Le surréalisme et notlS
L
E second tome des Tracts surréalistes (1940-1969) est sans doute encore plus important que le premier (1 ), dans la mesure où celui-ci portait sur la période la plus connue de l'histoire du mouvement (quoique à son sujet les idées reçues, voire les préjugés les plus tenaces, exigeaient un sérieux décapage), tandis que celui-là porte sur une période occultée, voire niée ; le mépris affecté servant de bouclier à une haine qu'il est très nécessaire d'interroger. A la lecture de ce volume, le sens politique de telles occultation et négation ne fait pas de doute. C'est la vie même du mouvement surréaliste, sa fonction de conscience des lettres et des arts en une période de veulerie généralisée, sa virulence maintenue contre toutes les fausses valeurs qui encombraient la scène politique, ses prises de position à contre-courant qui expliquent l'accumulation et la conjonction de toutes les hostilités de droite et de gauche, unifiant la majeure partie des jugements portés aujourd'hui encore sous mille formes dans les milieux les plus divers de l'intelligentsia.
Mais ce qui ne manquera pas de saisir d'étonnement un lecteur marxiste de ces documents, c'est le parallélisme de l'histoire du surréalisme et de la IVe Internationale dans les vingt-huit années qui s'étendent du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale à 1968. Ou, plutôt qu'un parallélisme- terme trop géométrique- un véritable « pas de deux » où rapprochements et éloignements se font simultanément, d'un commencement à une fin de période où les positions politiques sont pour l'essentiel communes et où des hommes -en petit nombre il est vrai- sont à la fois membres des deux mouvements.
Ces presque trois décennies ont été faites d'années très dures, très grises, et qu'après coup, dans les deux mouvements, on caractérisera comme « traversée du désert ». Ce qui fonde notre sort commun, ç'a été d'abord d'être «à contre-courant>>. Si nous n'avons pas toujours été d'accord - il s'en faut de beaucoup- sur la manière de lutter, du moins avons-nous eu presque constamment les mêmes ennemis et, sinon les mêmes amis, du moins les mêmes alliés.
Ce qui nous a fait marginaux, surréalistes et trotskystes, ce sont les longues vagues de reflux de la révolution succédant dans cette période à chaque victoire locale et/ ou temporaire. Sans cesse, les uns et les autres, nous nous sommes trouvés en équilibre instable, donc en crise ; nous avons dû progresser en fil-deferistes, d'où nombre de chutes ; dans la nuit, d'où quelques errements.
En dépit de tout, pourtant, la tâche de chacun a été accomplie. Et, bilan fait, on ne voit pas très bien qui serait en droit de parler plus haut que nous, a fortiori de nous faire la leçon. Cela nous permet de regarder ce mutuel et souvent commun passé - pas si vieux - avec un œil clair et sans complaisance parce que même la part d'amertume n'a pas de quoi nous faire une mauvaise conscience.
Le champ d'action spécifique du surréalisme, c'est, au sens le plus exact et le plus total du mot, celui de la« révolution culturelle». La triple exigence de 11 transformer le monde, changer la vie et refaire de toutes pièces l'entendement humain » (A. Breton, le 716/ 1946) implique intervention politique, mais en refusant d'en faire un préalable ; au contraire, en se donnant mission de veiller à ce que les exigences de l'action jamais n'entament les valeurs morales qui conditionnent finalement le devenir même de l'humanité. C'est bien la chose du monde la plus étrangère au surréalisme que l'ignoble devise « La fin justifie les moyens », et c'est ce qui l'oppose radicalement au stalinisme.
Dans cette époque de cynique real-politik, où les révolutionnaires devaient agir entre deux rouleaux compresseurs, celui de Wall Street et celui du Kremlin, dont 95 % de la gent littéraire et artistique se partageaient le déshonneur du service, la triple tâche surréaliste de veiller à la 11 salubrité des mœurs littéraires et artistiques >>, de « travailler à la destruction de la morale bourgeoise » et au 11 désencroùtement intégral des mœurs »sans perdre de vue l'objectif de la révolution sociale rencontra des multiples obstacles.
MICHEL LEQUENNE
FACE Al'~ s IQUIDATEURS
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TRAbGHONS· EN
LE " TROISitME DEGRÉ " DE LA PEINTURE 1. " Tracts surréalistes et déclarations collectives (1922-1969) ,, tome 1, 1922-1939; tome Il, 1940-1969, Eric Losfeld éditeur. Sur le tome 1, cf. notre article << Surréalisme et communisme,, ln << Critique communiste, n• 8, mai 1962.
La guerre avait dispersé le mouvement, mais les forces de révolte qu'elle souleva permirent à la fois des rencontres . et regroupements en de nombreux points du monde, et, en France -lieu de naissance et centre du surréalisme- le surgissement d'une nouvelle situation (comme ce fut le cas aussi pour la IVe Internationale) (2) : celle de la Main à plume, qui allait payer un lourd tribut en morts aux activités de résistance de ses membres (en taux, aussi élevé que le nôtre, c'est-à-dire des plus lourds parmi les organisations de combat antifasciste).
