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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

L'inflation permanente

· Critique communiste, n° 12, octobre 1982 · p. 5-10 · 4 447 mots

PERMANENTE points de repère

'UNE des caractéristiques principales du capitalisme depuis la dernière guerre mondiale est le rôle joué par l'inflation dans son fonctionnement : elle peut être définie simplement par une élévation continue et globale des prix.

Il est normal que les prix relatifs des produits varient en raison des différences dans les progrès de la productivité selon les secteurs, mais de manière globale on assiste à une baisse cotinue de la valeur des marchandises en fonction du développement des forces productivès et de la productivité du travail. A de rares exceptions près, les prix exprimés relativement aux salaires diminuent : il faut de moins en moins de temps de travail pour produire une quantité de marchandises donnée.

Cette baisse de valeur (en temps de travail) devrait se traduire par une baisse générale des prix (en francs). On constate au contraire un mouvement en sens inverse. L'inflation désigne cette déconnection entre valeur et prix qui signifie une perte de substance de la monnaie : à mesure que le temps passe, une même somme libellée en francs permet d'acheter une quantité de travail social inférieure.

Ce phénomène est nouveau. Dans le fonctionnement du capitalisme d'avant la Seconde Guerre mondiale, les phases de hausse des prix alternaient avec des phases de baisse, cette alternance épousant l'allure des cycles industriels : les prix montaient avec la reprise et le boom, puis chutaient au moment de la récession. Les économies capitalistes contemporaines se cara<.:térisent au contraire p~r une inflation permanente, une hausse continue des prix qui n'est pas infléchie pendant les périodes de récession. Au contrait'·'!, les phases dépressives de 1974-1975 et 1980-1982 ont vu cette inflation se transformer en stagflation : la chute de la production

MAXIME DURAND ET NICOLAS MAHEU s'est accompagnée d'un maintien et même d'une accélération de l'infla-. ti on. Inflation et crédit

Il est clair que le développement de l'inflation implique que les signes monétaires existent pour permettre la réalisation des échanges. Dans un système d'étalon-or où la monnaie serait reliée rigidement à la quantité d'or, l'inflation ne pourrait se développer, faute de disposer des instruments monétaires nécessaires pour payer des prix nominaux gonflés. Le passage à l'inflation rampante suppose donc la transformation du système bancaire assurant le développement de la monnaie scripturale: « La source principale de l'inflation devenait alors 1 'expansion du crédit en compte courant au secteur privé, permise et couverte par les banques centrales, c'est-à-dire le crédit à la production aux trusts capitalistes et le crédit à la consommation aux particuliers. L 'inf/ation permanente est de ce fait une inflation permanente de monnaie de crédit, forme de création monétaire adaptée au troisième âge du capitalisme dans le but de garantir la reproduction élargie ( 1 ). »

En organisant la centralisation de la gestion de la monnaie par la création d'une banque centrale chapeautant les banques privées, l'Etat intervient donc dans la mise en place de ce dispositif. Mais son rôle ne se limite pas à cela. Etat et soutien de la demande

La leçon de la grande crise de 1929, tirée par l'économiste britannique Keynes, a conduit, conjointement

Sacré hier chef de guerre contre le chômage, aujourd'hui chantre de la

<< rigueur , contre l'inflation. (1) Mandel. <<le Troisième Age du capitalisme ••. Editions 10/18, 1976. Tome 3 p. 27.

