, aux frontières et la guerre civile, dont la Ter-
La révolution
escamotée
Le Danton du cinéaste polonais Andrzej Wajda était attendu comme une sorte de Samizdat aux couleurs de la grande Révolution française. La presse et les médias ont aussitôt enfourché allégrement les analogies faciles : Walesa -= Danton, Robespierre =- Jarulzeski, et même Danton = Trotsky! Si Danton était réellement Walesa (ce Danton aviné, incarné par Depardieu qui semble égaré dans un remake des Valseuses), cela n'augurerait rien de bon quant à la trajectoire du dirigeant de Solidarnosc. Que Robespierre puisse évoquer Jaruzelski, et vice- versa, c'est déjà confondre la victime de Thermidor et le thermidorien : Robespierre a pu représenter la bourgeoisie révolutionnaire à son apogée, avec ses limites de classe, mais sans aucun doute révolutionnaire ; et c'est dans cette mesure qu'il émet jusqu'à nous les échos d'une tragédie et de problèmes universels. Jaruzelski, au contraire, est un thermidorien, directement affecté aux tâches de la réaction bureaucratique, sans même avoir eu à passer par la révolution. Quant à un Danton-Trotsky, c'est déjà passer les bornes de la fantaisie historique ...
Le problème, c'est que le film est projeté pour l'instant en France, et qu'il y traite d:un moment crucial de la révolution française, sous la république molle de M. Mitterrand. Or, vue du côté du monde qui se prétend libre et déploie ses missiles, la révolution française de Wajda conduit (consciemment ou non) à une seule conclusion. Le choix n'est plus entre Danton et Robespierre, jouets plutôt qu'acteurs d'un même destin qui les conduit à la guillotine. La véritable accusée, c'est la Révolution elle-même. Accusée d'autant plus vulnérable que le propos de Wajda confond en permanence la Terreur et Thermi?or, la Révolution qui s'essoulle et la contre-revolution qui fou rbit ses armes.
D'ailleurs le président en exercice de l'Assemblée nationale, Louis Mermaz, agrégé d'histoire de son état, et social-démocrate de conviction, n'a pas manqué de tirer la morale de cette fable : '1 Une révolution ne sera jamais un bien en soi. On ne peut qu 'étre contre de ce point de vue. "(le Monde. 17 jan.vier 1983). Il y a longtemps que la bourgeOisie a pns IX;ur de ses audaces passées et n'aime plus guere entendre célébrer ses ancêtres révolutionnaires. En 1793, elle avait déjà la sans-culotterie dans la fou lée. En 1848, elle avait déjà le prolétariat sur les talons. Depuis, le flambeau de la révolution a changé de mains.
En toute logique, les sociaux-démocrates à la Mermaz disent aujourd'hui tout net qu'on ne les y reprendra plus.
Pour revenir au film de Wajda, sans chercher à en faire le tour, nous aborderons brièPSZO N 1 A K / Robespierre vement trois questions.
Bien sûr. c'est du cinéma, de la fiction, de l'art. .. Oui, mais c'est une fiction qui pétrit à sa guise un mythe historique au service d'un propos politique contemporain. Sa force de conviction ne tient pas seulement à ses dialogues, à son récit, mais aussi à la force d'authenticité que lui apportent des personnages empruntés à l'histoire, et qui se présentent au spectateur avec toute leur charge symbolique et leur densité historique. Une œuvre de fiction qui, au lieu d'emprunter à l'histoire, nous presenterait les mêmes dilemnes à travers des Dupont et des Durand anonymes ne ferait pas le poids, pour remettre en cause des événements et des idées d'une telle envergure. Où est passée la Révolution française?
Or, Wajda a complètement escamoté la Révolution française. Il ne reste en scéne que des mannequins. Où sont passées la guerre reur n'est aprés tout que le sommet le plus vi>ible ? Où sont passées les masses révolutionnaires de la sans-culotterie parisienne qui ont si souvent forcé la main de la Montagne?
