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ESPAGNE

La victoire du PSOE

· Critique communiste, n° 14, décembre 1982 · p. 30-33 · 3 937 mots

Felipe Gonzales, leader du PSOE et bientôt Premier ministre. 1. Dans son ouvrage ,, Après Franco, l'Espagne » (Stock, 1975), Ramon Chao indiquait qu'au début de la dernière décennie, le PSOE ne comptait guère plus de 6 000 membres, pour la plupart en exil. 2. Raul Morado, député socialiste de Madrid. Idem. 3. En 1979, il recueillit 30,5 % des suffrages talonnant I'UCD. 4. ,, L'Unité,,, 7 mars 1981. 5. ,, Le Monde ,,, 24 juin 1982. 6. Ce qui n'a pas empêché les coûts salariaux de rester de 20 à 25 % Inférieurs à celui de la France et de 30 % à celui de la RF A, tandis que la durée 4u travail attendrait 1 900 heures par an contre 1 750 en moyenne en France. 7. Depuis le pacte de la Moncloa jusqu'à l'an passé, le coût de la vie s'est élevé de 255,2 % tandis que les salaires progressaient seulement de 187,8 %. Dans le même temps, 1,6 million d'emplois étaient supprimés. 8. Citation tirée, comme les suivantes, du programme électoral du PSOE. 9. ,, El Pals ,,, 25 août 1982. 10. ,, Le Monde,,, 27 novembre 1981. Il. ,, Libération, 29 octobre 1982.

Espagne:

CHRISTIAN PICQUET

E triomphe du Parti socialiste ouvrier espagnol est un événe1 . : ment historique dans un pays à peine sorti de quarante années de dictature . La formation de Felipe Gonzales obtient la majorité absolue dans dix-huit provinces. Même en Galice, zone traditionnellement «blanche» où l'Alliance populaire de l'ancien ministre franquiste Manuel Fraga arrive en tête, le PSOE dépasse les 30 % de suffrages . Les vainqueurs prennent un million de voix au parti gouvernemental, l'Union du centre démocratique, qui s'effondre. Ils prennent autant qu'un Parti communiste et recueillent la grande majorité du demi-million de bulletins qui s'était reportés il y a trois ans sur la gauche révolutionnaire.

Ce raz-de-marée traduit en premier lieu la profonde volonté de changement des masses espagnoles. Il illustre le discrédit des formations bourgeoises dans le contexte de crise ouverte du régime que connaît le pays depuis de nombreux mois et qui a abouti à la décomposition du centre , au pouvoir depuis la fin de la dictature, ainsi qu'à des menaces permanentes de putsch. Il exprime enfin la crainte d'un retour en arrière dont la progression électorale de l'Alliance populaire (elle passe de 6,1 à 25 % des voix avec le soutien de l'ensemble des secteurs réactionnaires) paraissait porteuse. La renaissance d'un vieux parti réformiste

Fondé en 1879 par Pablo Iglesias, le PSOE s'est toujours caractérisé par son alignement sur les intérêts de la classe dominante, sous la dictature de Primo de Rivera (1923-1930), le dirigeant socialiste Largo Caballero acceptait un poste de conseiller d'Etat. Après les élections de 1936, les socialistes devinrent la force la plus importante de la Chambre et, à ce titre, exercèrent l'essentiel des responsabilités gouvernementales dans l'Espagne républicaine. Au nom de l'unité du front républicain, ils s'opposèrent- de COQcert avec le parti stalinien - au combat des ouvriers et des paysans qui, luttant les armes à la main contre le pronunciamiento militaire, aspiraient à des transformations radicales du système politique et économique. La défaite du prolétariat espagnol entraîna le déclin rapide du PSOE.

Ce n'est que dans les années 1970, avec le limogeage de la direction historique de Rodolfo Llopis, que le PSOE commença à se reconstruire et à organiser un travail clandestin à l'intérieur même de l'Espagne franquiste (1 ). Sous l'égide de Felipe Gonzales , elle adopta un discours d'apparence assez radicale dont l'objectif essentiel était de capter une partie de la radicalisation ouvrière qui se manifestait depuis le milieu des années 1960. Lors du 27• Congrès tenu à Madrid en 197 6, le parti appelait encore à combiner la lutte sur le terrain électoral et parlementaire avec la mobilisation des masses .

