

Le pouvoir gaulliste rencontra, pour mener à bien cette politique un allié de taille dans le monde rural : le CNJA, branche jeune de la FNSEA; et qui, sous l'égide de jeunes loups de la JAC (Jeunesse agricole chrétienne) sut s'émanciper de ses ainés sur le thème «ôte toi de là que je m'y mette». Le CNJA élabora avec le minis---------tre de l'Agriculture de De Gaulle, Edgar Pisani (aujourd'.h ui au PS) les lois d'orientation agricoles 'd e'-1960 et 1962. Il se fit le chantre de l'Europe verte, supposée ouvrir de vastes marchés aux produits agricoles français. Il mobilisa, sur la thématique du progrès, du modernisme et de la technique, de vastes couches de paysans pour faire passer une politique qui aboutissait tous les ans à arracher 150 000 paysans de la terre : on donnait des indemnités OVD) aux vieux qui libéraient des terres, on réservait les prêts d'installation pour les jeunes à ceux qui avaient une superficie de départ suffisante, le Crédit agricole ne prêtait qu'aux riches, il fallait entrer dans des groupements de producteurs et des circuits de commercialisation modernes pour bénéficier de prêts pour moderniser ses étables ou acheter du matériel.

Quant à l'Europe, elle était celle des céréaliers ou des industries agroalimentaires, peut-être, mais elle mena à son niveau avec toute la vigueur possible cette même politique d'étranglement des petits et moyens paysans « condamnés » à se satisfaire d'une maigre aide sociale jusqu'au soir de leur vie.

Pompidou puis Giscard poursuivirent de plus belle cette politique : les prêts bonifiés du Crédit agricole pour l'achat de terre étaient réservés aux paysans déjà gros. La formule des « plans de développement » visait à réserver les subventions aux quelques dizaines de milliers d'exploitations qui pouvaient prétendre rejoindre le peloton de tête. L'organisation obligatoire de la production dans des formules coopératives et interprofessionnelles s'est accrue. Pour ceux qui ne pouvaient prétendre à ces aides « économiques », et ils étaient les 2/3 ou les 314 du total, il ne restait que le « social » : IVD pour prendre une retraite de misère, maigres subsides chichement saupoudrés sur les zones de montagnes ou déshéritées, etc.

Le total de ces aides publiques à l'agriculture se gonflait démesurément d'année en année : si l'on ajoute ce qui transite par le budget de l'Etat, ce qui vient des mécanismes européens, les aides directes et indirectes, on obtient au total le montant de revenu net de l'agriculture : autrement dit le revenu net de l'agriculture serait nul sans les aides publiques !

Parmi les organisations agricoles, seul le MODEF (organisation professionnelle dont la direction est très proche du PCF) s'est opposé à cette politique agricole, au risque de se faire traiter de rétrograde. Il a fallu que les paysans travailleurs tassent les frais de cette modernisation forcenée et sélective pour que, par une autocritique douloureuse du courant jaciste d'où ils sont issus, ils remettent en cause la course effreinée au productivisme. Mais le gros des troupes des organisations professionnelles a toujours cautionné cette politique.

Sicco Manscholt, dans un memorandum resté célèbre et incarnant la politique de la commission de Bruxelles, prédisait pour l'horizon des années 1990 la bagatelle de 350 à 400 000 exploitations en France, alors qu'il y en avait l ,2 millions quand il écrivait. Bien entendu cette politique pose des problèmes y compris du point de vue bourgeois. Un exode aussi massif d'exploitants chasse un nombre difficile à évaluer mais considérable d'autres personnes des zones rurales (ce que l'on appelle les emplois induits), sans compter les familles. Une désertification restreint les marchés industriels à la campagne, rend certaines parties du territoire irrécupérable à terme. La création d'une agriculture très mécanisée et concentrée peut avoir des conséquences désastreuses en coûts énergétiques. A terme elle peut aussi créer un groupe très structuré de producteurs agricoles capables de damer le pion à l'administration et d'imposer leurs prix, une couche nouvelle de la bourgeoisie en bref.

Enfin, et surtout, la conséquence immédiate est un accroissement massif du chômage par l'èxode des exploitants, des familles et du reste de la population rurale.

Le concert des voix bourgeoises n'est donc pas unanime. D'autant plus que les discussions sur les ordres économiques internationaux, l'utilisation dans la stratégie politique de l'arme alimentaire, les spécialisations et les complémentarités intercontinentales dans le domaine agricole peuvent conduire à des variantes ou des bémols. Mais dans la pratique, tel est bien l'horizon général qu'on nous prépare depuis un quart de siècle pour la paysannerie.

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