Toute la perspective est faussée. Dans la balance dont Robespierre est le fléau, il manque un plateau. On nous présente Danton, avec en arriére fond tous les fatigués de la Révolution, dont il est le champion, et derrière encore, la réaction cléricale, bourgeoise, aristocratique même, qui attend son heure. Mais où est passé l'autre plateau, qui permet un temps à Robespierre de tenir l'équilibre: celui des bras nus, des sans-culotte, des sections parisiennes, dont les Enragés, puis les hébertistes ont interprété les aspirations révolutionnaires.
Le film commence le 20 novembre 1793, avec l'arrivée de Danton à Paris, après une retraite à Arcis-sur-Aube. Il s'achève en avril 1794, avec l'exécution de Danton et de Desmoulins. Entre temps, Robespierre et Danton ont agi dans le même sens, si ce n'est ensemble, pour refouler et mettre au pas le mouvement de masse. Ils ont porté un coup d'arrêt à la déchristanisation. Ils ont remis en selle la hiérarchie militaire et la discipline dans les armées. Ils ont déserré la contrainte économique au profit de la bourgeoisie tout en maintenant les sacrifices pour le petit peuple. Le pouvoir de la Commune Parisienne et des sections a été plié à l'autorité centralisatrice du Comité de Salut Public par les décrets de décembre 1793. Les hébertistes ont été liquidés en mars, un mois avant Danton et les indulgents, sans qu'il en soit pipé un mot, sans qu'on y fasse la moindre allusion.
Le reproche ne vient pas d'un souci d'équité, mais de logique. Robespierre a voulu couper les deux branches de son balancier de funambule pour les tenir égales. Mais aprés la liquidation de sa gauche et de sa droite, il n'avait plus de balancier. Il devait s'écrouler. Une fois seulement dans le film on entend Danton évoquer, pour la rejeter fermement, l'idée d'une insurrection populaire : ce serait incontrôlable. C'est bien aussi l'idée de Robespierre qui, le 9 thermidor, ne se rendra qu'avec répugnance à l'Hôtel de Ville pour y tenter une insurrection sans conviction. Le fait est qu'il n'en avait plus guère la possibilité. Depuis décembre 1793, sa politique avait déçu et démobilisé la sans-culottene la plus énergique. Elle le laissa choir, et ne bougea qu'un an plus tard, en prairial an III, pour se défendre dans un dernier sursaut désespéré.
Chez Wajda, il n'y a plus de révolution. Il ne reste qu'une énorme machine judiciaire, devenue folle, et deux caractères happés par la machine. Du moins, le film (mais dans ce
mique comme militaire pour briser la ré<!lf teurs sous le sceptre des rois ? Non . Le silence font la guerre à la liberté ne nous trouvent-ils , Mat~ c'est déjà autre chose que le paltoquet il définit dans son essai de Constitution un~ cas il semble que ce soit plutôt le mérite de la pièce dont il est tiré) échappe-t-il au manichéisme, grâce au remarquable discours de Robespierre à la Convention, qui est sûrement l'un de ses moments les plus forts . Où est passé Saint-Just?
La Révolution escamotée, engloutit avec elle Saint-Just. En son lieu, sous son nom, et dans ses horipeaux, il ne reste qu'un freluquet excité et fanatique. Ici la falsification dépasse les bornes.
Loin de nous l'idée de faire de Saint-Just un héros positif, tout d'une pièce , le Rimbaud tmmaculé de l'an Il. Il trimbale ses ambu-iguités et décoche ses coups bas. Il est, contre Danton et les Indulgents, l'artisan d'un procès à base d'amalgames.
Mais il dépasse de cent coudées la plupart de ses contemporains. Que l'on relise ses discours. Il y passe le souffle d'une bourgeoisie encore confiante dans la portée universelle des valeurs dont elle se croit porteuse. JI chancelle au bord de la grande fracture qui va scinder à jamais le Tiers-Etat entre une nouvelle classe dominante, bourgeoise, ramenée à la dimension de ses intérêts étroits, et une classe exploitée, le prolétariat en gestation .