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Delors, ou la continuité au service de

" l'entreprise ''• sous Pompidou et Chaban hier, sous Mitterrand aujourd'hui. (2) Mandel. " la Crise ... Champs Flammarion. 1982. p. 32. (3) R. Mack. Citée par Valier dans" l'Inflation rampante ... Editions Cujas. 1966. p. 184. (4) Des éléments d'analyse intéressants sont donnés notamment dans : Granou, Baron, Billaudot, "Croissance et Crise». Maspero 1979. Braverman, ,, Travail et Capitalisme monopoliste ... Maspero 1976. Lorenzi, Pastre, Toledano, ,, la Crise du xxe Siècle ... Economica 1980. (5) Marx. ,, Salaires, prix et profit ,,. Editions sociales 1966, p. 57-58. (6) Mandel. ,, le Troisième Age du capitalisme .. , tome 3, p. 36-37. (7) Maarek, Renard, ,, Essai de mesure des transferts dus à l'inflation sur le patrimoine financier des agents économiques ... Cahiers économiques et monétaires de la Banque de France. N° 13, printemps 1982.

aux exigences de l'économie de guerre, les Etats bourgeois à intervenir activement dans l'économie en direction d'un soutien à la demande. Les dépenses publiques et les transferts sociaux permettent de limiter la chute de la demande pour les biens de consommation pendant les phases de récession.

Ces interventions ont joué un rôle important dans la mise en œuvre d'une phase expansive où l'ampleur des fluctuations était modérée à tel point que les économistes bourgeois -et même souvent d'autres- en ont conclu que le capitalisme avait définitivement surmonté ses contradictions.

Mais la contrepartie était le déclenchement et le maintien d'une in-. flation d'autant plus élevée que les dépenses s'effectuaient dans les sphères improductives et notamment militaires : la guerre de Corée puis celle du Vietnam donnent des exemples frappants de cette mécanique. « L'économie occidentale a flotté vers l'expansion sur une mer de dettes (2). >>

Cependant, ce n'est pas l'Etat qui fixe les prix. Il faut donc examiner les transformations qui ont pris place dans la sphère productive. Concentration capitaliste et inflation

La principale caractéristique est l'approfondissement du processus de concentration et de centralisation du capital qui donne naissance aux trusts sur une base nationale et, de manière croissante, transnationale.

La formation des monopoles s'accompagne d'une transformation profonde des conditions de la concurrence capitaliste. Lorsque les capitaux sont peu concentrés, atomisés, les lois de la concurrence s'imposent de la manière la plus rigide aux capitalistes : la régulation du marché ramène les prix autour d'un prix de production lui-même défini par référence aux conditions moyennes de production.

La monopolisation se traduit essentiellement par un changement dans le mode de détermination du travail socialement nécessaire : jusqu'à un certain point, les monopoles peuvent incorporer dans leurs prix des coûts qui ne correspondent pas à un travail réellement nécessaire : «Entre 1947 et 1957, les coûts salariaux des travailleurs productifs dans l'industrie ont augmenté de 17 %, tandis que les autres coûts ont augmenté de 50 % : sur ces 50 %, une bonne part était due à la hausse de ces coûts liée à la structure oligopolistique des marchés. Les industriels ont décidé d'accroître leurs dépenses d'emballage, de promotion, d'administration, de publicité ou de recherche, plutôt que de baisser ou de ne pas augmenter leurs prix (3). >>

De manière plus générale, la gestion des monopoles se caractérise par une programmation privée très poussée (qui n'est en rien un frein à l'anarchie capitaliste en raison de sa nature privée qui subsiste et même, en un sens, se renforce): les investissements doivent pouvoir être prévus et réalisés de manière relativement indépendante des fluctuations, d'autant plus que la composition organique (le rapport entre capital constant- machines, matières premières, etc. - et le capital variable- les salaires - ) s'élève. Par conséquent, les monopoles ne répercuteront pas automatiquement les baisses de coût, sauf dans le cas d'une menace d'apparition d'un concurrent dangereux, les prix étant alors cassés momentanément.

Pour les mêmes raisons, les périodes de ralentissement des ventes ne se traduisent pas par une baisse des prix : au contraire, l'amortissement des capacités inemployées continue à être incorporé dans les coûts. Bref, la recherche du profit maximum se fait sur un horizon de plus en plus long.