Dans la pure tradition surréaliste, la Main à Plume proclamait dès 1941 : 11 Nous nous refuserons toujours à fuir la réalité pour la poésie. 11
Sous la botte nazie, le risque moral pour les révolutionnaires, c'était celui du compromis, soit avec la bourgeoisie, soit avec le stalinisme. Il y eut, dans la Main à plume, des illusions en une possible réconciliation avec Paul Eluard qui tentait de faire le pont entre surréalistes et résistance stalino-nationale. La lâcheté de celui qui 11 continuait d'écrire des poèmes bien faits et bien sentis à la mémoire de ceux qui donnent chaque jour leur vie pour la conquête de la liberté 11 mais qui 11 continue de trembler comme un premier communiant quand par hasard il les publie à plus de cinquante-quatre exemplaires 11 éclaira vite les jeunes gens qui espéraient son retour sur lui-même {3). Les hommes de la Main à plume avaient raison d'écrire à Breton le 14 juillet 1943 Oettre saisie avant expédition), qu'ils avaient conscience 11 d 'avoir sauvé le surréalisme de l'histoire 11, car c'était la question clef de l'époque qu'ils touchaient en dénonçant <1 avec E:luard ... Patriote revanchard, abandonnant déjà aux chiens réactionnaires le prolétariat allemand, sujet à des réactions de concierge antiboche et d'épicier cocardier, jetant une poésie déjà fort compromise dans le ronron des romances ou la facile nostalgie bètifiante, digne émule de son ami Aragon, auquel il dédie des poèmes et qu'il donne maintenant en exemple, P. f:. apparait comme l 'un des plus grands responsables de la farouche stupidité nationaliste et christique qui s'est abattue sur la France depuis la défaite et qui risque, si nous n y prenons garde, de lancer dans la voie de la pire réaction le sursaut populaire auquel nous travaillons tous. Notre seule tàche est et demeure en effet d'empêcher que périssent dans le tourbillon de la boue présente les rares valeurs dont nous pouvons attendre qu'elles orientent le jour venu les orages inévitables vers la destruction de tout ce qui s'oppose à la liberté de l'homme 11. Et Acker, dans Informations surréalistes de mai 1944 : 11 Nous laissons à d'autres le soin de verser quelques pleurs amers sur une existence morte. Partant des conditions présentes de la lutte, nous nous assignons la tàche de participer à la construction du nouvel univers. 11 Enfin, le même : 11 La révolution surréaliste, pour continuer à vivre, doit s'alimenter au foyer de la Révolution du monde. 11
On voit comme nos violons étaient accordés.
Cependant, les pressions conciliatrices se faisaient si lourdes en cette année 1944 de fin de guerre, où les lueurs de révolution étaient si pâles, et où il semblait à la grande masse que c'était à Staline qu'était due l'œuvre principale d'écrasement du nazisme, qu'un courant pro-stalinien se dessina dans la Main à plume. (N'allionsnous pas connaître, nous aussi, peu après, un courant de même sens dans la IVe Internationale, avec les thèses de David Rousset dès sa sortie de camp de concentration).
Il n'est pas sans signification que celui qui prit la tête de l'offensive pour expulser ce courant pro-stalinien -au sein duquel , André Stil, qui fera du chemin sur cette voie- fut, avec Boris Rybak, Gérard de Sède, membre, en même temps, du Parti ouvrier internationaliste (le POl) puis du Parti communiste internationaliste, c'est-à-dire de notre section française de la IVe Internationale de l'époque, dont bon nombre des jeunes dirigeants étaient profondément imprégnés de surréalisme.
Peu après, le Déshonneur des poètes, de Benjamin Péret, précédant son retour en France et celui de Breton, allait signifier le maintien irréductible des positions surréalistes et son opposition irréconciliable avec le marais résistantialiste, sa poésie tricolore et sa queue d'existentialisme ; ce que le groupe d'action surréaliste la Révolution la nuit appelait 11 La réaction à visage de Sartre et d ' f:/uard. 11 Evolution politique du surréalisme
Qu'est-ce qui allait donc empêcher une solide alliance entre trotskysme -alors unifié- et surréalisme? Une profonde différence d'analyse de la perspective de révolution qui ne se résoudra pas, bien que les combats en parallèle, voire en commun, multipliés à partir de l'Appel des 121, quinze ans plus tard, resserrant des liens qui n'auraient jamais dû se rompre.
Au cœur de nos divergences gît la question du stalinisme, celle de la nature de l'URSS et des partis «communistes».
Des dernières réflexions de Trotsky sur ces sujets (rassemblées maintenant dans Défense du marxisme), Breton retenait que puisque la guerre mondiale ne s'était pas terminée par la révolution, c'est que 11 le collectivisme bureaucratique et non le socialisme est le successeur historique du capitalisme 11 et que, dans ce cas 11 le programme socialiste, basé sur les contradictions internes de la société capitaliste, s'est terminé en utopie )) Œntretiens, note 1 de la page 259).
