24 ans après le triomphe de la révolution
Parti, organisations de masse et <<pouvoir populaire>> a Cuba
' Le 1er janvier 1959, les premiers détachements de l'armée rebelle, l'" Ejercito rebelde ,., entraient à La Havane. Leur chef, le commandant Ernesto " Che,, Guevara, prenait immédiatement possession de l'un des symboles de l'ancien régime, la forteresse de << La Cabana''· Quelques heures auparavant, le dictateur Batista s'était enfui en République Dominicaine ...
C'était il y a vingt-quatre ans. La révolution cubaine triomphait. Le combat des peuples opprimés, des masses exploitées d'Amérique latine entrait dans une. phase radicalement nouvelle.
V ANT 1959, le peuple cubain est asservi par le régime dictatorial de Batista. Ce dernier est appuyé par les Etats-Unis. Il est contesté non seulement par la classe ouvrière, la paysannerie et la grande majorité de la petite-bourgeoisie, mais également par d'importants secteurs des classes dominantes. Le Parti socialiste populaire (PSP) -le PC de l'époque - , compromis par sa collaboration passée avec Batista et marqué par les nombreuses trahisons de sa direction, est dans l'incapacité de capitaliser cette crise malgré ses forces non négligeables.
Fidel Castro et ses partisans au sein du « Mouvement du 26 Juillet » représentent d'abord l'aile la plus radicale du mouvement populiste, l'héritière des meilleures traditions anti-impérialistes du peuple cubain. Ils jouissent d'un réel prestige au sein des couches petites-bourgeoises radicalisées. Dès la première phase de la guérilla ( 1957)- qui bénéficie de la collaboration d'importants noyaux de militants organisés dans les villes- le soutien de larges secteurs de la paysannerie pauvre de la Sierra Maestra leur est acquis. Ils clarifient chaque fois plus leur orientation, se plaçant sans ambiguïtés du point de vue de la défense conséquente des masses opprimées. Ils savent mettre à profit un contexte marqué par de profondes divisions au sein de la classe dominante, mais n'envisagent jamais de partager la direction réelle de la lutte avec des formations et des politiciens bourgeois. La lutte armée qu'ils mènent s'inscrit dans la perspective d'un anéantissement complet de l'appareil de la dictature et, au-delà, d'une lutte anti-impérialiste à l'échelle de l'Amérique latine.
Cette orientation révolutionnaire de la direction. castriste, incarnée dans les actions d'une « armée rebelle » progressivement renforcée par l'intégration de combattants provenant de la paysannerie pauvre, du
JEAN-PIERRE BEA UV AIS prolétariat agricole, de la petite bourgeoisie et -dans une moindre mesure- de la classe ouvrière, a rendu possible la destruction de l'appareil de répression de la dictature. Combinée aux grandes mobilisations populaires et à la grève générale de janvier 19 59, elle a permis de déjouer les tentatives des anciennes classes dominantes de contenir le processus révolutionnaire dans le cadre d'un régime néo-colonial.
Au cours des années 1959-1960, la direction castriste a systématiquement favorisé et impulsé la mobilisation des masses en riposte aux menées chaque fois plus agressives des Etats-Unis et de leurs alliés locaux. Ce processus qui, en retour, a stimulé l'évolution de cette direction, devait conduire inéluctablement à l'affrontement avec l'impérialisme et la bourgeoisie indigène. Rapidement, celle-ci voyait ses représentants chassés des postes qui leur avaient été attribués au lendemain de la chute de la dictature : la recomposition de l'appareil d'Etat bourgeois devenait, dès lors, impossible. Une vague d'expropriations généralisée en terminait d'abord avec les propriétés impérialistes. Puis en octobre 1960, les propriétés de la bourgeoisie cubaine étaient à leur tour confisquées. Les mécanismes d'accumulation capitaliste étaient brisés ; les classes exploiteuses détruites en tant que telles. Le premier Etat ouvrier d'Amérique surgissait et s'organisait sur la base du rôle hégémonique de l'« armée rebelle ».