- -Le mode de fonctionnement monopoliste du capitaliste se traduit également par la mise en place d'un nouveau rapport salarial qui combine l'introduction du taylorisme dans le processus de production et la diffusion de la consommation de masse assurant les débouchés. En souvenir de Ford et de sa politique de salaires élevés, le « Fives Dollars Day », on a repris à Gramcsi le terme de « fordisme » pour désigner ce nouveau rapport salarial (4). 11 consiste, pour résumer, à mettre en place les moyens de réaliser d'importants gains de productivité, à mener une politique de salaires élevés, de manière à s'attacher une main~'œuvre qualifiée et à s'assurer les débouchés. Il s'agit donc d'une tentative pour maîtriser l'une des contradictions essentielles du capitalisme (en faisant pression sur les salaires, les capitalistes obtiennent un supplément de plus-value potentiel, mais en même temps augmentent les difficultés qu'ils auront à réaliser cette valeur en vendant leurs marchandises). Il va découler de cette tentative une tendance à la rigidité du salaire monétaire qui rompt avec les phases

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Manifestation de métallos belges à Bruxelles le 16 mars dernier antérieures de hausse et de baisse en fonction du cycle industriel.

Toutes ces transformations ne suppriment pas pour autant la concurrence capitaliste. Celle-ci prend d'autres formes , passe par la conquête des marchés, la différenciation des produits et s'exerce désormais entre les différentes branches, entre les groupes, entre les pays, plutôt qu'entre les entreprises d'un même marché, selon l'imagerie traditionnelle des manuels d'économie bourgeoise. Ce n'est plus celui qui a réduit son prix de vente au maximum qui gagne dans ce jeu, c'est au contraire celui qui a réussi à l'augmenter sans perte de position sur le marché. Inflation et taux de profit

Fondamentalement, l'inflation est un moyen de lutte contre la baisse du taux de profit, tout d'abord en intervenant sur le partage de la valeur ajoutée.

La loi de la valeur indique que la valeur produite pendant une période donnée ne dépend que de la quantité de travail dépensée. Qu'elle s'exprime ensuite, sous forme monétaire, par son prix de l 0, 20 ou 50 F, ne change rien à cette grandeur. Dans ces conditions, (( le capitaliste et l'ouvrier n'ayant à partager que cette valeur limitée, c'est -à -dire la valeur mesurée d'après le travail total de l'ouvrier, plus l'un recevra, moins recevra l'autre et réciproquement ... si les salaires montent, les profits baisseront (5). ))

Cette loi, qui est un corollaire de la théorie de la valeur, n'est pas modifiée sur le fond par l'inflation. Quand la valeur de la monnaie est constante, le passage des salaires de l 0 à Il F constitue une augmentation de la valeur de la force de travail, qui fait baisser le profit. Dans un régime de monnaie papier, cette hausse du salaire nominal n'est réelle, ne représente une élévation de la valeur de la force de travail, que si simultanément les prix des marchandises n'ont pas augmenté dans les mêmes proportions.

On voit donc clairement que la fonction essentielle de l'inflation est de rogner les hausses de salaires obtenues par les travailleurs et de faire pression sur le partage de la valeur ajoutée en leur défaveur : « L'in/lalion permanente est le mécanisme, spécifique du troisième âge du capitalisme, servant à freiner, même en période d'accumulation du capital relativement élevée, une baisse rapide du taux de profit (6). n L'exemple le plus frappant est la façon dont le capitalisme français a épongé les hausses de salaires arrachées en 1968 au moyen d'un taux d'inflation relativement modeste comparé aux niveaux actuels.

Mais cette possibilité s'épuise en ce sens que les travailleurs ont su progressivement imposer en droit ou en fait des procédures qui assurent l'indexation approximative de leurs salaires (voir l'article sur l'indexation dans ce même numéro). Cependant, l'inflation conserve une autre fonction importante pour les capitalistes. Inflation et épargne

L'inflation sert également à assurer des transferts de patrimoine. De quoi s'agit-il ?