Confronté aux grandes échéances de la transition post-franquiste, le PSOE renoua bien vite avec sa tradition de soumission aux possédants . li s'engagea dans la politique des « pactes » qui permirent à la bourgeoisie d'amorcer une sortie en douceur de la dictature. II approuva sans réserves la nouvelle Constitution qui, si elle consacrait une série de droits démocratiques, n'en légitimait pas moins des pratiques directement héritées du régime précédent : proclamation de la monarchie comme forme d'Etat, négation du droit à l'autodétermination des nationalités, attribution du rôle de garants de l'unité de l'Etat à des forces armées même pas épurées, limitation des droits syndicaux et reconduction de la législation du travail antérieure, larges possibilités de suspension des libertés fondamentales, maintien de l'ancienne hiérarchie judiciaire, etc.

Les dirigeants socialistes se refusèrent d'emblée à toute politique d'unité du mouvement ouvrier et à toute alliance · avec le PCE : rr Une union de la gauche telle qu'elle peut se concevoir en France aurait impliqué dans notre pays une polarisation, non bénéfique dans la conjoncture très particulière de la transition : certaines voix, nettement antifranquistes mais pas strictement socialistes, auraient glissé vers d'autres formations. Et surtout l'extrême-droite aurait pu déstabiliser, avec plus de facilité, .le processus politique (2). 11

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A mesure que grandissait son audience électorale ( 3 ), le parti infléchit ses orientatians dans le sens d'une gestion plus ouverte de la crise et d'une collaboration au processus de stabilisation de l'Etat. Ses deux derniers congrès, en 1979 et 1981, gommèrent ainsi les références au marxisme et tout ce qui, de près ou de loin évoquait la perspective d'une intervention propre de la classe ouvrière sur la scène politique. Désormais, il s'agit de suppléer aux carences de la droite pour assurer au mieux la modernisation des structures du pays et son intégration au sein du camp impérialiste. Une orientation que résumait fort bien Gonzales, il y a plus d'un an : 11 Il n y a pas en Espagne une bourgeoisie capable de démocratiser l'appareil de l'Etat, de le faire fonctionner, de démocratiser la société comme cela s'est fait dans les autres pays européens. De manière que(. .. ) nous avons une mission historique à accomplir, ce que la bourgeoisie espagnole n'a pas réalisé. L'autre dimension est celle du changement politique et social. Mais est -il possible en Espagne d'offrir un programme d'alternative socialiste -comme si la démocratie était déjà pleinement installée- alors que cette première étape n'est'pas encore couverte 11 ? (4). Le programme du PSOE

La lamentable faillite de l'équipe centriste au pouvoir met le PSOE en position de réaliser son projet à un moment où le capitalisme espagnol dispose d'un appareil de production particulièrement inadapté pour faire face à la crise économique. Après des années de politique franquiste visant à l'autarcie, puis un «boom» résultant de l'ouverture du pays sur le marché international en pleine période d'expansion, la bourgeoisie se montra incapable de promouvoir un plan cohérent d'adaptation de ses structures industrielles. La petite entreprise demeure prédominante. Quant à la grande industrie, le Monde résumait récemment sa situation : 11 L'Espagne est certes entrée, presque en fanfare, dans le club des nations industrialisées : sidérurgie, mines, chantiers navals, chimie, automobiles, électroménager, agro-alimentaire. Rien ne lui manque sauf l'essentiel: des produits et des techniques originales, et surtout une compétitivité de niveau international (5). 11

· Face au développement des luttes sociales dans les dernières années du franquisme, les patrons ont dû consentir à une amélioration des conditions de vie des travailleurs. Les salaires sont passés de 36 % de la valeur ajoutée nationale à 71 % en 1979 (6). Devant la diminution des taux de profit, les capitalistes ont pratiquement cessé d'investir depuis sept ans. Les «pactes » conclus avec les organisations ouvrières (Pacte de la Moncloa en 1977, Accord cadre interconfédéral en 1979, Accord national sur l'emploi en 1981) cherchaient à sortir de cette impasse et avaient pour premier objectif de stirouler l'investissement privé en diminuant les coûts du travail, notamment par une progression des rémunérations inférieure au taux d'inflation (7).