Les acquis
de la révolution cubaine
Cette victoire a porté un coup majeur à l'impérialisme américain et plus généralement au système de domination impérialiste dans son ensemble. Elle a démontré concrètement que le capitalisme pouvait être renversé aux portes mêmes des Etats-Unis et que la révolution socialiste correspondait en Amérique latine non seulement à une nécessité historique, mais aussi à une possibilité concrète.
Comme le prouve amplement l'histoire des deux décennies passées -et depuis quelque années la montée révolutionnaire en Amérique centrale dans laquelle s'inscrit la victoire de la révolution nicara-
guayenne - , elle a objectivement renforcé la lutte des classes exploitées dans une région d'une importance économique et stratégique vitale pour W ashington.
La révolution cubaine a accéléré une prise de conscience des contradictions sociales et politiques -réelles des sociétés latino-américaines et de la possibilité de mettre en échec le principal ennemi : l'impérialisme US. Et ce, non seulement pour des secteurs restreints d'avant-garde, mais à l'échelle de larges masses d'ouvriers, de paysans, de petits-bourgeois radicalisés et de secteurs plébéiens en marge du processus de production. Elle a soumis à une vérification pratique les débats du mouvement ouvrier sur la « nature de la révolution latino-américaine » : son expérience est une démonstration du caractère fallacieux et erroné de la théorie des PC staliniens selon laquelle est nécessaire une étape démocratique bourgeoise préalable, distincte de l'étape socialiste de la révolution. Elle est aussi la démonstration que, dans une perspective révolutionnaire, une alliance stable avec la bourgeoisie dite « nationale » n'est pas « nécessaire » et même impossible. En rompant avec l'impérialisme mais aussi avec l'ensemble des secteurs de la classe dominante indigène, en transcroissant donc en une révolution socialiste, le processus cubain a grandement contribué à battre en brèche les effets désastreux du stalinisme sur la conscience de classe ; à affaiblir de façon durable tous les partis communistes « officiels » et les courants réformistes s'inspirant directement ou indirectement de leurs « théories » en Amérique latine.
De plus, la victoire de l'« armée rebelle » confirmait combien était vaine toute théorisation sur les voies dites « démocratique » ou « pacifiques » au socialisme. Elle rappelait que l'existence d'une avant-garde, initialement réduite, mais qui dans une situation prérévolutionnaire ou révolutionnaire est capable d'exprimer les intérêts et les aspirations des masses, de contribuer à leur mobilisation, est la condition décisive du succès.
Depuis le début des années soixante, l'Etat ouvrier cubain a dû être construit et consolidé dans des conditions exceptionnellement difficiles. Le sous-développement et l'arriération hérités du régime néo-colonial ne pouvaient être rapidement surmontés. Mais le blocus économique organisé depuis lors par l'impérialisme a multiplié les difficultés. Aussi, à bien des égards, ses conséquences ont été catastrophiques sur une économie qui, plus qu'aucune autre, en Amérique latine, était dépendante de celles des Etats-Unis.
Malgré cela, la révolution a, à son actif, un acquis énorme. La planification, la réorganisation et la modernisation des secteurs d'activité préexistants, le développement de nouveaux secteurs, notamment industriels, les progrès dans la mécanisation agricole consécutifs à la réforme agraire, ont permis un développement économique significatif. Le chômage, véritable fléau historique, a été éliminé. Le niveau de vie des masses a été considérablement amélioré (stabilité des prix et augmentation des salaires, réduction drastique des loyers, introduction d'un système généralisé de Sécurité sociale, instauration des congés payés, etc.). L'assistance médicale gratuite a été introduite pour tous et à tous les niveaux ; le taux de mortalité infantile a été radicalement réduit et l'espérance moyenne de vie a augmenté de douze ans. Un système d'enseignement gratuit de la maternelle à
Camilo Cienfuegos et Fidel Castro en janvier 1959, après la prise du pouvoir. Camilo Cienfuegos, figure légendaire de la lutte de guérilla dans la Sierra Maestra, devait disparaître peu après dans un accident d'avion. l'université a été créé, ce qui a permis de rattraper les niveaux des pays développés en l'espace d'une génération... Des progrès importants ont été réalisés pour faciliter l'intégration des femmes dans la vie économique et sociale et la création des conditions matérielles de leur libération.