C'est lui qui a dit : I l Les circonstances ne sont d~{ficiles que pour ceux qui reculent devant le tombeau !1. Et : 11 l'amour propre du peuple a plus d'vsprit que nous. 11 Et 11 0 qui produit le bien général est toujours terrible ou parait bi:;arre quand on commence trop tàt 11 . Et :a La liberté qui conquiert doit se corrompre 11. Et : 11 Il faut d'abord vaincre l'armée si vous voule:; qu'elle vainque à son tour !1. Enfin : a Oux qui font les révolutions à moitié n'ont fait que se creuser un tombeau. 11
Cette dernière phrase, il a dû la remacher pendant le long silence qui commença à midi le 9 thermidor, lorsque fut interrompu son discours à la tribune de la Convention, et s'acheva sur l'échafaud le lendemain à 7 heures du soir. Pendant ces trente et une heures il s'est tu, observant les hésitations de Robes: pierre, méditant peut-être ses propres reculades,parce qu' il incarne sûrement mieux que tout autre les contradictions mortelles d'une bourgeoisie révolutionnaire, acculée à s'appuyer sur la sans-culotterie et à recourir aux méthodes révolutionnaires sur le plan éconotwn et asseotr son propre pouvoir, il semble entrouvrir les portes du futur .
Il lui arrive de vaciller aux confins du libéralisme bourgeois et d'un internationalisme ébauché, quand il dit: 11 Il y a trois sortes dïnfa'!'i~s sur la Terre , avec lesquelles la loi républicame ne peut pas composer : la première ce sont les rois ; la seconde, c 'est de leur obeir . la troisième. c'est de poser les armes s'il exfste quelque part un maitre et un esclave. 11 Ou quand il inscrit dans son projet de Constitution : 11 La patrie d 'un peuple libre est ouverte à tous les hommes de la Terre. 11
Partisan d'un pouvoir révolutionnaire d'exception, il eut à faire face à toutes les indignations hypocrites et formelles qui s'accomodent de la ~yrannie quotidienne, mais réprouvent la VIOlence qui brise les chaînes : 11 Les hommes n'ont été sauvages qu'au jugement des oppresseurs ; il n'étaient point farouches entre eux ; mais ceux aujourd 'hui qui point féroces parce que notre courage a voulu secou& leur règne ? !1 S'inspirant de Rousseau démocratie qui n'a pas encore rompu avec les principes de démocratie directe: 11 Les membres du conseil de la Rép ublique. les ministres , les administrateurs sont les mandataires de la nation ; ils ne la représen tent point. 11
Il est vrai que cette proposition date d'avril 1793, en plein essor du mouvement révolutionnaire . Six mois plus tard, il accompagnera la volte-face de Robespierre, soutiendra les restrictions imposées aux sections de la sans-culotterie, appu iera les décrets de décembre qui consolident le pouvoir du Comité de Salut Public contre les organes de démocratie directe de la Commune. Il fin ira, après que la politique robespierriste ai t sapé la base sociale qui la portait, par proposer co mme ultime recou rs de confier le pou voir à la dictature du seul Robespierre.
En contre-partie, on trouve chez lui des éclats qu i brillent encore. C'est le cas de sa méfiance envers l'armée, qu i s'érige en corps ·séparé :11 L 'élection des généraux est le droit de · la cité entière. Une armée ne peut délibérer ni s_'assembler. C'est au peuple méme ou à ses légitimes représentants qu 'appartient le choix de ceux dont dépend le salut public ... La force publique est le peuple en corps. armé pour faire exécuter les lois . 11 Mais cette méfiance envers l'armée peut encore basculer aussi bien du côté de l'armée populaire de mil ice , que dans le mythe de la grande muette qui exclut de l'armée toute citoyenneté active .