C'est tout le marxisme qu'une telle conclusion remet en cause. Et en effet dans le texte clef adopté le 21 Juin 194 par le groupe surréaliste, Rupture inauguraie, on trouve les staliniens donnés comme« héritiers de Marx>) en même temps que le « Parti communiste » est critiqué comme ayant une tactique fausse et non pas comme « non communiste » et contre-révolutionnaire (4). La IVe internationale, pour sa part, ne pouvait s'en tenir à de telles équations. Elle n'oubliait pas que, pour Trotsky, la clef de l'histoire mondiale contemporaine est entre les mains du prolétariat. L'alternative « socialisme ou barbarie », réexaminée par Trotsky en ses derniers écrits, n'envisageait le pire que dans le cas où le prolétariat connaîtrait une défaite historique universelle. Quarante ans après, notre optimisme, à l'échelle de l'histoire, est loin d'être infirmé. Reconnaissons toutefois qu'à l'époque, la retombée rapide des courts flux révolutionnaires sous le contrôle stalinien et la constitution du « glacis » européen des « démocraties populaires » avaient de quoi inquiéter sur l'avenir. Nos propres rangs n'allaient pas tarder à être déchirés successivement par des courants à la conciliation avec le stalinisme immédiatement suivis de courants antistaliniens à fortes potentialités réactionnaires. Le surréalisme connut les mêmes mouvements intérieurs. Ce furent, d'un côté les prétendus « surréalistes révolutionnaires », en fait des crypto-staliniens, de l'autre une forte tendance au « dandysme » apolitique, dont l'antistalinisme teinté d'anticommunisme allait, en 1950, être dénoncé par Pastoureau, demandant au groupe de <1 rompre avec tout opportunisme et de renvoyer à ses préoccupations contre-révolutionnaires la majeure partie de son audience 11. Il ajoutait : 11 Je suis persuadé, en particulier, que /'antistalinisme forcené de ces dernières années nous a entrainés dans nombre d'entreprises parfaitement aberrantes. 11
La première de ces tentations « totalement aberrantes», c'est certainement l'engouement de Breton pour Garry Davis et son mondialisme (dont, toujours selon Henri Pastoureau, les résonances dans le mouvement vont 11 de l'approbation sans grand enthousiasme à la réprobation tacite en passant par l'indifférence !!) et avec le RDR- Rassemblement démocratique révolutionnaire - de David Rousset (passant du crypto-stalinisme à l'antistalinisme le plus droitier) et Sartre (trés provisoirement, lui aussi antistalinien).
Il fait peu de doute que c'est cette errance à la recherche d'une impossible distance égale, qui ne serait pas la position du marxisme révolutionnaire, entre les forces réactionnaires de l'impérialisme colonialiste, d'une part, et d'autre part du stalinisme, qui provoquera la plus grave et la moins nécessaire des crises du surréalisme, celle appelée « affaire Carrouges-Pastoureau », où trois des plus vieux et plus fermes surréalistes (Acker, Maurice Henry et Marcel Jean) vont, avec Pastoureau, quitter le mouvement après avoir compris que le déclenchement du conflit n'avait été qu'épisode secondaire, et en pointant le pessimisme qui enveloppe alors le mouvement et l'absence de toute fibre révolutionnaire chez nombre de ses jeunes membres.
La volonté du commentateur des Tracts, José Pierre, de toujours justifier le
mouvement l'amène dans cette affaire à porter contre le « groupe » de Pastoureau des accusations qui relèvent de la psychologie, voire de la disqualification poétique et artistique. Il est vrai que, dans la confusion du débat, et inquiet également de la fascination de Breton pour l'ésotérisme et pour Fourier (contre Marx), Pastoureau dépasse parfois son objectif et son objectivité en s'en prenant, par exemple, à l'adoption du peintre mexicain Tamayo dans la mouvance surréaliste. Mais la lecture des documents justifie au contraire globalement Pastoureau et ses amis qui, ncn seulement mettent à nu la carence et la déviation politique du mouvement -ce qui va être admis dès leur départ, en particulier par les jeunes qui entrent en ce moment dans le groupe- mais qui dénoncent à juste titre l'aveuglement sur la personne de Pauwels, alors grand dispensateur des pages culturelles du Combat de l'affairiste Smadja- Pauwels sur lequel, dix ans plus tard, à l'époque de Planète et du Matin des magiciens, les surréalistes devront tirer à boulets rouges- et d'abord l'incroyable indulgence dont Breton a fait montre à l'égard de Carrouges, catholique « militant » dont la fonction était d'engluement du surréalisme en école poétique mondaine et en idéologie idéaliste.
En cette affaire, comme dans toute cette période, on ne peut pas ne pas s'arrêter sur le rôle particulier et très important de Benjamin Péret. Seul surréaliste de la première heure qui demeure alors dans le mouvement (avec Max Ernst, mais ce dernier, comme beaucoup de peintres, n'est pas un assidu), Benjamin Péret est, jusqu'en 1948, membre de la IVe Internationale. Partisan de la théorie du capitalisme d'Etat en URSS, Péret en tire des conclusions dont l'ultra-gauchisme le conduit rapidement d'abord à la rupture avec l'Internationale, dont il dénonce la direction majoritaire avec une grossière violence, puis ... aux confusions du groupe surréaliste dénoncées par Pastoureau. Car ce n'est pas sans stupéfaction que l'on constate que notre irascible censeur signe en février 1949 la lettre des « Surréalistes à Garry Davis », et que cet athée de choc, qui se disait lui-même fièrement « anticlérical primaire >> au point de condamner plus tard le PSU parce qu'il comptait dans ses rangs trop d'ouvriers chrétiens, se trouve empêtré avec Breton dans la compromission avec le « cul béni >> de Carrouges contre les plus marxistes des surréalistes (5), avant de participer à plein au flirt avec les anarchistes du Libertaire !
Ce n'est pas s'aventurer que de dire que le rôle joué par Péret dans les relations entre le surréalisme et la IVe Internationale a été considérable -étant donné surtout l'influence qu'il avait sur Breton- et fâcheusement négatif.
C'est d'avant le retour en France de Péret que date Liberté est un mot vietnamien (avril 194 7) où la révolution vietnamienne est reconnue -en dépit du caractère politique de sa direction - tandis que c'est probablement à l'ultra-gauchisme de Péret que l'on doit la méconnaissance par les surréalistes de la portée du «schisme yougoslave >> (6).