Ces conquêtes historiques -et encore bien d'autres - dont l'analyse n'entre pas dans le cadre de cet article, rendent toute comparaison entre la réalité actuelle de Cuba et celle des pays sous-développés d'Amérique latine restés sous l'emprise impérialiste particulièrement éclairante : l'instauration de rapports de production collectivistes est une condition nécessaire pour su rmonter le sous-développement et sa chaîne de conséquences catastrophiques.
Ce sont également ces conquêtes qui, dans une large mesure, expliquent l'attachement de la très grande majorité du peuple cubain à la révolution, son soutien à l'Etat ouvrier. Qui expliquent, par conséquent, la permanence de la mobilisation des masses face aux risques d'affrontement avec l'impérialisme.
La direction castriste
jouit toujours
de l'adhésion des masses
Après plus de vingt ans d'existence, l'Etat ouvrier cubain présente des aspects contradictoires, en partie déterminés par son origine historique, en parti conséquence des choix faits par la direction castriste.
D'une part, opèrent d'indéniables tendances à la bureaucratisation. Elles s'alimentent, entre autres, des séquelleS dU SOUS-développement, de Il l'anarchie et l'irresponsabilité administrative qui prédominent encore dans la gestion économique !!, selon les propres termes de Fidel Castro. Bien des structures et des mécanismes favorisent ces tendances : l'absence d'une planifi-
cation réellement démocratique et d'une gestion effective des entreprises par les travailleurs, combinées aux réformes actuelles visant à assurer une plus grande autonomie des entreprises, ne peut, par exemple, qu'accroître les pouvoirs de décision et, en dernière analyse, les privilèges d'une couche de cadres et de dirigeants. Ceux-ci, grâce à leurs postes de commande dans les structures de l'Etat, jouissent déjà de substantiels avantages sociaux. Le conditionnement déterminé par l'aide économique et militaire de l'URSS, dont Cuba a impérativement besoin, favorise considérablement ces tendances.
D'autre part, si l'on met en rapport la situation cubaine et celle prévalant en URSS ou dans les autres Etats ouvriers ayant connu une dégénérescence bureaucratique, les différences sont fondamentales. Il n'y a pas, à Cuba, une bureaucratie cristallisée comme couche sociale privilégiée comparable à celle qui a confisqué à son profit le pouvoir à Moscou, Varsovie ou ailleurs. Les privilèges y sont beaucoup plus circonscrits, limités.
Le groupe dirigeant castriste, qui reste pour l'essentiel celui qui a été protagoniste de la lutte pour le renversement du régime néo-colonial et a impulsé les mobilisations populaires, ne se place pas du point de vue de la défense des intérêts des détenteurs de privilèges. Il n'agit pas dans le but de consolider et d'étendre leurs acquis. Au contraire, il s'efforce systématiquement, dans le cadre de ses conceptions, de défendre et d'exprimer les intérêts des masses.
D'où ce fait essentiel : contrairement à ce qui se passe dans d'autres Etats ouvriers, les masses ne considèrent pas la direction castriste comme hostile ou étrangère à leurs intérêts, à leurs aspirations. Elles lui ont toujours assuré leur soutien par des mobilisations d'ampleur, qui, loin de s'amenuiser au fil des ans, ont au contraire connu un nouvel essor lors des plus récentes menaces de l'impérialisme et sous l'impact des développements révolutionnaires en Amérique centrale.
Les rapports vivants, directs, qu'entretient -la direction castriste avec les masses de Cuba sont donc d'une nature différente de ceux prévalant dans les Etats ouvriers ayant dégénéré bureaucratiquement. Ils ne sont toutefois pas dépourvus de paternalisme. Ils s'inscrivent, en fait, dans le cadre de conceptions élaborées progressivement depuis le début des annees
1970 pour assurer « une participation des masses au gouvernement de la société n (Fidel Castro).