Les travailleurs ne consomment pas immédiatement tout leur salaire : · ils en épargnent une partie pour procéder ensuite à l'achat de biens durables Ol} de logements. Ils ont donc un patrimoine qu'ils détiennent sous une forme faiblement ou même pas du tout rémunérée. L'inflation réduit donc la valeur réelle de leur patrimoine : tout ce passe donc comme si ce qui était gagné sous forme de salaire était rongé par ponction sur l'épargne. Ces transferts sont énormes.

La très officielle Banque de France (7) montre qu'en 1978, avec une inflation de l 0 % , les particuliers ont subi une perte de 62 milliards au profit des entreprises (54 milliards) et des banques (8 milliards). En conservant les mêmes hypothèses, un calcul simple fournit, pour 1982, des ordres de grandeur de 134 milliards, dont 91 au profit des entreprises et 39 au profit des banques, le reste allant · à l'Etat

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Rassemblement du syndicat allemand DGB contre le chômage des jeunes qui est à la fois prêteur et emprunteur.

Il y a donc là un mécanisme de première importance qui touche essentiellement l'épargne populaire : les ménages les plus fortunés ont quant à eux la possibilité de placer à long terme leur épargne et d'avoir accès à des formes de placement rémunératrices, mais totalement stériles du point de vue de la rentabilité sociale : la spéculation foncière en fournit un bon exemple.

Les entreprises se trouvent ainsi prisonnières d'un mécanisme endettement-charges financières-inflation: celle-ci est un moyen d'éponger la valeur réelle de leur dette, autrement dit de dévaloriser la partie du capital financée de cette manière et de contribuer au rétablissement du taux de profit. Il doit donc être clair que les entreprises n'ont pas réellement intérêt à une baisse du taux d'inflation qui, de plus, représenterait un alourdissement de leurs charges financières qui continuent à être calculées à partir des taux d'intérêts élevés de la période récente. Inflation et désorganisation du système monétaire international

Si l'inflation a permis à l'intérieur de chaque pays d'assurer une certaine régularité dans l'expansion, elle s'est traduite par une désorganisation croissante du système monétaire international.

Les spécificités de chaque pays (résistance de la classe ouvrière, poids des dépenses militaires, degré de spécialisation industrielle, etc.) font que les taux d'inflation évoluent de manière très différente : chacun des pays n'a pas besoin de la même dose d'inflation. Les rapports d'échange entre monnaies deviennent donc instables et sapent les fondements du système monétaire. Le passage à peu près général à des taux de change flottants, l'envol de l'or puis la surévaluation du Dollar, la banqueroute du ·Mexique, sont autant d'indices récents de cette désorganisation constante.

Le second phénomène est l'existence au niveau mondial d'une masse de capitaux flottants, se déplaçant au gré des fluctuations relatives des taux d'intérêts et accusant hors de toute mesure les différences les plus minimes.

Il y a donc là une limite objective aux bienfaits que les capitalistes peuvent trouver à l'intlation, limite qui est diversement appréciée par les différentes fractions du capital selon leur degré d'insertion dans le marché mondial, mais limite de plus en plus rigoureuse à mesure que s'internationalise la concentration capitaliSte. C'est pourquoi l'ensemble des bourgeoisies a été amenée à abandonner la politique keynésienne traditionnelle de relance au profit d'une politique anti-inflationniste impulsée par les thèses monétaristes.

La théorie monétariste est simple : l'inflation est un phénomène essentiellement monétaire dû à une croissance trop rapide de la masse monétaire par rapport à la production. Pour qui dispose d'une théorie de la valeur, il apparaît clairement que cette proposition est tautologique : l'inflation implique forcément la création de signes monétaires nécessaires. Les vrais objectifs de la politique monétariste

Les monétaristes recommandent un contrôle de la masse monétaire qui implique en pratique une politique de récession. Mais, là encore, l'habillage est assez mince et les théoriciens monétaristes ne dissimulent pas le fond de leurs propositions : « Si on veut éliminer l'inflation, il y a un prix à payer, et ce prix, c'est le chômage. Le chômage est donc le coût social pour en finir avec l'inflation. Et ne · venez pas me dire qu'il existe une autre issue, ce n'est pas vrai (8). >>