Il est certain, toutefois, qu'en ces sombres années sur lesquelles planait la menace d'une troisième guerre mondiale, la Ive Internationale s'engageait dans une crise parallèle qui allait la mener au déchirement de 1952-1953 . Sa majorité, persuadée de l'inévitabilité d'un nouveau conflit mondial qui entraînerait, certes , la fin du capitalisme, mais pour une ère de transition sous régimes bureaucratiques, réagissait de façon symétriquement opposée à la déviation surréaliste, en face d'événements comme la guerre de Corée : la plongée« entriste >>dans le mouvement de masse stalinien, conçu comme « camp progressiste », en l'attente de ses mutations antibureaucratiques.
L'affaire «Carrouges-Pastoureau >> amenait le mouvement surréaliste à reconnaître et à regretter que « les circonstances récentes [n'avaient] pas permis une plus grande extériorisation de la position révolutionnaire du surréalisme il. Elle semble avoir entraîné une certaine démoralisation de Breton qui pensa alors à la possibilité d'une dissolution du groupe. Une relance vient alors de la «nouvelle vague>> des jeunes surréalistes : Jean-Louis Bédouin, Gérard Legrand, Nora Mitrani, et surtout Jean Schuster, puis bientôt les critiques de cinéma Georges (;Joldfayn, Adonis Kyrou et Robert Benayoun.
Mais, dans ces années de brouillard, c'est vers la Fédération anarchiste que va se diriger le mouvement surréaliste, pour une collaboration d'à peine plus d'une année (oct. 1952-janv. 1953), en donnant au Libertaire trente billets précédés d'une Déclaration préalable, le tout d'une haute tenue, mais vouée -peut-être par cela même- à un divorce net. La rupture fut provoquée par la violente réaction des surréalistes à la publication de l'Homme révolté de Camus, écrivain avec lequel la Fédération anarchiste était d'autant mieux liée qu'elle partageait avec lui le même révolutionnarisme verbal et abstrait, contrairement au certificat que lui délivrera Schuster, comme des fleurs sur une tombe : 11 Ceci dit, la Fédération anarchiste reste à nos yeux la seule organisation authentiquement révolutionnaire et quelque peu efficace dans ce pays. il Trente ans après, José Pierre juge plus correctement la « rencontre >> avec les anarchistes aussi décevante que l'avait été la « rencontre >> avec les communistes Oisez : les staliniens), précisant que si l'obstacle avait été, dans la première expérience, 11 le crime il, dans le second cela n'avait été que « la sottise il.
Du coup, l'on aura deux ans de silence politique du surréalisme, brusquement réveillé par la guerre d'Algérie et la répression conséquente contre l'extrême gauche, répression que les surréalistes vont dénoncer avec énergie.
Le nouvel élan de la révolution coloniale et les secousses qui se succèdent dans l'empire stalinien font apparaître une lueur de jour au bout du tunnel de
L'heure virginale, de Max Walter Svanberg 2. Cf. ,, les Congrès de la tv• Internationale,, tome 2, ,, l'Internationale dans la guerre "• éditions la Brèche. 3. On comprendra ici pourquoi nous ne participons pas au chœur de célébration de ce poète national qui a lieu actuellement, en particulier en la " cathédrale >> Pompidou. 4. Dénonçant l' unanime hostilité à " Rupture inaugurale •• , José Pierre y inclut les ,, trotskystes,,, à savoir Maurice Nadeau dans ,, la Revue internationale >>. Il y a là maldonne. Nadeau, à cette époque, n'appartenait plus à notre mouvement depuis belle lurette, et ,, la Revue Internationale>>, non seulement n'avait rien de trotskyste en dépit de la présence dans ses rangs de bon nombre d'ex-trotskystes, mais son orientation était telle que nous pouvions la dénoncer cette même année 1947, dans la revue "Quatrième Internationale,, (J.-P. Martin, " Quelques néo-staliniens de la "Revue internationale" ,,). Certes Nadeau n'était pas de ceux-là, mais ce ne pouvait être de ce lieu que le trotskysme soit impliqué. 5. Dans le même temps, Maurice Henry donnait des dessins à notre journal" la Vérité,,, et à notre plaquette ,, le Procès de Paris >>· 6. Un beau volume est paru en mars de cette année aux éditions Henri Veyrier, consacré à Benjamin Péret, sous la direction de Jean-Michel Goutier, toute une série d'études font le tour de la polyactivité de Péret. Guy Prévan y fait un bilan très complet - et très favorable- de l'activité politique du ,, révolutionnaire poète "· 7. Notons ici que,, l'Homme révolté>> avait été de notre côté, l'objet, dans" la Vérité>> (n• 298 de juillet 1 952) d'une dénonciation pour le moins aussi énergique que celle des surréalistes : ,, Albert Camus, l'écrivain soumis,, de Pierre Géraume (alias Michellequenne), précédant de peu, dans le même journal et du même auteur, un article élogieux des " Entretiens >> d'André Breton avec André Parinaud (Gallimard, éd.).
ces années cinquante qui n'ont pourtant pas finies d'être noires.