Dans une société de transition, du capitalisme au !O;Ocialisme, cette participation des masses au pouvoir se pose à deux niveaux. D'une part, à celui de l'élaboration et des prises de décision relatives aux options centrales de la construction d'une société socialiste, comme l'établissement du plan. D'autre part, à celui du contrôle de l'administration des diverses institutions, de la gestion des entreprises et donc de la mise en application du plan. Qu'en est-il à Cuba? L'analyse du « rôle dirigeant » du Parti communiste (PCC), de la réalité des organisations de masse et du pouvoir populaire (Poder popular), de leurs rapports tels qu'ils ont été définis au cours du processus d'« institutionnalisation» de l'Etat ouvrier entre 1975 et 1980, permet de répondre à cette question. La conception imprimée au parti unique
Les conceptions des dirigeants cubains relatives à la participation des masses au pouvoir les ont menés à combiner, au plan constitutionnel et institutionnel, des traits analogues au système en vigueur en Union soviétique avec des caractéristiques spécifiques surgies de l'expérience même du processus révolutionnaire cubain.
En schématisant quelque peu, le rôle du Parti communiste, ses relations à'l'Etat, d'une part, aux organisations de masse, d'autre part, sont largement inspirées du « modèle » en vigueur en URSS. Mais certaines fonctions des organisations de masse comme l'organisation et le contenu du pouvoir populaire répondent à une situation où l'attachement de la majorité des masses au pouvoir révolutionnaire et à sa direction historique, leur mobilisation active, sont considérés comme un facteur déterminant pour la survie de la révolution.
Dès son article 5, la Constitution cubaine de février 1976 établit le rôle du PCC: «Le Parti communiste de Cuba, avant-garde organisée marxiste-léniniste de la classe ouvrière, est la force dirigeante supérieure de la société et de l'Etat, qui oriente les efforts communs vers les objectifs élevés de l'édification du socialisme ainsi que la marche vers la société communiste. n
La Constitution cubaine s'inspire là très directement de la Constitution soviétique. Raul Castro l'affirme d'ailleurs sans ambiguïté dans un cours d'orientation politique publié par le comité central du parti : « ... Nous voyons par exemple que, dans l'article 126 de la Constitution de 1936 de l'URSS, il est dit que le PC est le noyau dirigeant de toutes les organisations des travailleurs, tant sociales que de l'Etat ... Ils 'agit là d'un autre principe fondamental à observer, aujourd'hui que nous voulons mettre en pratique et institutionnaliser notre dictature du prolétariat : le rôle dirigeant du parti en -ce qui concerne toutes les activités étatiques comme social es en général. ( .. .) Pour exercer son rôle dirigeant de toute la société, le parti s'appuie sur l'Etat, les organisations de masse et -si nécessaire -sur la mobilisation directe des masses laborieuses. n
Ces fonctions attribuées au parti impliquent à l'évidence l'unicité de celui-ci. Jamais la question de
la pluralité des partis - même au sens strict de la pluralité des partis qui défendraient les acquis économiques et sociaux et fondamentaux de la révolution- n'est posée. La position officielle est bien celle de l'unicité.
L'existence d'un parti unique confère évidemment une grande importance au problème de la démocratie interne de celui-ci : possibilité d'exprimer des positions différentes de celles de la direction, de pouvoir les présenter devant l'ensemble des membres, de pouvoir se regrouper sur une plate-forme politique pour les défendre ...
Des discussions ont certes lieu au sein des instances dirigeantes. Celles-ci se sont, à de multiples reprises, montrées capables de faire des bilans critiques de leurs activités ou d'options antérieures et de les présenter publiquement. Mais tout le fonctionnement du parti repose, d'une part, sur une concentration très grande des décisions fondamentales à l'échelon le plus élevé et, d'autre part, sur un rejet catégorique de toute idée d'un centralisme démocratique qui impliquerait le droit de tendance et de fraction.