Les politiques de Thatcher et Reagan s'inspirent bien évidemment de ~ces principes et vont même au-delà puisque l'objectif réel est d'utiliser un chômage extraordinairement massif ( 11 millions de chômeurs aux Etats-Unis, 3,3 millions en Grande-Bretagne) pour briser la résistance ouvrière. On retrouve ici la fonction que Marx assignait à l'armée industrielle de réserve : « Si Thatcher vise, comme de nombreux gouvernements, à réduire les salaires réels, elle vise de manière

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beaucoup plus fondamentale à casser le pouvoir des syndicats. Elle y est du reste en bonne partie parvenue : la pression du chômage aidant, les négociations se soldent de plus en plus par un arbitrage des syndicats en faveur de l'emploi et du pouvoir d'achat, au détriment du veto qu'ils opposaient traditionnellement aux modifications dans la nature du travail( ... ) Le monétarisme en actes apparat"t donc non pas comme une nouveauté ou une originalité, mais plus simplement comme un habillage du vieux discours libéral et de la pratique qui lui correspond. Il s'agit d'un langage derrière lequel s'abritent les partisans d'une intervention de l'Etat destinée à briser ceux des acquis des travailleurs qui, de façon différenciée selon les pays, s'opposent aux intérêts du moment des classes dominantes (9). ))

C'est fondamentalement les effets de cette offensive qui ont contraint le gouvernement Mauroy à réorienter sa politique. De « l'emploi d'abord » au blocage des prix et des salaires

Il n'est pas exagéré de parler de tournant de la politique économique à partir de la seconde dévaluation du Franc. La contrainte extérieure s'est manifestée de manière brutale, prenant la forme d'un approfondissement du « différentiel d'inflation >> : en termes simples, l'inflation s'est ralentie dans les principaux pays capitalistes en 1981-1982 alors qu'elle continuait au même rythme en France. Ainsi, le taux d'inflation américain passe de 11,8% en 1980 à 7% en 1981 puis 5 % en 1982. Mais pour payer cette baisse des prix, les bourgeoisies y ont mis le prix. Ainsi pour la RF A : « La baisse des prix ne doit en aucun cas être interprétée comme un succès économique pour le gouvernement. Elle traduit un net recul de la demande qui( ... ) entrai'ne une diminution de la production industrielle et de l'emploi ( 1 0). ))

Cette récession est profonde : on peut en prendre la mesure en citant le nombre de faillites qui a augmenté de 36,1 % de janvier à juillet 1982 par rapport à la même période de l'année précédente, en rappelant qu'elle a· entraîné la faillite d'un grand groupe comme AEG-Telefunken.

Sur la même période, la politique économique menée en France a tenté de suivre timidement les recommandations keynésiennes classiques (distribution de pouvoir d'achat, augmentation des dépenses publiques) et permis une légère reprise sans lendemain qui n'a pas concerné l'investissement et n'a pas trouvé les relais nécessaires au niveau de la demande des autres pays européens.

Le creusement du déficit commercial, qui tournera autour de 1 00 milliards pour l'année 1982, exprime alors clairement la leçon de choses suivante: si, par principe politique, on refuse de rompre avec le marché international capitaliste en postulant avec Attali que « 1 'acceptation des règles de l'économie mondiale est irréversible (Il) )), il faut boire la coupe jusqu'à la lie. La nécessité de la dévaluation de juin 1982 et des mesures d'austérité qui l'accompagnent n'est pas tant le résultat d'un complot que l'application rigoureuse de ces lois.