Un beau texte collectif, Au tour des livrées sanglantes, qui tire les leçons du discours secret de Khrouchtchev au xxe Congrès du PCUS et appelle au lessivage autocritique les valets de plume français, peut être considéré comme un retour du surréalisme à ses meilleures positions politiques. On y lit : « Quelles que soient les crises qu'elle traverse, la plus ou moins grande distance apparente où elle se tient de la cause prolétarienne, la profonde dépression qu'elle peut connaitre après tel bond trop brutal ou tel passage à vide, .le surréalisme ne peut manquer de l'incarner dans ses faiblesses comme dans sa grandeur. 11 Et : « Camarades communistes, vos chefs vous ont trahis, ils ont spéculé sur la misère intellectuelle que la société vous laisse trop souvent en partage; ils ont canalisé votre révolte vers l'adoration religieuse; ils ont émoussé, sinon brisé votre volonté révolutionnaire, bafoué votre espoir -partant, ils se sont faits les alliés des capitalistes, vos exploiteurs directs ; ils ont réussi à vous pétrifier en vous parlant de Moscou comme on parle du paradis aux chrétiens ; aujourd'hui, vous savez qu 'il n y a de paradis nulle part, pas plus sur la terre qu'ailleurs ; vous savez que la révolution n'a pas de « sauveur supréme 11 mais peut avoir un bourreau. Camarades, vos chefs hésitent - eux si habiles à prendre les virages - ils paraissent désorientés par celui dont il dépend de vous qu 'il soit le dernier- celui de la vérité. F;xigez, à l'in -térieur des cellules, la discussion libre et immédiate, à partir du Congrès, sur la révision de l'histoire du parti avec, comme conséquence première, la réhabilitation des prétendus traitres, à commencer par celle, mais qu 'elle soit solennelle, du compagnon inséparable de Lénine, de l'organisateur de l'armée Rouge, du théoricien de la révolution permanente, le camarade Léon Trotsky; destituez les fonctionnaires et bureaucrates soumis à Thorez, qui s'est proclamé lui -méme "le meilleur disciple de Staline"; extirpez de la classe ouvrière le fenin stalinien qui l'a paralysée. 11
Ces lignes sont d'avril 1956. En novembre, c'est Hongrie, Soleil levant, qui lie (comme nous le faisons nous-mêmes) la répression d'Algérie et celle de Hongrie.
Comme on le voit, le surréalisme s'est retrouvé et ne s'égarera plus. De ces déclarations, où ils sont seuls, ils vont partir pour la tâche de rassemblement de tout ce qui vaut dans l'intelligentsia française . Dès décembre 1956, c'est l'appel en faveur d'un «Cercle international des intellectuels révolutionnaires ». Mais, comme le note la rédaction de leur revue d'alors, le Surréalisme, même, au printemps 1957, « ceux qui sont sans restrictions pour la révolution hongroise et pour la révolution algérienne sont peu nombreux 11. Et, à vrai dire, de ces peu nombreux de 1956, certains ne se retrouveront même plus à l'heure encore plus décisive du Manifeste des 121 (citons par exemple, ChaulieuCastoriadis, Claude Lefort, Robert Chéramy, Pierre Lambert, Ruff et Edgar Morin).
Ce Manifeste des 121, de son vrai nom Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie, véritable défi à la dictature gaulliste, à l'armée coloniale qui fait régner sa loi sur le pays, et à toute la canaille réactionnaire qui tenait alors le haut du pavé, est né d'une initiative surréaliste, ce qui est trop peu su. Et cela seul aurait dû et devrait continuer à interdire à tous les gauchistes de salon, du genre situationnistes, de faire les matamores et les donneurs de leçons. Seule notre section française de la IVe Internationale, le Parti communiste internationaliste (8), le reproduira et le diffusera publiquement. La presse unanime reçut ce manifeste par un silence total. Cela n'empêcha pas son effet de choc et son écho profond, à tel point que la droite rassemblée en ses « intellectuels » du genre maréchal Juin, colonel Rémy, Henri Bordeaux Cil était donc encore en vie), Gabriel Marcel et autres Michel de Saint-Pierre, conduits par l'illusionniste Jacques Ber gier, accoucha d'un contre-manifeste qui fit « plouf». Assez misérablement, une gauche tiède et pacifiste, dans un Appel à l'opinion, tenta de se démarquer du radicalisme de l'Appel des 121 (9).
Désormais, sur tous les terrains principaux, nous nous retrouverons avec les surréalistes : Pour Cuba (11 Une révolution authentique n'a rien à redouter du libre exercice de la pensée, ni d 'une activité artistique exclusive de tout sectarisme. Une révolution qui défend la liberté de création peut être une révolution sans Thermidor. ») ; pour la défense de Brodsky, puis de Daniel et Siniavski, sujets des premiers procès d'« opposants littéraires » en URSS ; pour l'OLAS enfin. En ce qui concerne Cuba, la dimension internationale du surréalisme est un élement essentiel de sa saisie du problème : Wilfredo Lam, peintre cubain, établit la liaison entre surréalisme et castrisme des premiers temps.