Pour la direction du PCC, l'interdiction du droit de fraction adoptée par le xe Congrès du Parti bolchevik en mars 1921 (cette mesure était alors présentée comme conjoncturelle) est la règle de fonctionnement. Elle vise à interdire aussi bien les tendances idéologiques que les fractions. «La conception marxiste-léniniste de l'unité du parti a trouvé sa formule la plus exacte et la plus précise dans la résolution du xe Con -grès du PC (b) de Russie, écrite en toutes lettres par Lénine en 19 21. On y signale que tous les ouvriers conscients doivent comprendre clairement le mal provoqué
TERRffORIO UBRE DE AMÉRICA
Une des premières affiches de la révolution cubaine. Elle a fait le tour du monde au début des années soixante.
par tous types d'activité fractionnelle qui sont intolérables et qui conduisent inév.itablement dans la pratique à affaiblir le travail commun. » Ce passage du cours de formation des cadres du PCC intitulé « Le parti lé niniste » est parfaitement explicite ...
Pour la direction du PCC, l'affirmation du rôle dirigeant du parti dans tous les domaines n'implique nullement que soit reconnue en même temps la nécessaire séparation entre le parti et l'Etat. Le fonctionnement du pouvoir populaire rend toutefois compte d'une séparation partielle. Raul Castro a, à plusieurs reprises, expliqué aux cadres du parti : « N'oubliez jamais dans vos activités que le parti n 'administre pas et qu'il ne doit en aucun cas s'immiscer dans le travail quotidien et courant des organes de ''pouvoir populaire' ' et de ses appareils administratifs. » Mais nous verrons plus loin quelles sont la réalité et les limites du pouvoir populaire. Les organisations de masse, organes de participation active et relais du parti
La quasi-totalité des organisations de masse cubaines ont été créées dans le feu des grandes mobilisations des années 1959-1962, celles de la transcroissance socialiste de la révolution et de la mise en échec de l'impérialisme lors de la tentative de débarquement à Playa Giron ( 1 7 avril 1961 ). Il s'agit des Comités de défense de la révolution (COR), de la Fédération des femmes cubaines (FMC), de l'Association des jeunes rebelles qui deviendra l'Union de la jeunesse communiste (UJC), de l'Association nationale des petits agriculteurs et de quelques autres de moindre importance. Seule la Centrale des travailleurs cubains (CfC), centrale syndicale unique, est une organisation antérieure à la révolution, créée en 1929. Mais elle a joué un rôle de premier plan lors des grèves et mobilisations qui ont préparé la victoire ou on fait suite à la victoire.
L'histoire de chacune de ces organisations de masse est inséparable de celle de la mobilisation populaire et des avancées de la révolution. A chaque échéance, elles ont répondu à des besoins spécifiques des masses. En tant qu'organes de défense et de vigilance ; en tant qu'instruments de transformation sociale. D'où leur indiscutable légitimité aux yeux des masses, jusqu'à ce jour. Faut-il préciser que cette caractéristique les différencie fondamentalement des prétendues « organisations de masse » des Etats ouvriers qui sont en fait des instruments de contrôle et d'étouffement des activités des masses, politiquement expropriées par les bureaucraties staliniennes.
Les organisations de masse cubaines sont, elles, des organes d.e participation active, à divers degrés et dans de nombreux domaines de la vie sociale (organisation de la vigilance, gestion des services sociaux, campagnes sanitaires et éducatives). Mais elles sont aussi des instruments de transmission de l'autorité du parti. Elles assurent la liaison entre le parti et la popu-
lation mais lui sont pratiquement subordonnées : elles répercutent ses mots d'ordre. Elles n'ont donc pas de ligne politique propre qui pourrait être différente de celle du parti. Cela conduit très logiquement à placer la sélection de leurs cadres sous le contrôle du PCC. les thèses adoptées lors du 1er Congrès du PCC précisent d'ailleurs que 1< les postes de direction des organisations de masse sont assumés par le parti aux différents niveaux de centralisation ... ».
Le syndicat unique, la CTC, au-delà de sa spécificité, partage les mêmes grandes caractéristiques que les autres organisations de masse. Il est effectivement utilisé par les travailleurs comme un instrument de défense collective face à l'administration. Les délégués locaux sont élus par la base selon une procédure démocratique. Ils exercent un contrôle partiel sur la gestion quotidienne des entreprises. Mais ce rôle est forcément limité de par le fait que, centralement, la CTC est étroitement associée à la gestion économique, qu'elle doit impulser la réalisation des objectifs du plan, qu'elle doit mener le combat pour l'accroissement de la productivité ...