C'est encore le cas de sa sensibilité au h premiers symptômes de bu reaucratisation de la Révolution, au sein même du Comité de salut public. Il affirme : 11 Les représentants du peuple, les généraux, les administrateurs sont environnés de bureaux comme les anciens hommes de palais ; il ne se fa it rien et la dépense est pourtant énorme. Les bureaux ont remplacé le monarchisme ; le démon d'écrire nous fait la guerre, er on ne gouverne point. 11 Et il conclut: 11 Le service public tel qu'on le f ait n 'est pas verru. il est métier ... Plus les f onctionnaires se mettent à la place du peuple, moins il y a de démo -cratie. 11
Enfin, celui qui avait mis la main à des procès truqués et défendu jusqu'au bout le ~ouvoi r d'exception, celui aussi qui avait ecnt : 11 Les institutions qui sont /'àme de la République nous manquent 11, achève son dernier discours, qu'il ne pourra prononcer, par un sursaut con tre le déchtânement de l'arbitraire. Il s'écrie alors : 11 Ave:;-vous vu des orarègne autour des trones ; ce n 'est que che:; les peuples libres qu 'on a souffert le droit de persuader ses semblables. 11 Et il dépose le texte d'un dern ier décret, qu i est aussi son testament : 11 La Convention nationale décrète que les. institutions. qui seront incessament rédigées, presenteront les moyens que le gou vernement sans rien perdre de son ressort révolutionnaire' ne puisse tendre à l'arbitraire, f a voriser /'ambi: fion, et opprimer ou us urper la représentation nationale.11
Mais il continue jusqu'à la mort à s'en remettre à cette Convention lâche et versatile premie~ brouillon de tous les vices du parle: men~nsme, que Robespierre, prisonnier de s~n legahsme de classe, manipule sans oser la de~er, et à laquelle il se sou met encore, alors q~'tl m~che déjà à l'échafaud, après l'avoir debarrasee de la rivalité possible de la Commune révolutionnaire.
Complexe, Saint-Just ? Porteur aussi bien d~s audaces révolutionnai res les plus extremes de la bourgeoisie ascendante, que de ses. cramtes et ses fai blesses ? Sans doute servt par Wajda. Les procès
La seule analogie qu i résiste, dans Danton, c'est celle des procès et de leur mécanisme. On a pu voir dans le procès de Danton l'image des procès staliniens de Rajk ou de S_lans_ky. Les procédés, l'amalgame, les faux temOignages, le chantage sont les mêmes .
Mais si cette comparaison-là fonctionne c ·~st qu'il y a dans ces procès politiques me: nes par une justice d'exception, une structure commune.
Le droit se fond dans le pouvoir. Le pouvoir fait et défait la loi à sa guise. Mais le pouvoir lui-même, d'où tire-t-il sa légitimité ? Du peuple répondrait Fouquier-Tinville. Du prolétariat, répliquerait Vichynski. Tout le problème est là : comment le peuple de 1793, ou le prolétariat de 1936, peuvent-ils être représentés tout d'une pièce dans une juridiction d'exception qui prétend parler en leur nom?
Ce peuple n'est pas un, mais divers et contradictoire. Ce prolétariat n'est pas un, mais multiple et divisé. Quand Saint-Just réclame des institutions qui limitent l'arbitraire il s'en rend compte un peu plus tard. Quand Trotsky défend en 1936 le droit à l'existence d'une pluralité de partis dans le système soviétique, il s'en rend compte aussi ( après avoir soutenu jusqu'à la fin des années vingt le parti unique). Mais, sitôt qu'on admet le pluralisme, on est bien obligé d'admettre le corollaire : la séparation du droit et du pouvoir. Car si le pouvoir se confond avec le droit, il n'y a plus d'espace légitime pour une opposition intérieure . Toute opposition devient alors complot, généralement téléguidé de l'étranger.
Marx avait entrevu dans la Critique du Programme de Gotha, la survivance du droit formel (du droit en un certain sens « bourgeois ») dans la société de transition au socialisme, aussi longtemps que la pénurie relative ne permettrait pas une distribution en fonction des besoins. Il n'a pas poussé cette idée jusqu'au bout de ses implications, sur le terrain politique et juridique.
L'expérience du stalinisme nous invite pourtant à reconnaître des principes démocratiques du s~cialisme, qui départagent l'excephon de la regle, et maintiennent la possibilité de l'erreur non coupable. Sinon, il ne reste plus que l'horrible dilemme de Boukharine qui est au cœur des procès staliniens : ou bie~ j'ai raison, et alors mes juges sont des assassins ; ou bien je me trompe , et alors je suis objectivement coupable. . ~à où le droit est absorbé par le pouvoir, tl n Y a plus de place pour la subjectivité et pour l'erreur ...
Daniel Bensaid