Ces rencontres et l'exemple du Manifeste des 121 nous avaient amenés à penser que l'heure était peut-être venue de reconstituer la FIA RI ( 1 0). En avril 1966, le groupe surréaliste nous adressait une fin de non-recevoir, à nos ouvertures sur cette question, Ni aujourd'hui, ni de cette manière, à laquelle nous répondions, le 15 septembre de la même année. Notre désaccord portait quant au fond sur la perspective. José Pierre reconnaît que : 11 Les destinataires de "Ni aujourd'hui, ni de cette manière " avaient bien senti tout le pessimisme, voire la lassitude qui perçaient dans ce texte - vraisemblablement du fait de Breton lui-même, mais les autres signataires partageaient certainement cette morosité- et y avaient réagi, le groupe "Rupture" d'une manière insultante, Michel Lequenne (au nom du BP du PC!) d'une façon amicale mais ferme . Sans revenir sur le refus d 'œuvrer à une nouvelle FIARI, le texte du 20 novembre semble participer d'une vision un peu moins sombre des perspectives politiques et sociales . Le ton -où il nous semble reconnaitre la marque de Bounoure, voire celle de Schustern 'en est pas moins passablement guindé, comme il est normal après tGl_.! de la part de ceux qui viennent de perdre leur "phare" et leur ami. 11 En effet, André Breton était mort le 26 septembre 1966. 11 C'est deux mois après sa disparition que ses amis répondent à la lettre de Michel Lequenne. Ce texte constitue donc le premier tract surréaliste postérieur à la mort d'André Breton . 11 Ajoutons que ce texte se terminait par un projet de discussion commune qui resta malheureusement en suspens : 11 Il est nécessaire, croyons-nous, de maintenir et de rendre plus f éconds les échanges d'idées qui ont eu cours entre le surréalisme et les héritiers de la pensée trotskyste. Non seulement ils permettraient de concerter nos gestes sur le plan de l'actualité immédiate, mais ils pourraient encore, p/utàt qu 'un regroupement où se diluerait inévitablement notre action, s 'assigner pour but la discussion des thèmes ci-dessus, sans préjudice des perspectives pratiques auxquelles nous pourrions être conduits . 11
José Pierre conclut son commentaire de ce texte en écrivant : 11 Mais on peut regretter que n y passe pas un peu de l'une des leçons majeures du disparu , à savoir que "la vie humaine est à repassionner ", une leçon qui s 'énoncera pleinement, à peine dix-huit mois plus tard, sur les barrica -des du quartier Latin insurgé .. . "
En effet, si Mai 1968 a pu être regardé à juste titre comme 11 du surréalisme en action 11 (André Billy, dans le Figaro littéraire du 17 février 1969), la chaude participation des surréalistes à cette « révolution culturelle » précédera de peu la dispersion du groupe. L'hygiène des lettres et des arts
Il serait d'autant plus injuste de faire le procès du mouvement surréaliste sur ses embardées politiques que, sur son champ spécifique, sa vigilance et sa rectitude n'ont pas été prises en défaut, en dépit de ce que cela entraîna en ses rangs comme déchirements douloureux.
Dès la fin de la guerre, le plus urgent demeurait de faire front à l'opération « rédemption du stalinisme » orchestrée dans les fumées d'encens du résistantialisme. Le Déshonneur des poètes marque fermement le refus surréaliste de tout compromis. Plus qu'Aragon, Eluard, nous l'avons vu, moins publiquement et cyniquement englué dans l'approbation des crimes staliniens, devait être démasqué. Sa propre ignominie n'éclate vraiment que dans sa réponse à l'appel que lui adresse Breton en faveur de Zavis Kalandra, vieux dirigeant communiste tchèque, puis trotskyste, vieux surréaliste aussi, ami de l'Eluard du passé, condamné en 1950 dans le procès d'aveux de Prague qui suit la crise « titiste » : 11 J'ai trop à faire avec les innocents qui clament leur in-
nocence pour m'occuper des coupables qui clament leur culpabilité. 11 Un tel mot, en sa forme lapidaire, déshonore à jamais un homme et sa mémoire.
Mais plus qu'Eluard -et les autres nouveaux Barrès au plus petit pied- le maître à penser de l'époque, vrai reflet de sa misère théorique, de sa veulerie et de sa pestilence de marais, ce fut Sartre, qui donnait du stalinisme la justification des « Mains sales » nécessaires aux accouchements de l'histoire. En dépit de ses quelques éphèmeres moments de redressement- surtout sa signature du Manifeste des 121, qui, paradoxalement, lui en donna l'allure de leader- ses rechutes continuelles dans le philostalinisme (transmuté, après 68 en philomaol·sme) obligèrent les surréalistes à le débusquer avec constance, et jusque dans son refus du Nobel, qu'il justifiait lamentablement en avançant qu'il eût fallu le donner à Cholokhov, le « Vichinski des lettres soviétiques », bientôt démasqué comme plagiaire pour son œuvre principale, et non à Pasternak, le grand interdit de séjour et de publication en son pays.
En 1952 (en notre compagnie), comme en 1963, les surréalistes dénoncent le chantage au martyr de l'assassin Siqueiros ; chantage auquel cédèrent jusqu'à des hommes comme André Masson et Giacometti, au milieu d'un 11 amalgame de peintres pompiers et autres inféodés au PCF 11. En juin 1968, le point final sera mis à l'affaire Siqueiros, à Cuba, avec le coup de pied au cul que la poétesse Joyce Manso ur lui décoche de la part d' André Breton, sous les cris de 11 Cuba si, Siqueiros , no 11 d'un chœur, Michel leiris en tête, qui fait fuir le peintre sicaire.
Il était bon aussi que, dans cette mise à nu, les surréalistes écrivent des fresques de l'assassin qu'on devait leur permettre de ne pas les admirer. Ceci entrait dans le chapitre de la démystification des fausses valeurs artistiques qui s'imposaient alors (et s'imposent encore) avec insolence, en particulier en peinture.