Les syndicats affiliés à la CTC ne sont donc pas des syndicats « autogérés » par les travailleurs, indépendants du parti et de l'Etat. Ils assument eux aussi une fonction de transmission entre le parti, l'Etat et les masses. Cependant, ils « captent » l'activité réelle de la base, se font l'écho des revendications que fréquemment les travailleurs expriment. Il n'y a pas, comme dans les pays du «socialisme réel», rupture entre l'organisation syndicale et les masses.
Plus encore que les organisations de masse, le pouvoir populaire, institution originale et essentielle, situe bien le rapport existant entre la direction castriste et le peuple cubain, et, à partir de là, le degré de participation de celui-ci aux différents échelons de pouvoir.
Le « pouvoir populaire »
(Poder Popular)
Le « pouvoir populaire » est organisé aux échelons municipal, régional et national. Les assemblées municipales (au nombre de 174 pour l'ensemble du pays) en sont la structure de base. Il leur revient de faire appliquer les lois, d'organiser et réglementer l'ensemble de la vie municipale. Parmi leurs fonctions les plus importantes, elles sont responsables du fonctionnement des administrations à l'échelle locale, notamment celles chargées des différents secteurs de l'activité économique. Ainsi, ce sont elles qui désignent, substituent ou destituent les directeurs administratifs et les directeurs d'entreprise à caractère local. Ce sont elles aussi qui élisent et révoquent les juges des tribunaux de leur ressort. Elles délèguent leurs tâches plus quotidiennes à différentes commissions spécialisées, élues en leur sein, et qui doivent impérativement rendre compte à intervalles réguliers de leurs activités en réunions plénières de l'assemblée.
Ces assemblées sont composées de délégués (de 30 à 400) représentant chacun une circonscription dont il est l'élu. La moyenne nationale est de 500 à 600 électeurs par circonscription. Comment devient-on « candidat-délégué » d'une circonscription ? Quelques temps avant le scrutin, celles-ci sont subdivisées en zones recoupant le (ou les) secteur(s) d'activité d'un (ou de plusieurs) Comité de défense de la révolution (COR). Il s'agit généralement d'un pâté de maisons ou d'un groupe d'immeubles. Dans chacune de ces zones les électeurs se réunissent en assemblée générale et élisent un candidat à partir de propositions faites par les électeurs, et eux seuls. La trajectoire individuelle, la biographie, sont les critères essentiels du choix. Les candidats avancés par les différentes zones constituent la liste des candidats soumis aux électeurs de la circonscription dans son ensemble. C'est par un vote à deux tours, si aucun d'entre-eux n'a recueilli une majorité absolue de votes au premier tour, que le délégué à l'assemblée municipale sera élu après une « campagne électorale » centrée, elle aussi, sur la trajectoire, les «qualités morales», le «dévouement à la révolution », bref, la biographie des postulants.
Elu, le délégué devra exercer son activité - non rémunérée- en dehors de ses' heures de travail. Cette activité a, de fait, un double caractère : celui de membre de l'assemblée municipale du « pouvoir populaire », avec toutes les tâches requises par la vie de l'assemblée ou déléguées par elle, et celui de représentation de la circonscription dont le délégué est l'élu. Chaque trimestre environ, le délégué doit rendre compte à ses électeurs, dans le cadre d'assemblées générales, de l'activité de l'assemblée municipale dans son ensemble et de son activité spécifique de représentant de la circonscription.