Fidèle à sa perspective générale, le vgramme économique du PSOE systématise les orientations des gouvernants précédents. Il réaffirme le rôle central de l'entreprise capitaliste : 11 Le secteur patronal a été et sera dans l'avenir, un protagoniste important de l'activité économique (8 ). 11 Partant du postulat selon lequel c'est rr l'investissement privé qui détermine le vofume de création d'emplois », il n'avance aucune perspective de nationalisations - à l'exception du réseau électrique à haute tension- et se situe dans la logique d'une réduction des charges des chefs d'entreprise en indiquant qu'il faut viser à accroître r< l'efficacité pour pouvoir réaliser les objectifs des entreprises à un coût minimum, c'est-à-dire le maximum de bénéfices pour assurer la compétitivité sur le marché 11.

Bien qu'ils prétendent faire de la lutte contre le chômage leur principal objectif, les dirigeants socialistes s'adaptent aux exigences de la rentabilisation capitaliste. Tout porte à croire que le programme de reconversion en cours va être accéléré, avec son cortège de réduction d'emplois, de gel des salaires et de redéploiements. La plate-forme du parti proclame à ce propos, la nécessité de 11 consolider la part de l'actuel patrimoine industriel qui dispose des possibilités de se maintenir 11, le critère retenu étant 11 les exigences croissantes de compétitivité sur le marché 11. A en juger par les déclarations de Manuel Abejon, .un technocrate membre du PSOE, cette philosophie devrait s'appliquer également aux entreprises d'Etat : 11 Un gouvernement socialiste, ou simplement progressiste, devra en premier lieu assainir le secteur public existant. Coordonner les entreprises, définir leur mission, professionnaliser la gestion, clarifier la compatibilité de façon à déterminer exactement ce qui, dans le déficit, est le produit des servitudes politico -soci ales, ce qui est causé par une basse rentabilité et ce qui est dû à une mauvaise gestion(9). 11 Cela se traduira inévitablement par des compressions d'effectifs dans la sidérurgie, la construction navale ou l'automobile.

Les mesures positives avancées -création de 800 000 emplois sur la législature, retraite à 64 ans, réduction à 40 heures de la semaine de travail, cinquième semaine de congés, scolarisation jusqu'à seize ans- visent surtout à empêcher qu'·une trop forte progression du nombre de chômeurs (qui au rythme actuel devrait s'accroître de 250 000 chaque année) ne débouche sur des explosions sociales dans certaines régions. Encore convient-il d'ajouter que Gonzales se refuse à utiliser les moyens qu'il aura à sa disposition -notamment le secteur nationalisé- pour créer directement des emplois. Les fonds publics serviront, pour l'essentiel, à inciter le patronat à investir, par une politique de subventions, de réduction des charges (allégements fiscaux et diminution de 20 % des cotisations des entreprises à la Sécurité sociale), etc. Pour la prochaine année par exerr, pie, sur les 200 000 postes de travail dont on prévoit la création, 45 000 seulement seront assurés par l'Etat.

Les perspectives internationales du PSOE complètent cette orientation. L'entrée dans la CEE y tient une place prépondérante. Quant au refus d'entrer dans l'OTAN, s'il répond à l'attente d'une majorité de la population, il a aussi pour but de préserver les positions de force de la bourgeoisie espagnole en Méditerranée et plus particulièrement dans le monde arabe, ainsi qu'en Amérique latine. 11 Les intérêts stratégiques de l'Espagne face à l'Afrique du Nord 11 indique très clairement que le secrétaire général socialiste 11 ne coïncide pas avec ceux de l'OTAN et peuvent même devenir contradictoires (1 0) )). Conciliation avec les « pouvoirs de fait »

La social-démocratie tente de conjurer l'affrontement avec les « pouvoirs de fait », ces institutions héritées du franquisme et qui, compte tenu de la crise de direction de la bourgeoisie, sont les véritables arbitres de la situation. Pour cela, le futur Premier ministre se refuse à toute épuration d'une armée qui compte pourtant une infime proportion d'éléments « loyalistes ». Le vice-secrétaire général du PSOE indique ainsi : 11 Que les militaires gardent l'idéologie qui est la leur, mais qu 'ils ne passent pas aux actes (I l ). 11 Pour justifier une position si lourde de dangers, Felipe Gonzales va jusqu'à décerner un brevet de démocratie aux généraux et nie les menaces de putsch dont il attribue la responsabilité à certains groupes de civils.