La lutte contre l'inflation devient l'objectif central annoncé, mais il faut y regarder de plus près. La pseudo-théorie de l'inflation par les coûts

Dans sa forme la plus répandue, il faudrait plutôt parler d'« idéologie spontanée » : les prix montent parce que nos salaires augmentent. Voilà la réponse unanime donnée par les patrons. Une version plus « scientifique » que l'on trouve par exemple dans la lettre adressée par Debré aux syndicats en 1959 est que le salaire réel ne doit pas augmenter plus vite que la productivité sous peine de générer l'inflation ; c'est la même idée qui justifie que dans les contrats de progrès chers à Chaban et Delors, le pouvoir d'achat soit relié à la productivité des travailleurs de l'entreprise (voir l'article sur l'indexation).

De telles propositions sont fausses, comme on peut le vérifier en considérant la part des salaires dans la valeur ajoutée. Elle s'écrit:

salaire x effectifs prix x production ou encore : salaire 1 prix production/ effectifs = salaire réel productivité Cette formule montre seulement que la part des salaires augmente quand le salaire croît moins vite que

(8) Brunner. Cité par Mandel dans ,, la Crise,, p. 199. (9) M.-J. Hiscox. <<Le monétarisme en actes"· Critique de l'économie politique n° 18, p. 20-21-22. (10) <<Le Monde, 12-13 septembre 1982. (11) Attali. «la Parole et l'Outil,, PUF 1975.

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la productivité. Ceci, en soi, n'implique pas qu'il y ait inflation. Si l'on compare la crise de 197 4-197 5 à celle de 19 30-19 3 2, la conclusion est claire : « La hausse du poids des charges salariales est aujourd'hui souvent évoquée comme facteur explicatif de la persistance de l'inflation. Force est, au contraire, de constater que la déformation du partage du revenu au profit des salariés n'est pas un mécanisme suffisant pour expliquer l'inflation actuelle puisque le même processus s 'est accompagné, en 1930-1931, d'une déflation profonde des prix (12). »

L'inflation ne suit la hausse des salaires que si la situation du marché le permet, que si le système monétaire le permet, que si les capitalistes veulent maintenir leur taux de marge, que si les gains de productivité compensatoires n'y suffisent pas. Cela fait beaucoup de si !

Comme que l'écrit Ernest Mandel, << ce qui se cache derrière la thèse de l'inflation par les coûts, ce n'est pas une analyse des effets objectifs des augmentations de salaires dans une économie de marché capitaliste, mais la constatation que les trusts peuvent (. . .) s 'assurer, par le système de création de la monnaie scripturale, la masse monétaire nécessaire pour répercuter automatiquement sur les utilisateurs toute élévation des coûts de production (6) ». Le théorème Mauroy

Sous une forme très ramassée, Mauroy a exprimé sa philosophie économique à Europe 1 : «Il ne faut plus indexer les salaires sur les prix car cela entraine l'inflation. ''Cette proposition a l'accord du vice-président du CNPF, Chotard, qui, lui aussi, voit dans l'indexation des salaires sur les prix une cause structurelle de l'inflation.

Ce théorème est bien évidemment faux. L'indexation implique seulement qu'une hausse de prix ne pourra se traduire par une baisse de pouvoir d'achat, parce que le salaire nominal sera revalorisé d'autant. Cela n'a rien d'inflationniste en soi. Par contre, s'il s'agit de rétablir le taux de profit en agissant sur le partage de la valeur ajoutée, alors il faut certes casser l'indexation. Mais, dans ce cas, l'objectif réel est la baisse du pouvoir d'achat. Cela, personne à vrai dire ne le nie vraiment ; le seul problème est de savoir s'il est opportun de le proclamer plutôt avant les municipales ou après. Le Monde, par la plume de Renard, pense que Mauroy « devra avoir le courage d'annoncer publiquement ce que n 'importe quel électeur moyen va constater dans les prochains mois : le niveau de vie moyen du Fran.., çais va être affecté (14) ».