Ce sera le lieu de l'alliance entre les surréalistes et Charles Estienne, le critique et théoricien de la nouvelle Ecole de Paris, contre le « misérabilisme » à la Buffet, mais aussi contre les « faiseurs » du type Mathieu et les charlatans du type du «très fascisant Yves Klein » (encore aujourd'hui célébré dans le monde entier et en particulier au centre Pompidou où il encombre, au musée d'Art moderne, des cimaises refusées à des peintres plus importants mais moins bluffeurs).
le même souci d'hygiène intellectuelle amena les surréalistes à clouer au pilori moral les boueuses personnes de Léo Ferré, et surtout de Céline, dont il n'était pas surprenant que le nom 11 vienne à nouveau ramper "à la une " de certains hebdomadaires français 11 à l'heure où la nation était 11 dressée à 95 % pour la chasse aux bicots. 11
De même, il appartenait aux surréalistes de décortiquer, en une analyse fine et complète, les 11 fausses cartes trans parentes 11 du Matin des magiciens puis de la revue Planète. Morale et vie quotidienne
Il faut distinguer de ces opérations de salubrité publique, les exclusions qui frappent en cette période des peintres du mouvement : Matta et Brauner, puis Max Ernst. Elles ne portaient pas condamnation de leur peinture, mais des comportements jugés incompatibles avec la morale surréaliste.
Celle de Brauner -pour dandysme- n'est qu'une conséquence de celle de Matta avec qui il s'est solidarisé et qui, elle, pose un grave problème au mouvement, parce qu'il met à vif une de ses contradictions vivantes, quasi constitutive : celle de l'exaltation du sadisme théorique et des pratiques sadiennes de vie. Une suite de coups durs avaient poussé le peintre surréaliste américain Arshyle Gorky au suicide. L'un de ces « coups », c'était l'aventure de sa femme Agnès Gorky avec Matta. «Vertige d'éros» ou « libertinage cynique » ? L'amitié pour Gorky incline largement le verdict d'ignominie morale porté contre Matta, durement atteint par cette décision. Ici, l'affectivité et la rigueur morale, surdéterminée par des pas de clerc de Matta, semblent l'avoir emporté sur la compréhension de ce qui est plus que l'opposition entre 11 amour fou 11 et 11 infracassable noyau de nuit 11 : leur confusion à la limite.
Ces deux exclusions «historiquement non nécessaires » seront réparées par des réhabilitations onze ans plus tard.
Plus douloureuse encore sans doute -en tout cas pour Breton- est l'exclusion de Max Ernst, le plus ancien des peintres restés jusque-là fidèles au mouvement. le 11 pacte surréaliste 11 impliquait le refus des jurys et des prix. En 1954, non seulement Max Ernst recevait le grand prix de peinture de la Biennale de Venise, mais il semblait bien l'avoir sollicité. Cette exclusion, arrachée à Breton, posait, elle aussi, des problèmes que les compromissions ultérieures de Max Ernst (relations avec Debré et Pompidou) ne règlent pas: celles du comment vivre pour un artiste, si ce n'est en vendant ses œuvres, c'est-à-dire en entrant dans le jeu du marché.
Toute condamnation en ce domaine n'est acceptable que de qui, non seulement explicite des moyens d'existence n'impliquant aucun compromis avec la société bourgeoise, mais encore est capable d'assurer qu'en tout cas il affrontera la misère plutôt que de jouer le jeu de la société telle qu'elle est. Tel n'était sûrement pas le cas, parmi ceux qui excluaient, du jeune loup Hantaï, acharné à condamner Max Ernst, et qui, non seulement n'allait pas attendre deux ans pour, à peine sorti du surréalisme, sombrer à la fois dans les pires confusions réactionnai-
Dessin de Maurice Henry pour le « Procès de Paris ,, sketch de Fabian écrit pour la fête du 20• anniversaire de notre journal « La Vérité,,, le 18 novembre 1949. Cette politique fiction, située en 1954 (sic!) retraçait le procès d'aveux d'un ,, fils du peuple, accablé ici par le ,, doyen de Canterbury de l'église anglicane et populaire, et par ,, Jeanne d'Arc Vermesch "· 8. Dissous après 1968, à ne pas confondre avec l'organisation qui vient d'en ramasser récemment le plumage. 9. Ces deux textes sont reproduits en annexe dans ,, Tracts ... , 1 O. La FIA RI (Fédération internationale des artistes révolutionnaires indépendants) fut fondée par Breton et Diego Rivera lors d'un séjour de Breton auprès de Trotsky, à Mexico. Son journal, ,, la Clé ,, était dirigé par Maurice Nadeau. La FIARI ne survécut pas à la guerre.
A propos d'un « Dictionnaire général du surréalisme »
Une publicité considérable est faite actuellement pour un Dictionnaire général du surréalisme et de ses environs (PUF). Cet ouvrage laisse à la consultation soigneuse un goût général de tiède eau de vaisselle. Rien de plus étranger au surréalisme que ce travail éclectique dont le but essentiel est visiblement de se vendre au public le plus large, qu'il ne faut froisser en rien dans ses préjugés divers. Tous les angles sont donc arrondis, toutes les teintes sont amorties, tous les chats y sont gris. Les « environs » étouffent le surréalisme. Et quels environs ? L'arbitraire le plus stupéfiant -ou le copinage- préside à son choix. La clef principale du passage à la moulinette est éclairée par le fait que l'un des directeurs de l'ouvrage est René Passerou, ex-« surréaliste révolutionnaire», c'est-à-dire stalinien. le groupe des « surréalistes révolutionnaires », qui ne vécut que dix-huit mois (1947-48), et accepta sagement de se dissoudre sous diktat du PC, occupe ici une place énorme. Les notices de ses membres, dont le « surréalisme » a été si éphémère, écrasent en volume celles de maints surréalistes authentiques. L'axe politique de l'ouvrage est la dissolution de l'opposition radicale du surréalisme et du stalinisme. Quelques collaborateurs -dont on ne peut suspecter l'honnêteté- semblent bien s'être fait piéger dans l'opération par manque de vigilance. Mais que dire quand Pietr Kra! voit dans la rupture surréalisme-URSS, <{ un dramatique dialogue de sourds» (!!) et, dans son article « Aragon », apporte sa pierre à la réconciliation posthume Breton-Aragon? Il ne peut y avoir de plus répugnante trahison de Breton qui, à quelques mois de sa mort, disait encore à Joyce Mansour qu'il y avait quelqu'un qu'il refuserait de voir alors même qu'ils ne seraient plus que deux sur la Terre, ce seul être étant évidemment Aragon.