La contrepartie d'une telle ligne est la capitulation sur les revendications qui déchaînent l'hostilité de ces secteurs. Face à une armée qui ne tolère aucune atteinte à 11 l'unité de la nation 11, le gouvernement socialiste s'engagera dans les traces de ses prédécesseurs. Ceux-ci s'étaient efforcés de restreindre les droits jusqu'à présent octroyés aux différetes nationalités et les .compétences des gouvernements autono1mes, en particulier au Pays Basque et en Catalogne. Les lois liberticides adoptées depuis un an et demi, sous la pression des putschistes, seront maintenues, y compris celles qui, comme la loi de défense de la Constitution, permettent d'interdire des journaux ou des organisations sous le simple prétexte qu'ils s'opposent à un aspect fondamental de l'action étatique.

C'est pour tenter de se concilier l'Eglise que les socialistes ont renoncé à appliquer des mesures démocratiques élémentaires: pas question de remettre en cause les prérogatives de l'Episcopat, particulièrement en matière d'enseignement ; pas question non plus de légaliser l'avortem~nt- hormis pour des raisons thérapeutiques- bien que 300 000 femmes soient, chaque année, contraintes d'y recourir clandestinement.

Le projet des socialistes espagnols re-

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certation entre partenaire sociaux : « Pour être fomenté, dans le but de former une diverses forces et groupes économiques et · que s'interrompent les négociations en qu'un putsch à la chilienne, c'est un coup mouvement _social. Son parti reste une

12. Tribune libre au ,, Monde .. , 31 octobre 1982. 13. On salt maintenant que le 23 février 1981, le~ tttes pensantes de Ill conjuration avalent en vge gne solution de çe type pour mettre en tutelle, sans la supprimer, la représentation parlementaire. 14. Lors des élections syndicales de 1978, les Commissions ouvrières recueillaient 35,8 % des volx, l'UGT 22,7 %. 15. « Combate >>, 5 novembre 1982.

pose sur l'institutionnalisation de la consortir de la crise, il est nécessaire d'avancer vers une économie concertée » vers << la collaboration dans un sentiment de dialogue et la nécessaire compréhension entre les sociaux qui agissent dans et hors de l'entreprise. » Mais cette tentative de « compromis moral» est vouée à. l'échec.

La politique économique du PSOE doit, pour avoir une quelconque chance de réussite, obtenir l'appui actif du monde des affaires. Pour ne prendre que cet exemple, la création de 800 000 emplois suppose une croissance annuelle de 6 % alors que les prévisions tablent sur un taux trois fois inférieur.

Un tel appui suppose que soient donnés .aux capitalistes les moyens d'intensifier l'exploitation de la force de travail, de lancer une attaque impitoyable contre la classe ouvrière et de démanteler son organisation. La confédération patronale (CEOE) conclue à la nécessité d'un volant de chômage de 23 % dans les prochaines années. Une telle politique engendrerait des contradictions insurmontables pour le nouveau pouvoir et l'obligerait à affronter centralement le mouvement populaire qui constitue sa base d'appui essentielle. Il y a donc fort à parier que, comme partout où des options similaires ont été appliquées, les orientations socialistes déboucheront sur l'aggravation des déséquilibres fondamentaux : déficit de la balance des paiements, accélération de l'inflation, endettement de l'Etat, etc. Plutôt qu'à la compréhension, il faut s'attendre à la multiplication des pressions patronales pour contraindre les réformistes à renoncer à leurs promesses, y compris les plus timides. Les banques viennent d'en donner un avant-goût en enjoignant les vainqueurs qe convaincre leurs mandants de la nécessité d'un «plan de stabilisation».