Le contenu du « Pouvoir populaire » à cette échelle locale, est intimement lié à l'activité des Comités de défense de la révolution (COR). Il ne peut être appréhendé sans une compréhension de leur réalité et de leur rôle. Plus de vingt ans après leur création pour structurer et stimuler la mobilisation populaire dans la perspective d'une agression impérialiste, les COR, avec leurs cinq millions de membres (soit plus de 80 % de la population entre 14 et 65 ans) sont toujours un cadre fondamental de l'organisation des masses à Cuba. Fidel Castro, dans son rapport au ne Congrès du PCC, a présenté les CDR comme étant << une contribution originale de la révolution cubaine à l'expérience du mouvement ouvrier international ». De fait, ils n'ont guère d'équivalents ailleurs. C'est dans les CDR
qu'une grande majorité de la population est organisée, qu'elle se mobilise, participe régulièrement à des tâches sociales ou de « vigilance », à des réunions de formation ou de discussion politique, témoignage de son attachement à la révolution et à sa direction historique. Ce ne sont donc pas des électeurs passifs, mais plutôt des « citoyens organisés en COR » qui proposent les candidats et élisent les délégués aux assemblées municipales du « Pouvoir populaire ». Les citoyens débattent ensuite des activités de leurs délégués et, si nécessaire, les révoquent. Tant il est vrai que le droit de révocation n'existe pas seulement en principe mais a été exercé effectivement dans un nombre de cas tout à fait significatif.
En plaçant les activités à caractère local sous le contrôle des collectivités, l'organisation du « Pouvoir populaire » à l'échelon municipal a signifié une réelle décentralisation administrative. Elle a stimulé une participation active pour la solution de nombreux problèmes immédiats (approvisionnement, voirie, transports, loisirs par exemple). Mais, si les questions débattues par les délégués au sein de l'assemblée municipale et sur lesquelles ils peuvent agir, comme les questions débattues entre le délégué et ses électeurs, sont de celles qui affectent l'existence quotidienne de la population, il ne peut s'agir, répétons-le, que de questions d'ordre strictement local.
Régionalement, et surtout nationalement, le contenu et la réalité du « Pouvoir populaire )) sont autres. Les députés à l'Assemblée nationale du « pouvoir populaire )) comme les délégués aux assemblées régionales sont élus au second degré, par les membres des assemblées municipales. Mais, surtout, ils ne sont pas nécessairement issus de ces dernières dont ils sont pourtant censés être l'émanation. Il n'est donc pas nécessaire d'avoir été élu par le suffrage populaire au niveau municipal pour en être membres. Une proportion importante des candidats députés à 1 'Assemblée nationale du « Pouvoir populaire )) (proportion qui ne peut toutefois être supérieure à 50 %) est ainsi directement désignée par l'appareil central du parti, au nom d'une « nécessaire compétence )). Les autres le sont par une commission des candidatures présidée obligatoirement par un représentant du parti. C'est par ce mécanisme que, par exemple, sont désignés les candidats représentants syndicaux et des grandes entreprises dites « d'intérêt national )) qui, par définition, échappent au pouvoir populaire local.
Une institution
aux fonctions
contradictoires
A ce niveau, les comptes rendus d'activité ou l'exercice du droit de révocation n'ont plus rien à voir avec ce qu'ils sont à l'échelon municipal. Ils sont, pour l'essentiel, formels. Le contrôle des masses ne s'exerce plus. C'est en fait l'appareil central du parti qui, là, dispose à la fois de l'initiative et du contrôle. En 1976, 75,2 % des élus membres des assemblées municipales étaient membres du PCC ou de-son organisation de jeunesse. Mais cette proportion montait à 96,7 % pour les députés de l'Assemblée nationale ...
Les membres du parti devant défendre les orientations déjà adoptées par ses congrès ou ses instances dirigeantes, leurs interventions à l'Assemblée nationale du « Pouvoir populaire », lorsque sont « proposées )) ces orientations, se bornent tout au plus à des propositions d'amendements d'ordre technique. N'est-ce pas là, d'ailleurs, le critère de leur élection ?
Du fait de l'existence d'un parti unique ne reconnaissant pas le droit de tendance et de fraction , de possibles alternatives au niveau national ne peuvent être présentées. De plus, ce contrôle de la presse par le parti et les organisations de masse qui lui sont liées ne laisse guère de place aux débats d'idées et d'orientation. Les masses se voient là privées d'un instrument fondamental de démocratie ouvrière . Dans ces conditions, les délégués à l'Assemblée nationale du « Pouvoir populaire )) ne peuvent être élus en fonction de positions politiques. A cet échelon, ils ne peuvent non plus l'être en fonction de leur seules « qualités personnelles », de leur biographie comme c'est le cas localement. Ils le sont en fonction de leurs capacités personnelles à défendre et à concrétiser les orientations centrales du parti . Comment, dans ces conditions, l'assemblée pourrait-elle jouer un véritable rôle d'instance suprème du « pouvoir populaire )) ?