Ne parlons pas des erreurs, des omissions, des silences, sans doute pas tous innocents, ni de l'illustration aussi contestable que le texte, bien faits pour flatter le poil dans le sens des préjugés les mieux enracinés!
Un tel dictionnaire était à faire. Il le reste.
M. L.
res, mais, en plus, se mettre à faire une peinture minable de barbouilleur. L'exigence morale des surréalistes aurait peutêtre gagné à réévaluer les critères de la compromission.
Comme, entre les deux guerres mondiales, le mouvement surréaliste volera au secours de ceux -et surtout de celles- dont les crimes ont eu l'amour fou et/ ou l'amour de la liberté pour mobile et sur qui s'acharnent l'ordre moral des hommes de lois et les chiens de presse -en bonne place desquels, désormais, les staliniens. Ce sera successivement Pauline Dubùisson, en 1954, et ces deux adolescentes, en 1956, dont l'une deviendra Albertine Sarrazin. Mort de Breton et dispersion du mouvement
André Breton mort, le groupe qu'il a réuni autour de lui se disperse deux ans et demi plus tard.
Pourtant, tous les combats du mouvement s'étaient poursuivis entre les deux dates, et 1968 semblait bien ouvrir autant de perspectives au surréalisme qu'à nousmêmes.
68 ! Ce n'était pas seulement notre Mai français, mais aussi le « Printemps de Prague », d'où sortit en avril la Plate -forme de Prague, signée à la fois par les surréalistes français et par vingt et un tchécoslovaques ainsi que par onze étrangers résidant en France : à coup sûr un des textes les plus forts de l'histoire du mouvement, et qu'on n'est pas étonné de savoir l'œuvre des trois hommes qui apparaissent comme les trois principales têtes du surréalisme à ce moment : les Français Jean Schuster et Vincent Bounome, le Tchèque Effenberger. Dans le même temps, aux Etats-Unis, Franklin et Penelope Rosemont animent une activité surréaliste qui s'étend sur plusieurs Etats.
Pourtant, la crise qui couvait avant même la mort de Breton n'est pas enrayée par une « révolution culturelle » qui reflue d'ailleurs avant même d'avoir eu le temps de se débarraser de ses scories.
11 La mise en commun de la pensée [surréaliste] peut-elle survivre à Breton », interrogeait le comité de rédaction de la nouvelle revue, l'Archibras, en mai 1967, dans sa résolution 1< Pour un demain joueur».
Le mouvement explose en mars 1969. Ce second volume de tracts représente donc une période close et dont le bilan peut être considéré comme hautement positif; poétiquement moins riche, sans doute, que celle de l'entre-deux-guerres, mais égal en combativité et en mordant dans une époque encore plus difficile, le mouvement étant représenté à la fois par des esprits plus rigoureux, plus lucides, plus dévoués à l'œuvre collective, et par des artistes qui, pour être plus secrets que leurs devanciers, ont marqué, par leur fidélité totale, combien ils étaient plus surréalistes : outre les déjà nommés Gorky, Matta, Brauner, la pléiade qui s'étend de Wilfredo Lam, Hans Bellmer, Toyen à Molinier, Wolfgang Paalon, Svanberg, Camacho, Terrosian, Mimi Parent. ..
Contre le « désir de durer », reproché aux uns, ceux qui provoquent la dispersion opposent la nécessité d'un renouvellement, d'une 1< réinvention 11, la recherche d'une 1< variable 11 qui succéderait au surréalisme «historique» O. Schuster). Douze ans plus tard, force est de constater que ces derniers en sont restés à la dispersion, assez silencieuse, tandis que ce sont les premiers qui se sont efforcés de renouveler la pensée et l'action surréalis te (Il).
Certes, le mouvement est aujourd'hui dans les limbes ( 12). Mais le surréalisme n'est pas mort. Comme Merlin, il semble être vivant dans son tombeau. Sans doute tout simplement parce que ses exigences subsistent, sans lesquelles il n'y a pas de perspective de société humaine harmonieuse, et que plus que jamais l'objectif de transformer le monde implique de changer en même temps la vie, sous peine de barbarie. Il. Cf. " la Civilisation surréaliste., (éd. Payot) et in « Critique communiste ., n" 24 (ancienne formule) de septembre 1978, entretien à propos de ce livre entre Vincent Bounoure, Michel Lequenne et Carlos Rossi. 12. Par erreur, dans notre article du n" 8, sur le tome 1 des « Tracts "• nous avons fait mention de surréalistes tchèques en prison. Aucun d'entre eux n'est actuellement derrière les barreaux. Ils sont seulement persécutés et dans la grande prison qu'est tout entière la Tchécoslovaquie. En 1981 .. la Revue suisse« le là., accordait l'hospitalité de ses pages, et un numéro spécial, au groupe surréaliste tchécoslovaque muselé sur son sol. Martin Stejskal, Eva Svankmaierova, Jan Svanmajer sont-ils encore en condition de créer, Effenberger d'écrire? Ils appartiennent en tout cas au surréalisme des catacombes.