L'ampleur de la victoire électorale donne au nouveau gouvernement une légitimité parlementaire qui a découragé temporairement les menées réactionnaires au sein de l'appareil d'Etat. Mais cela n'induit aucune stabilisation à terme, en dépit de la main tendue par Gonzales. Plus lucide que ce dernier, Juan Luis Cebrian, directeur du grand quotidien El Pais, analyse : «Pour beaucoup, le "changement" proposé par le PSOE durant sa campagne électorale victorieuse signifiera en fait la dernière étape de l'enterrement du franquisme et du système économique et social en vigueur durant la dictature. )) Et il ajoute : « La capacite de "déstabilisation" dont une droite aussi dure et aussi puissante peut faire preuve face à un gouvernement socialiste pourrait mener à de dangereux affrontements (. . .) Malgré /es déclarations de loyauté, il est indéniable que l'armée espagnole, dans sa majorité, n 'a pas de mentalité démocratique et qu'elle manifesta beaucoup de suspicion face à un régime dont elle ne partage pas les valeurs essentielles (12) . )) n est donc probable que la hiérarchie militaire et la droite civile tenteront dès que possible de dénaturer les résultats du 28 octobre. Plus de force semi-constitutionnel qui pourrait sorte de «gouvernement de gestion» composé de représentants de la droite et de militaires. L'avantage serait double : les socialistes quitteraient le pouvoir sans vue de l'intégration de l'Espagne à l'Europe capitaliste, projet auquel tient par-dessus tout le grand capital (13). Des possibilités nouvelles pour la classe ouvrière

Beaucoup dépendra de l'attitude de la classe ouvrière. A l'évidence, le 28 octobre ouvre pour elle une nouvelle phase politique. Dans les années qui précédèrent ou suivirent immédiatement l'effondrement de la dictature, on assista à la vague de luttes la plus puissante en Europe. La pression des directions réformistes -qui justifient la signature des pactes par la peur d'un retour en arrière- permit de faire rentrer le mouvement dans son lit. La brutalité des attaques patronales qui s'ensuivirent, la capitulation des bureaucraties ·syndicales, amorça une situation de « désenchantement », de désorientation, qui se traduisit par une chute des effectifs des organisations ouvrières. Moins de 5 % des salariés sont aujourd' hui adhérents des syndicats. Parallèlement dans les différentes élections, se développait une importante abstention dans les milieux populaires.

La tentative avortée de putsch, le 23 février 19 81 , favorisa une première inflexion de la situation. Certes, cette année-là battit le record du plus petit nombre de jours de grève et la saignée militante de la gauche continua. Mais on assista à une remobilisation partielle, à un arrêt de l'indifférence qui frappait jusqu'alors la majorité du mouvement populaire. Ces phénomènes se cristallisèrent essentiellement sur le terrain électoral.

La victoire du PSOE a des eff<:.'s contradictoires. D'une part, elle contrit·ue -en 1 'absence de forces significatives et crédibles à sa gauche- à répandre p<. ·mi les travailleurs l'idéologie du « réalis· me», de l'autolimitation, sous prétexte de ne pas aider la droite. Mais en même temps, elle tend à renforcer le rôle politique du mouvement ouvrier, comparativement au très profond recul antérieur. Il est certain que des centaines de milliers de personnes ont voté pour les socialistes afin de leur donner les moyens de mettre en déroute les candidats du capital, mais sans se faire de grandes illusions sur leur programme. La ligne ultra-droitière de la direction du PSOE va donc très vite entrer en contradiction avec des aspirations massives à une amélioration réelle des conditions de vie de la population laborieuse .

Pour Felipe Gonzales, le danger est d'autant plus grand qu'il ne dispose pas d'instruments efficaces pour contrôler le

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machine électorale de 120 000 membres. Il devra, dès lors, s'appuyer en premier lieu sur les chefs syndicaux. Au cours des dernières anées, le Parti socialiste a déployé d'intenses efforts pour permettre à l'Union générale des travailleurs (UGT, le ~ndicat socialiste) qui était sortie exsangue de la clandestinité, de supplanter les Commissions ouvrières (que domine le PCE), force principale de l'opposition ouvrière sous Franco (14). Grâce à l'action simultanée du patronat -qui tenait par-dessus tout à limiter l'influence des communistes dans les entreprises - et aux subventions des syndicats suédois, belge et allemand, l'UGT s'est reconstruite. Elle fait désormais jeu égal avec les Commissions ouvrières, dans les élections professionnelles.