Le seul effet qui sera sûrement atteint par le plan de blocage, c'est la restauration du taux de profit au moyen d'une attaque contre le pouvoir d'achat au sens large, c'est-à..,ctire y compris les prestations sociales. La lutte contre l'inflation sert de prétexte car rien ne garantit le succès dans ce domaine ; à l'issue de la période de blocage, on rétablit la fameuse « liberté des prix » à laquelle Delors a, à de nombreuses reprises, affirmé son attachement. La baisse de la part des salaires n'a aucune raison de se traduire automatiquement par une baisse des prix si les patrons en décident autrement. Et c'est probablement ce qu'ils feront, soit pour rétablir leur ·marge au maximum, soit pour pouvoir se désendetter ou même - ce n'est pas exclu - pour jouer la politique du pire.

De la même façon , il n'y a aucune raison pour que, spontanément, la remontée du taux de profit se traduise par une reprise de l'investissement si les capitalistes jugent que la situation n'a pas encore été suffisamment assainie ou préfèrent ne pas contribuer à la réussite de la politique gouvernementale et choisissent par exemple d'investir à l'étranger de manière spéculative. Les éléments d'une politique au service des travailleurs

Toute l'histoire du capitalisme des trente dernières années le montre : les succès contre l'inflation ont toujours été obtenus au moyen d'une politique d'austérité cassant la production, développant le chômage et cherchant à briser les capacités de résistance des travailleurs de manière à relancer, à assainir l'appareil productif et à rétablir sa « compétitivité ».

On est loin du mot d'ordre pour lequel Mitterrand a été élu et qui proclamait : «l'emploi d'abord». On est loin, et on ne parle plus, de la réduction du temps de travail. On est loin de la réforme fiscale. Il y a donc inflexion nette de la politique économique. Après avoir fait cavalier seul, Mitterrand et Mauroy rentrent dans le rang des autres gouvernements capitalistes.

Une lutte efficace contre l'inflation n'est pas contradictoire avec une politique au service des travailleurs, à condition de rompre avec cette logique.

Le gouvernement dispose d'outils : le budget, les entreprises nationalisées, le système de crédit, le Parlement. Il ne les utilise pas pour contrôler, conjointement avec les organisations ouvrières, la conformité des décisions économiques des patrons ; ce gouvernement ne peut continuer à fournir des aides, des crédits, des dégrèvements fiscaux aux entreprises, sans exercer en même temps un contrôle rigoureux sur leur politique d'emploi, d'investissement et de prix.

Le gouvernement doit initier une rupture avec les règles du marché mondial par lesquelles transitent les injonctions de l'impérialisme. Il doit utiliser les moyens qu'il possède de contrôler des mouvements de capitaux et de marchandises, de briser la hausse des taux d'intérêts en déconnectant le marché monétaire des fluctuations erratiques des taux américains, de négocier des accords stabilisant les courants d'échange et les protégeant de la hausse artificielle du Dollar.

S'il veut lutter immédiatement contre l'inflation, le gouvernement doit s'attaquer à deux phénomènes majeurs : d'une part casser la spéculation foncière en mettant en œ uvre les vieux projets de socialisation des sols - et le prix des terrains baissera -et s'attaquer aux circuits de distribution particulièrement longs et coûteux en France - et le prix de produits de première nécessité baissera. Là encore il s'agit de rupture, cette fois avec la collaboration de classes.

Mais il est vrai que les racines du phénomène inflationniste sont bien plus profondes et qu'il s'agit de la forme par laquelle se manifeste aujourd'hui l'anarchie capitaliste : l'inflation est le moyen de rendre compatibles entre elles, après coup, la multiplicité des décisions économiques soumises à la logique de l'appropriation privée. Seules la socialisation et la planification de l'économie peuvent rendre l'inflation superflue. (12) Boyer, Mistral, <<Accumulation, inflation, crises"· PUF, 1978 p. 185. (13) <<Le Monde, 7 septembre 1982. (14) Renard, <<Le changement dans la douleur,, <<le Monde,, 7 septembre 1982.

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