L'ensemble des institutions du « pouvoir populaire )) remplit en réalité une double fonction . En premier lieu, elles contribuent à mieux adapter les choix centraux faits par la direction du PCC aux possibilités et aux besoins. A cet égard, le rôle des délégués municipaux est fondamental : ils se font l'écho et répercu -
tent les multiples plaintes et critiques exprimées par les masses. En second lieu, elles jouent un rôle important de frein aux tendances bureaucratiques et aux lourdeurs administratives, au niveau local, dans les domaines de la vie quotidienne, où la population manifeste en permanence une sensibilité très grande.
Cette façon dont les masses ont, d'une certaine manière, pris en main la résolution des problèmes locaux, immédiats, qui se posent à elles au travers des organes de «pouvoir populaire », la lutte qu'elles mènent dans les quartiers et les municipalités contre les pesanteurs bureaucratiques, sont des preuves irréfutables de leur politisation, de leur mobilisation et de leur attachement à la révolution. C'est aussi la preuve que des possibilités nouvelles ne manqueraient pas de se révéler si, en lieu et place de ces structures de pression, qui jouent aussi un rôle d'exutoire de leurs volontés, elles disposaient d'organes effectifs de démocratie socialiste jusqu'au niveau national.
Les facteurs qui alimentent les tendances à la bureaucratisation de l'Etat ouvrier cubain ne peuvent être sous-estimés. Qu'il s'agisse du sous-développement hérité de l'ancienne société néo-coloniale, de l'isolement engendré par le blocus économique et la politique d'agression de l'impérialisme américain ou de l'influence qu'exerce la bureaucratie soviétique (à la mesure de l'indispensable assistance économique, technique et militaire fournie par l'URSS). D'autant que les limites de certaines conceptions de la direction castriste ne permettent pas que soit mené un combat efficace contre ces tendances à la bureaucratisation.
Mais, tout en s'alignant sur certaines positions clés de la politique internationale de la bureaucratie soviétique, les dirigeants castristes soutiennent activement les luttes révolutionnaires d'Amérique centrale, zone dont l'évolution ne peut être que déterminante pour Cuba. Ils n'hésitent pas, pour cela, à prendre des risques considérables face à l'impérialisme. Ils prouvent là, et de manière indiscutable, qu'ils voient dans une possible et nécessaire extension de la révolution en Amérique latine une garantie de survie et de développement de Cuba révolutionnaire.
De même, tout en développant une conception paternaliste et restrictive de la participation des masses au pouvoir, ils n'ont jamais cessé, depuis plus de vingt ans, de favoriser et stimuler les mobilisations populaires afin d'assurer la défense de l'Etat ouvrier contre toute menace aussi bien extérieure qu'intérieure. Ils prouvent là, de manière tout aussi indiscutable, que, pour eux, une population mobilisée est une autre garantie de survie et de développement de la révolution.
A terme, une dégénérescence bureaucratique n'est pas inévitable à Cuba. Une extension de la révolution en Amérique latine qui briserait l'isolement actuel, des transformations à l'intérieur qui conduiraient à une participation effective des travailleurs à la direction politique à tous les niveaux, peuvent permettre d'inverser les tendances à la bureaucratisation.
Cela présuppose une réorganisation démocratique socialiste qui, en transformant les structures actuelles (CDR, assemblées du pouvoir populaire ... ), assurerait par exemple une élaboration et une gestion démocratique du plan, l'autogestion des entreprises. La réalisation de cet objectif implique liberté d'expression et droit à l'organisation. Afin que le débat théorique ne connaisse aucune restriction ; que des opinions différentes puissent s'exprimer sur tous les problèmes vitaux de la construction du socialisme et du communisme ...
La maturité des masses cubaines, mobilisées, politisées, attachées à la révolution comme nulle part ailleurs aujourd'hui, indique qu'il n'y a là rien d'utopique.