Les socialiste au pouvoir vont sceller un accord au terme duquel l'UGT s'engagerait à limiter ses exigences salariales en contrepartie de réformes institutionnelles. Le marchandage devrait porter, en particulier, sur le renforcement du rôle des syndicats dans l'entreprise et dans la société avec pour perspective une sorte de cogestion inspirée du modèle scandinave. Le responsable économique du PSOE, Joaquim Almunia, expose parfaitement son dessein : 11 Les syndicats sont en pleine crise. Crise d'affiliation due au chômage, et crise financière . Nous pouvons les aider à se renforcer, leur donner les moyens d'exercer leur fonction représentative. Curieusement, d'après plusieurs sondages, c'est un type de syndicats "à l'allemande " qui aurait la faveur des Espagnols. >>

Il ne fait pas de doute que, malgré leurs proclamations d'indépendance à l'égard de l'Etat, les Commissions ouvrières ne gêneront en rien les efforts de la social-démocratie. Le succès était à peine acquis que leurs dirigeants en appelaient à la seule vigilance 11 face à toute intention de violer ou de faire obstacle à la volonté populaire >>. Pas un mot sur les revendications urgentes à satisfaire !

Reste à savoir si ces dispositions permettront de surseoir aux grandes épreuves de force sociales qui se profilent. Trois questions constitueront dans les plus brefs délais des tests significatifs. • Les menaces putschistes et les actions de déstabilisation de la droite civile. La ·volonté de faire barrage aux tenants de l'ordre ancien et de ne pas se laisser déposséder de la victoire peut aider à la centralisation des mobilisations et remettre la classe ouvrière au premier plan de la scène politique. • Les licenciements et la protection des sans-emploi. Les travailleurs vont être confrontés, dans les secteurs publics et privés, à des licenciements, des fermetures d'entreprises . Le bouleversement des cartes peut favoriser la volonté de faire entrer le changement sur les lieux de travail, c'est-à-dire de s'opposer aux diktats patronaux. En outre, sur les deux millions actuels de chômeurs, un million et demi ne bénéficie pratiquement d'aucune protection sociale. Au cours de sa campagne, le PSOE a promis de modifier la législation et d'étendre le système d'allocations. Si la pression sociale impose rapidement une telle mesure, un point déterminant sera marqué dans la reconstruction d'un front uni de la classe ouvrière. Les exploiteurs ne pourront alors jouer sur les différences entre actifs disposant d'une série d'acquis et inactifs réduits à la misère. • Le pouvoir d'achat. Si, pour la première fois depuis cinq ans, les salariés parvenaient à garantir- au moins dans certaines entreprises clés- leurs salaires, et à empêcher leurs dirigeants de céder aux pressions des capitalistes, il en résulterait une indéniable amélioration de leur rapport de forces.

Sur ces trois points, les militants ouvriers combatifs auront contre eux toute la puissance des appareils politiques et syndicaux. C'est dire l'importance des courants militants qui expriment leur hostilité à la collaboration avec la bourgeoisie. Compte tenu de la profondeur de la crise du PCE, c'est surtout dans les Commissions ouvrières que ce phénomène a pris une grande ampleur, notamment en Catalogne et à Madrid. La capacité de cette opposition syndicale à unifier son combat et à proposer des perspectives de lutte sera déterminante.

Une course de vitesse est engagée. Nos camarades de la LCR (section de la IVe Internationale) en résument l'enjeu : 11 La gauche révolutionnaire doit savoir .prendre l'initiative et s'unir dans 1 'action avec nombre de ceux qui ont aujourd'hui voté pour le PSOE. Ce serait une grave erreur de ne pas prendre en compte le fait que le nouveau gouvernement jouira de la confiance de millions de travailleurs. Mais nous ferions une erreur aussi grande si nous n'insistions pas, dès aujourd'hui, sur le fait que, sans l'arme de la mobilisation indépendante contre les "compromis" avec la droite, le triomphe électoral peut se con -vert ir en une occasion perdue, en une simpie parenthèse préparant le retour d'un gouvernement de droite encore plus réactionnaire (15)>>.

18 novembre 1982 1

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